{"id":7708,"date":"2023-03-09T10:55:27","date_gmt":"2023-03-09T09:55:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7708"},"modified":"2023-03-10T09:18:49","modified_gmt":"2023-03-10T08:18:49","slug":"paysage-espace-lumieres-circulations-expansions-taches-et-autres-impalpables-dandre-guenoun","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/paysage-espace-lumieres-circulations-expansions-taches-et-autres-impalpables-dandre-guenoun\/","title":{"rendered":"Paysage, espace, lumi\u00e8res, circulations, expansions, taches et autres impalpables d\u2019Andr\u00e9 Guenoun"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Nous sommes dans le gouffre que l\u2019existence du soleil creuse dans l\u2019espace. \u00bb <\/em><br \/>\nJean Giono<\/p>\n<p><em>\u00ab The landscapes were in my arms as I did it.\u00bb<\/em><br \/>\nHelen Frankenthaler<br \/>\n<!--more--><br \/>\n<em>\u00ab On peut dire que les images tremblantes et sensibles sont, en quelque sorte, port\u00e9es devant nos yeux m\u00eame quand on les regarde ; et aussi qu\u2019elles \u00e9veillent en nous des sentiments profonds, parfois obscurs et difficiles \u00e0 r\u00e9aliser. Mais surtout, s\u2019agissant de registre, nous devons remarquer que l\u2019images est achev\u00e9e dans chaque \u0153uvre \u2013 rien n\u2019est jamais r\u00e9p\u00e9t\u00e9, ni une couleur, ni un motif, ni une torsion. Il y a de la p\u00e9n\u00e9tration. Il y a une urgence qui nous transporte, une originalit\u00e9 et une r\u00e9ussite qui nous tiennent dans l\u2019\u00e9merveillement. \u00bb<\/em><br \/>\nAgnes Martin<\/p>\n<p><em>\u00ab [L\u2019art] est le langage qui parle \u00e0 l&rsquo;\u00e2me, dans la forme qui lui est propre, de choses qui sont le pain quotidien de l&rsquo;\u00e2me et qu&rsquo;elle ne peut recevoir que sous cette forme. \u00bb<\/em><br \/>\nVassily Kandinsky<\/p>\n<p>Je ne sais pas si je pourrais \u2013 j\u2019aimerai \u2013 parvenir un jour \u00e0 saisir, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 \u00e9noncer clairement en en fouillant la m\u00e9canique, comme le fait un sch\u00e9ma mais avec le trembl\u00e9 du mouvement, le ph\u00e9nom\u00e8ne qui me fait revenir avec insistance, comme captiv\u00e9 et intrigu\u00e9 tout \u00e0 la fois, \u00e0 tel ou tel arrangement dont on fait sinon un paysage du moins une sc\u00e8ne, un petit assemblage sentimental, une lumi\u00e8re, une musique, une image. Par exemple, ce qui fait que parmi des centaines d\u2019images vues sans doute chaque jour, chaque semaine, j\u2019ai extrait la reproduction de cette encre d\u2019Andr\u00e9 Guenoun, l\u2019ai d\u00e9pos\u00e9e l\u00e0 sous mon regard ou presque, \u00e0 proximit\u00e9, comme s\u2019il me fallait pouvoir en v\u00e9rifier la pr\u00e9sence de temps en temps, en palper du regard la g\u00e9ographie. Peut-\u00eatre avais-je pressenti qu\u2019il me faudrait la fr\u00e9quenter longuement, m\u2019y accoutumer, mais pour quoi ? La dig\u00e9rer ? En forcer le myst\u00e8re ? L\u2019apprivoiser et m\u2019en faire apprivoiser en retour ? B\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un myst\u00e9rieux pouvoir irradiant dont elle serait la source?<br \/>\nCe n\u2019est pas la premi\u00e8re fois que voyant ainsi passer ses travaux dans les lucarnes des r\u00e9seaux \u2013 une page sur un \u00e9cran ressemble \u00e0 une fa\u00e7ade d\u2019immeuble que l\u2019on remonterait dans un mouvement d\u2019ascenseur, se laissant arr\u00eater plus ou moins longuement par ces morceaux de vie, d\u2019intimit\u00e9s, \u00e0 quoi ouvrent ses fen\u00eatres \u2013 que me retient un de ses travaux. Cela tient pour partie sans doute \u00e0 l\u2019harmonie color\u00e9e qui s\u2019en d\u00e9gage, aux gammes singuli\u00e8res qui les caract\u00e9risent. Et je ne sais d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 comment des accords, des tonalit\u00e9s nous pointent ainsi quand on consid\u00e8re la multitude de confrontations, de formules possibles, celle des go\u00fbts et comment ceux qui sont les v\u00f4tres varient, plus ou moins simultan\u00e9ment des modes qui prennent des saisons, des g\u00e9n\u00e9rations, des classes sociales et des aires culturelles. \u00c0 l\u2019\u00e9ducation s\u2019adjoignent les influences du milieu, les rencontres, l\u2019industrie du commerce avec publicit\u00e9 et agences de communication, tout autant que des forces plus ind\u00e9termin\u00e9es, souterraines, mouvements d\u2019humeur, filtres du caract\u00e8re. Il est tr\u00e8s probable que des circonstances autres m\u2019auraient fait repousser ces \u0153uvres avec d\u2019autres dans l\u2019indistinct du d\u00e9cor, que j\u2019aurais pass\u00e9 sans les voir, sans me sentir concern\u00e9. Notre perception est pleine de filtres, d\u00e9termin\u00e9e par nos int\u00e9r\u00eats. Qu\u2019est-ce qu\u2019\u00eatre int\u00e9ress\u00e9 ? Quel d\u00e9sir des couleurs peuvent-elles susciter ? Quel b\u00e9n\u00e9fice puis-je tirer de leur fr\u00e9quentation, de leur pr\u00e9sence ? En quoi ceci m\u2019importe ? Qu\u2019est-ce que ceci m\u2019apporte ?<br \/>\nEn outre, je pourrais dire qu\u2019avec les couleurs, la musicalit\u00e9 de la gamme, il y a les mati\u00e8res, les textures, la r\u00e9partition de ces diff\u00e9rents mouvements dans le champ que fait la surface, le format. Et enfin, envisager tout cela en termes d\u2019aventures. Les coulures, les moirures, les diff\u00e9rences de densit\u00e9 des teintes, leur rencontre ou leurs fr\u00f4lements, les lumi\u00e8res qu\u2019ils et elles r\u00e9verb\u00e8rent, les trou\u00e9es ou les appuis que font les masses sombres, le d\u00e9p\u00f4t des pigments, r\u00e9v\u00e9lant toute une chimie de surface\u2026 L\u2019aventure, rappelle ainsi Giorgio Agamben, ce n\u2019est pas seulement le merveilleux ou l\u2019extraordinaire, mais c\u2019est l\u2019\u00e9v\u00e9nement, l\u2019advenir, la destin\u00e9e ainsi que le r\u00e9cit de ce nouage. Et il est dans la nature des traces d\u2019appeler toutes sortes, sinon de significations, du moins de gestes, d\u2019intentions et perspectives qui passent par elles, comme on demande aux reliques, aux lieux sacr\u00e9s d\u2019ouvrir un porte sur les mythes.<br \/>\nL\u2019esprit ainsi circule, erre, divague, rappelant \u00e0 la m\u00e9moire des sensations, des souvenirs, comme on ouvre les yeux le matin sur des taches color\u00e9es ind\u00e9termin\u00e9es avant que le monde s\u2019assemble, comme flotte l\u2019image vague d\u2019une c\u00f4te ou d\u2019un soleil couchant dans un cataracte de nuages, le givre ou la bu\u00e9e \u00e0 la fen\u00eatre, des poussi\u00e8res nageant ou d\u00e9rivant dans des larmes \u00e0 la surface de l\u2019\u0153il quand nous somnolons en regardant le plafond, une vue a\u00e9rienne des parages d\u2019un lac, celles qu\u2019un observatoire astronomique ou qu\u2019un satellite scientifique nous rapportent de la surface de plan\u00e8tes lointaines, de la voie lact\u00e9e ou de nuages de poussi\u00e8res vaguement irr\u00e9els, d\u2019animalcules dans une boite de p\u00e9tri sous la lentille d\u2019un microscope. Ce serait tout autant la repr\u00e9sentation de diverses phases de la conscience au cours du sommeil, un relev\u00e9 des marr\u00e9es qui font nos \u00e9tats d\u2019\u00e2me que le tr\u00e8s concret d\u2019accidents de tirage voilant un papier photographique.<br \/>\nY plane une langueur qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer celle que tra\u00eene le protagoniste de L\u2019homme qui dort de Perec : <em>\u00ab Ne plus rien vouloir. Attendre, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;il n&rsquo;y ait plus rien \u00e0 attendre. Tra\u00eener, dormir. Sortir de tout projet, de toute impatience. \u00catre sans d\u00e9sir, sans d\u00e9pit, sans r\u00e9volte. \u00bb<\/em> L\u2019artiste n\u2019est pas tout d\u2019autorit\u00e9, projetant, planifiant, canalisant, il accueille ce qui advient, se laisse porter par un sentiment oc\u00e9anique. L\u2019image est alors comme une houle, cette grande mer amniotique en laquelle certaines cosmologies font voguer le monde.<br \/>\nL\u2019\u0153uvre s\u2019\u00e9panoui ainsi, flottante, presque mobile, ne confirmant ni n\u2019infirmant aucune de nos divagations, poursuivant sa nage de m\u00e9duse dans le courant des r\u00eaves. Allumant des aurores bor\u00e9ales, ass\u00e9chant des rivi\u00e8res, cartographiant des traces, marquant de tout petits crat\u00e8res qui vous reculent soudain prodigieusement, vertigineusement. C\u2019est un creuset, une eau primordiale, une caverne en laquelle \u00e0 la faveur des ombres et des voussures des parois naissent tous les animaux du monde. Une source, une matrice. L\u2019expression y est surprise dans ses prol\u00e9gom\u00e8nes, ses pr\u00e9ludes, riche de mille r\u00e9alisations, favorable \u00e0 tout autant de caprices, de fantaisies, de mouvements amples ou froiss\u00e9s.<br \/>\nAvec \u00e7a un plaisir diffus, une jouissance qui tient peut-\u00eatre \u00e0 la dimension aptique ou gustative des images, peut-\u00eatre \u00e0 cet \u00e9chauffement du cerveau qui fouille et brasse sa m\u00e9moire ; palpe, t\u00e2te un insaisissable, un \u00e9quivoque et s\u2019\u00e9prouve narcissiquement. Et une forme d\u2019entrainement, d\u2019entrain, d\u2019allant, qui se font par cette fa\u00e7on de l\u2019\u0153uvre de nous inqui\u00e9ter, nous mobiliser, nous exciter et \u00e0 laquelle r\u00e9pond ici l\u2019\u00e9criture. \u00c9criture comme t\u00e9moignage, observation de ces ph\u00e9nom\u00e8nes et comme \u00e9nergie d\u00e9gag\u00e9e ou consommation de cette \u00e9nergie pour r\u00e9\u00e9quilibrer un syst\u00e8me ; soupape. Comme l\u2019\u00e9crit Lionel Bourg : \u00ab Itin\u00e9raire de d\u00e9lestage \u00bb.<br \/>\nIl est une th\u00e9orie des correspondances qui nourrit autant les symbolistes, Baudelaire et Rimbaud qu\u2019Oskar Fischinger, Franz Kupka et Vassily Kandinsky. Y faisant appel, <\/p>\n<p><em>A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,<br \/>\nJe dirai quelque jour vos naissances latentes :<br \/>\nA, noir corset velu des mouches \u00e9clatantes<br \/>\nQui bombinent autour des puanteurs cruelles,<\/p>\n<p>Golfes d\u2019ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,<br \/>\nLances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d\u2019ombelles <\/em><br \/>\n\u2026<br \/>\nCes encres s\u2019\u00e9ployant entre cartographie et partition composent des musiques. <em>\u00ab Le regard clignote et va se plonger dans les calmes profondeurs du bleu et du vert. Le bleu profond attire l\u2019homme vers l\u2019infini, il \u00e9veille en lui le d\u00e9sir de puret\u00e9 et une soif de surnaturel. \u00bb<\/em> Le vert garde, passant du clair au fonc\u00e9 <em>\u00ab son caract\u00e8re d\u2019indiff\u00e9rence et d\u2019immobilit\u00e9 \u00bb<\/em>. Les couleurs, \u00e9crit Kandinsky, sont les touches d\u2019un clavier, quand l\u2019\u00e2me tient lieu de piano. Ainsi, \u00e9crivant sous l\u2019influence des images, sous leur pression, \u00e0 leur invitation, se fait une petite musique qui porte la phrase. \u00ab \u00c7a pense \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Nietzsche en mani\u00e8re de critique au cogito cart\u00e9sien. \u00c7a pense comme on pourrait dire \u00e7a danse, quand le corps se meut, emport\u00e9 par un rythme, comme on ne sait plus dire qui de la m\u00e9lodie ou de la m\u00e9lancolie nourrit l\u2019autre, la met en train. C\u2019est une histoire d\u2019entrainement, de retournement perp\u00e9tuel entre les mots et les choses, le corps et la pens\u00e9e, le d\u00e9sir et la fleur\u2026 Une \u00ab co-suscitation \u00bb, \u00e9crit Augustin Berque, dans laquelle l\u2019\u00eatre se reconna\u00eet moins individu ou indivis qu\u2019organiquement li\u00e9, engag\u00e9, travers\u00e9. C\u2019est que, rappelle Giono, <em>\u00ab L\u2019univers dure encore de sa premi\u00e8re seconde \u00bb<\/em>. Et tout est apparu l\u00e0 d\u2019une expression prodigieuse. L\u2019hirondelle fait le printemps en en entrouvrant la porte, en le tirant \u00e0 sa suite dans la mont\u00e9e du jour.  <em>\u00ab D\u00e8s que tu fermes les yeux, \u00e9crit Georges Perec, l\u2019aventure du sommeil commence. \u00bb<\/em> (..)<br \/>\n<em><br \/>\nImage : Andr\u00e9 Guenoun, Encres acryliques sur papier, 2021 \/ (1,40mX1,50m).<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Nous sommes dans le gouffre que l\u2019existence du soleil creuse dans l\u2019espace. \u00bb Jean Giono \u00ab The landscapes were in my arms as I did it.\u00bb Helen Frankenthaler<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7709,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7708","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7708","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7708"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7708\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7715,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7708\/revisions\/7715"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7709"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7708"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7708"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7708"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}