{"id":7718,"date":"2023-03-14T09:46:39","date_gmt":"2023-03-14T08:46:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7718"},"modified":"2023-03-17T09:15:04","modified_gmt":"2023-03-17T08:15:04","slug":"djamel-tatah","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/djamel-tatah\/","title":{"rendered":"Djamel Tatah"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Seul<br \/>\nJe polis mes po\u00e8mes<br \/>\nDans le jour qui s\u2019attarde \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Takahama Kyoshi<\/p>\n<p><em>\u00ab Toutes ces obligations, qui n&rsquo;ont pas leur sanction dans la vie pr\u00e9sente, semblent appartenir \u00e0 un monde diff\u00e9rent, fond\u00e9 sur la bont\u00e9, le scrupule, le sacrifice, un monde enti\u00e8rement diff\u00e9rent de celui-ci, et dont nous sortons pour na\u00eetre \u00e0 cette terre, avant peut-\u00eatre d&rsquo;y retourner revivre sous l&#8217;empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons ob\u00e9i parce que nous en portions l&rsquo;enseignement en nous, sans savoir qui les y avait trac\u00e9es \u00bb<\/em> <!--more--><\/p>\n<p>Marcel Proust<\/p>\n<p><em>\u00ab Et jamais je n&rsquo;ai senti, si avant, \u00e0 la fois mon d\u00e9tachement de moi-m\u00eame et ma pr\u00e9sence au monde. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab En tout cas, comment se limiter \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que rien n&rsquo;a de sens et qu&rsquo;il faille d\u00e9sesp\u00e9rer de tout. Sans aller au fond des choses, on peut remarquer au moins que, de m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de mat\u00e9rialisme absolu puisque pour former seulement ce mot il faut d\u00e9j\u00e0 dire qu&rsquo;il y a dans le monde quelque chose de plus que la mati\u00e8re, de m\u00eame il n&rsquo;y a pas de nihilisme total. D\u00e8s l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;on dit que tout est non-sens, on exprime quelque chose qui a du sens. Refuser toute signification au monde revient \u00e0 supprimer tout jugement de valeur. Mais vivre et par exemple se nourrir, est en soi un jugement de valeur. On choisit de durer d\u00e8s l&rsquo;instant qu&rsquo;on ne se laisse pas mourir, et l&rsquo;on reconna\u00eet alors une valeur, au moins relative, \u00e0 la vie. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Vivre, bien s\u00fbr, c\u2019est un peu le contraire d\u2019exprimer. Si j\u2019en crois les grands maitres toscans, c\u2019est t\u00e9moigner trois fois, dans le silence, la flamme et l\u2019immobilit\u00e9. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Albert Camus<\/p>\n<p>D\u2019aucuns disent du travail de Djamel Tatah qu\u2019il est facile \u00e0 reconna\u00eetre : il fait toujours plus ou moins la m\u00eame chose. Et cela est vrai. Depuis plusieurs d\u00e9cennies, l\u2019artiste met en sc\u00e8ne dans des grands formats des figures tristes et p\u00e2les prises dans des larges aplats monochromes. L\u2019\u0153uvre semble \u00e9trang\u00e8re aux cheminements tortueux, h\u00e9sitations, ajustements progressifs, retournements, p\u00e9riodes, comme soumise \u00e0 une volont\u00e9 inflexible ou une vision. Hant\u00e9e en quelque sorte. Elle rappelle en cela les d\u00e9marches protocolaires telles que celles de Niel Toroni, Claude Viallat ou Roman Opalka. Ou celle d\u2019inspir\u00e9s \u00e0 l\u2019exemple d\u2019Augustin Lesage. Et \u00e0 dire vrai, il m\u2019est arriv\u00e9 quelquefois de passer au large de ses toiles avec l\u2019air entendu du connaisseur qui a su de loin poser un nom et qui s\u2019en croit quitte. Mais c\u2019est le lot de toutes les \u0153uvres : certaines vous fascinaient, vous \u00e9mouvaient il y a quelques ann\u00e9es et puis vous vous en \u00eates d\u00e9tach\u00e9 ; d\u2019autres ne vous disaient rien, qui aujourd\u2019hui occupent le sommet de votre panth\u00e9on. Les gouts changent, comme les circonstances.<br \/>\nIl faut dire que quelque chose dans ce travail est souvent g\u00ean\u00e9, embarrass\u00e9 par un accrochage approximatif ou une confrontation malheureuse qui tendent \u00e0 faire des \u0153uvres des anecdotes d\u2019expositions. C\u2019est d\u2019ailleurs la limite de toute exposition collective qui donne un aper\u00e7u, brasse, mais permet rarement l&rsquo;attention exclusive n\u00e9cessaire pour rentrer dans une \u0153uvre. On pourrait y voir l\u00e0 une faiblesse. Si l\u2019art est une affaire de harangue, de tape \u00e0 l\u2019\u0153il ou de spectacle. Et sans doute est-ce li\u00e9 \u00e0 ce refus apparent de la virtuosit\u00e9 qui donne le sentiment d\u2019un dessin gauche, de figures d\u00e9sincarn\u00e9es, trop p\u00e2les, d\u2019un geste un peu raide. Quelqu\u2019un qui jugerait depuis la Renaissance italienne n\u2019y trouverait pas le m\u00e9tier qu\u2019il attend, la gr\u00e2ce du dessin, la v\u00e9nust\u00e9 des carnations, le th\u00e9\u00e2tre de la sc\u00e9nographie perspective avec ses illusions. Cette forme d\u2019iconoclasme ou de dissidence d\u00e9ceptive h\u00e9rit\u00e9e des modernes est en r\u00e9alit\u00e9 la marque d\u2019une exigence et d\u2019une singularit\u00e9, d\u2019une insoumission sid\u00e9rante. Djamel Tatah ne c\u00e8de \u00e0 rien. \u00c0 l\u2019inverse du mani\u00e9risme de Rapha\u00ebl ou de Pontormo, il semble tourn\u00e9 vers l\u2019humble sobri\u00e9t\u00e9, l\u2019apparente aust\u00e9rit\u00e9 de l\u2019art roman ou des ic\u00f4nes. A la rh\u00e9torique il pr\u00e9f\u00e8re l&rsquo;\u00e9pure m\u00e9ditative, primitive, la monumentalit\u00e9 des sc\u00e8nes de Duccio, de Masaccio. Intransigeant, il n\u2019use pas des s\u00e9ductions d\u2019une sensualit\u00e9 virtuose ou d\u2019un m\u00e9tier valid\u00e9 par l\u2019acad\u00e9mie. Il affirme, paradoxe, une sensibilit\u00e9 extr\u00eame, une fragilit\u00e9 assum\u00e9e, une forme de minimalisme, dans un geste net un franc, d\u00e9pouill\u00e9. Peut-\u00eatre a-t-il saisi, apostroph\u00e9 un jour par les portraits du Fayoum, cette frontalit\u00e9 nue, plus vraie que n\u2019importe quel geste de bravoure, qui vous introduit \u00e0 l\u2019Ouvert ? Par ce portrait \u00e0 fresque retrouv\u00e9 \u00e0 Pomp\u00e9i que l\u2019on dit de la po\u00e9tesse Sapho ? Peut-\u00eatre a-t-il connu ces vertiges de la pr\u00e9sence et de l\u2019espace que Giacometti localisa dans une silhouette passant sur le boulevard, dans un visage familier posant \u00e0 un pas de lui ? Ou est-ce la rencontre avec l\u2019\u0153uvre de Pistoletto, les personnages qu\u2019il s\u00e9rigraphie, grandeur nature, sur de grands miroirs ? Les fascinants <em>Shadows<\/em> d\u2019Andy Warhol ? Sans doute est-ce la s\u00e9dimentation de ces exp\u00e9riences m\u00eal\u00e9es, et d\u2019autres encore; d\u2019une certaine conformation sensible. Figure du m\u00e9tisse, h\u00e9t\u00e9rodoxie des syncr\u00e9tisme. <\/p>\n<p>La femme du peintre Gerhard von K\u00fcgelgen, t\u00e9moignant de sa perplexit\u00e9, de son malaise \u00e0 la vue du <em>Moine au bord de la mer<\/em> qu\u2019elle venait de d\u00e9couvrir dans l\u2019atelier du peintre en juin 1809, jugeait d\u00e9plaisant cette chose insaisissable qui ne se justifiait par aucun \u00e9v\u00e9nement tangible ; ni temp\u00eate, ni naufrage. Aucun bateau, aucun navire \u2013 pas m\u00eame un monstre marin. \u00ab Un ciel large, infini. \u00bb La chose \u00e9tait aussi sid\u00e9rante que sans prise pour un esprit qui abordait le si\u00e8cle nouveau depuis son ancrage dans le pr\u00e9c\u00e9dent. Djamel Tatah, deux si\u00e8cles apr\u00e8s, insiste plus radicalement encore, refuse toute concession. Il enl\u00e8vera m\u00eame avec la ligne d\u2019horizon un des derniers rep\u00e8res stables de la sc\u00e8ne renaissante. Les h\u00e9ritiers sensibles de Marie Helen von K\u00fcgelgen, comme ceux de Gustave Moreau, confront\u00e9 au travail d\u00e9routant de son jeune \u00e9l\u00e8ve Matisse s\u2019en inqui\u00e8teraient d\u2019un m\u00eame aveu : \u00ab Vous n\u2019allez pas simplifier la peinture \u00e0 ce point-l\u00e0, la r\u00e9duire \u00e0 \u00e7a. La peinture n\u2019existerait plus ! \u00bb Mais entre-temps il y eu Manet, Kandinsky et Kupka, Malevitch et Mondrian et Barnett Newman et Sol Lewitt. Et l\u2019aventure des peintres depuis les ann\u00e9es 80 a \u00e9t\u00e9 de b\u00e2tir un lieu habitable entre ces polarit\u00e9s et depuis elles. La proposition de Tatah en un sens en est presque didactique. C\u2019est comme le retour du refoul\u00e9 dans l\u2019abstraction am\u00e9ricaine d\u2019un tableau de Newman. Une double trahison ? Ou une mani\u00e8re de se tenir sur une fronti\u00e8re, ni tout \u00e0 fait d\u2019un c\u00f4t\u00e9, ni tout \u00e0 fait de l\u2019autre ? Hybride, m\u00e9tisse, comme il dira du fait d\u2019\u00eatre n\u00e9 en France de parents Alg\u00e9riens avoir \u00ab l\u2019impression d\u2019\u00eatre un mutant \u00bb. Il en reste ces figures litt\u00e9ralement abstraites, d\u00e9tach\u00e9es de toute situation anecdotique, rendues au pur espace. Le drame dans la peinture de Djamel Tatah est hors champ ou assourdi. En reste le malaise. Corps flottants, m\u00e9lancoliques, fig\u00e9s ou tombants.<br \/>\nNous sommes sans mots, rendus \u00e0 la seule sensation de l\u2019espace, au silence infini qui effrayait Pascal, \u00e0 un sentiment de chute ou de sid\u00e9ration, et, par un retournement, \u00e0 notre propre pr\u00e9carit\u00e9, notre propre nudit\u00e9.<br \/>\nKleist, qui vit le tableau de Friedrich dans l\u2019atelier lui aussi, en livrera ses impressions sur un mode moins r\u00e9fractaire : \u00ab Il est magnifique, dans l\u2019infinie solitude d\u2019un bord de mer, sous un ciel voil\u00e9, de porter ses regards sur une immense \u00e9tendue d\u2019eau d\u00e9serte. Mais il faut pour cela s\u2019y \u00eatre rendu, devoir en repartir, d\u00e9sirer passer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, ne pas pouvoir, regretter l\u2019absence de tout ce qui fait la vie et percevoir pourtant la voix de cette vie dans la rumeur des flots, le souffle du vent, la fuite des nuages, le cri solitaire des oiseaux. Il faut pour cela une attente adress\u00e9e par le c\u0153ur et une d\u00e9ception, si je peux m\u2019exprimer ainsi, impos\u00e9e par la nature. Mais devant le tableau, ceci est impossible, et ce que j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 trouver dans le tableau lui-m\u00eame, je l\u2019ai d\u2019abord trouv\u00e9 entre le tableau et moi, tout \u00e0 la fois une pr\u00e9tention attente que mon c\u0153ur adressait au tableau et une d\u00e9ception que ce tableau m\u2019imposait ; et c\u2019est ainsi que je devins moi-m\u00eame le moine, le tableau devint la dune, mais ce vers quoi devait tendre mon regard port\u00e9 par un ardent d\u00e9sir, la mer, \u00e9tait totalement absent. Il n\u2019est rien de plus triste et de plus p\u00e9nible qu\u2019une pareille situation dans le monde : \u00eatre la seule \u00e9tincelle de vie dans l\u2019immense empire de la mort, le centre solitaire d\u2019un cercle solitaire. Le tableau est l\u00e0, avec ses deux ou trois objets pleins de myst\u00e8re, pareil \u00e0 l\u2019Apocalypse ; on le dirait pris par les pens\u00e9es nocturnes de Young ; et comme dans sa monotonie et son infinitude il n\u2019a d\u2019autre premier plan que le cadre, on a l\u2019impression, en le contemplant, d\u2019avoir les paupi\u00e8res coup\u00e9es. \u00bb<br \/>\nSuperbe et poignant aveu que nous pourrions emprunter \u00e0 l\u2019\u00e9crivain pour dire ce que les toiles de Djamel Tatah font de nous. C\u2019est comme si, nous enlevant nos r\u00e9cits, nous \u00e9taient enlev\u00e9es nous fictions, nos illusions. Tatah ne peint pas la chose dans un soucis de r\u00e9alisme, mais l\u2019effet de la chose en nous. Cet \u00e9cho mat qui nous reste quand, comme l\u2019\u00e9crit Mallarm\u00e9, nous nous percevons dans la pr\u00e9sence vertigineuse d\u2019\u00eatre au monde : \u00ab je dis combien, sur les remparts, tonne, peu loin, le canon de l\u2019actualit\u00e9 : que le bruit puisse cesser \u00e0 une si faible distance pour qui coupe, en imagination, une fl\u00fbte o\u00f9 nouer sa joie selon divers motifs celui, surtout, de se percevoir, simple, infiniment sur la terre. \u00bb<br \/>\n\u00c0 nous de nous d\u00e9brouiller avec cette v\u00e9rit\u00e9 : sid\u00e9ration et vertige. Nous sommes, comme l\u2019\u00e9crivait Char, cet homme qui chute et \u00e9crit depuis cette chute. Nous sommes, comme le sculpta Giacometti, cet l\u2019homme qui marche, ou cette femme hi\u00e9ratique. Ce <em>Penseur<\/em> que hissa Rodin au fa\u00eete de sa <em>Porte des enfers<\/em>. Cet homme m\u00e9lancolique sur <em>Le Radeau<\/em> de G\u00e9ricault qui tient un cadavre \u00e0 ses pieds.<br \/>\nLes Lumi\u00e8res au XVIIIe si\u00e8cle avaient cet effet d\u00e9niaisant, d\u00e9senchantant. Paul Klee l\u2019\u00e9crira dans sa Th\u00e9orie de l\u2019art moderne : \u00ab l\u2019art ne reproduit pas le visible, il rend visible. \u00bb<br \/>\nCette mise \u00e0 nu est pour le peintre aussi une forme d\u2019engagement total. Il n\u2019y a plus de discours, plus de r\u00e9cit pour le prot\u00e9ger. Plus d\u2019esbroufe ni de d\u00e9tours possibles. Il serait vain de lui r\u00e9clamer, comme on le fait parfois aux \u00e9tudiants en \u00e9cole d\u2019art ou en fac, d\u2019expliciter sa d\u00e9marche. Il poursuit des images. Il est \u00e0 la fois J\u00e9sus et Ponce Pilate, Nietzsche aussi, s\u2019avan\u00e7ant devant la foule ou devant le miroir, devant tous et devant lui-m\u00eame pour dire : <em>Ecce homo<\/em> \u2013 voici l\u2019homme.<br \/>\nC\u2019est ainsi que nous sommes concern\u00e9s. Errants, solitaires et solidaires, gr\u00e9gaires et seuls, dress\u00e9s par une solide pulsion de vie, existants, d\u2019une patience infinie, et passagers, pleins de larmes, h\u00e9b\u00e9t\u00e9s quelquefois, m\u00e9lancoliques, tristes, au bord de n\u2019\u00eatre pas.<br \/>\nTout cela se laisse lire dans chacune des toiles de l\u2019artiste, avec toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 d\u2019une chor\u00e9graphie silencieuse qui semble se d\u00e9doubler \u00e0 la faveur d\u2019une aberration temporelle, de d\u00e9gagements, de r\u00e9it\u00e9rations, d\u2019obstinations, pour ne pas dire d\u2019obsessions. Et ces variations dans la continuit\u00e9 jouent du motif comme d\u2019un th\u00e8me, d\u2019une musique avec ses mouvements, d\u2019une grammaire calligraphique. Vous voyez cet interview film\u00e9 de Francis Bacon par la RTS en 1964 ? Son passage de l\u2019anglais au fran\u00e7ais et son mouvement constant qui impose \u00e0 la cam\u00e9ra de tourner sur elle-m\u00eame, tr\u00e8s pr\u00e8s. Et Gh\u00e9rasim Luca lisant le b\u00e9gaiement de <em>Passionn\u00e9ment<\/em> ? Et les vid\u00e9os de la s\u00e9rie <em>Quad<\/em> de Samuel Beckett pour la t\u00e9l\u00e9vision, entre 1975 et 1982 ? M\u00eame hypnotique vertige.<br \/>\nMais c\u2019est peu dire encore de ce qui a lieu lorsque sont d\u00e9ploy\u00e9s dix, vingt, trente toiles et non plus une, isol\u00e9e dans une foule h\u00e9t\u00e9roclite. Ce sont soudain des pans, des cloisons et vous y \u00eates pris, corps parmi ces corps, le geste suspendu, comme dans la sublime et touchante <em>Annonciation<\/em> d\u2019Antonello de Messine, dans le vertige de l\u2019espace nu, dans la g\u00e9om\u00e9trie du silence et des ombres, dans cette math\u00e9matique g\u00e9n\u00e9rale que Platon appelait \u00ab la musique des sph\u00e8res \u00bb. Et ces visages n\u2019ont pas besoin d\u2019\u00eatre model\u00e9s comme des Velasquez ou des Rembrandt, des Caravage. Nul besoin que les mains, les drap\u00e9s aient la gr\u00e2ce virtuose de Leonard ou de Michel-Ange. On a l\u2019intuition que, paradoxalement, ils y perdraient. La fraternit\u00e9 est l\u00e0 dans ce d\u00e9pouillement qui rejoint celui de Giotto. Dans la sobri\u00e9t\u00e9, la retenue des figures de Piero.<br \/>\nTout est ici exact, d\u00e9pos\u00e9 avec la justesse de qui ressent cette solidarit\u00e9 du temps et de l\u2019espace, intuitivement sans doute, mais non moins rigoureusement qu\u2019Einstein r\u00e9digeant la th\u00e9orie de la relativit\u00e9 restreinte. La retenue de Djamel Tatah est celle d\u2019un po\u00e8te de ha\u00efku qui sait qu\u2019il a pour mati\u00e8re le silence et l\u2019\u00e9vocation d\u00e9licate et cisel\u00e9e d\u2019une sensation.<br \/>\nM\u2019en reviennent quelques-uns qui pourraient faire \u00e9cho \u00e0 sa peinture :<br \/>\n<em><br \/>\nCe printemps dans ma cabane \u2013<br \/>\nAbsolument rien<br \/>\nAbsolument tout !<\/em><\/p>\n<p>(Yamagushi Sod\u00f4)<\/p>\n<p><em>Le saule s\u2019effeuille \u2013<br \/>\nNous \u00e9coutons la cloche<br \/>\nLe ma\u00eetre et moi<\/em><\/p>\n<p>(Matsuo Bash\u00f4)<\/p>\n<p><em>Dans la brume de printemps<br \/>\nLe vol blanc<br \/>\nD\u2019un insecte au nom inconnu<\/em><\/p>\n<p>(Yosa Buson)<\/p>\n<p>Ainsi de chaque tableau, de chaque po\u00e8me, infiniment. Espace et \u00e9cho, instant suspendu travers\u00e9 par le temps de la vie et ce qui le d\u00e9passe. Rien n\u2019est l\u00e0, mais tout est l\u00e0. C\u2019est aussi la magie du th\u00e9\u00e2tre, de la litt\u00e9rature. <\/p>\n<p>Outre la graphie des figures, qui me rappelle l\u2019art des \u00e9gyptiens et comment dans leur langue le peintre est dit \u00ab scribe des contours \u00bb, l\u2019art de la composition, la dimension du format, la matit\u00e9 des tons, il faut compter sur la couleur.<br \/>\nMatisse s\u2019expliquera sur ses choix esth\u00e9tiques, son d\u00e9sir de tendre au d\u00e9pouillement : \u00ab construction par surfaces color\u00e9es, recherche d\u2019intensit\u00e9 dans la couleur. La lumi\u00e8re n\u2019est pas supprim\u00e9e, mais elle se trouve exprim\u00e9e par un accord des surfaces color\u00e9es intens\u00e9ment. \u00bb Or, de ce point de vue, le travail de Tatah, identifi\u00e9 imm\u00e9diatement comme figuratif, emprunte \u00e0 une autre tradition picturale, g\u00e9n\u00e9ralement jug\u00e9e antinomique, concurrente : celle d\u2019Ad Reinhardt, de Mark Rothko, d\u2019Aur\u00e9lie Nemours, d\u2019Yves Klein. L\u2019affirmation du champ color\u00e9, de la puissance de la vibration.<br \/>\nOn ne sait si Bergotte, l\u2019\u00e9crivain que Proust met en sc\u00e8ne dans <em>La Recherche<\/em> meurt d\u2019une indigestion ou du vertige que produit ce petit pan de mur jaune qui pointe vers lui dans la <em>Vue de Delft<\/em> de Vermeer.<br \/>\n\u00ab Il remarqua pour la premi\u00e8re fois des petits personnages en bleu, que le sable \u00e9tait rose, et enfin la pr\u00e9cieuse mati\u00e8re du tout petit pan de mur jaune. Ses \u00e9tourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant \u00e0 un papillon jaune qu\u2019il veut saisir, au pr\u00e9cieux petit pan de mur. \u201cC\u2019est ainsi que j\u2019aurais d\u00fb \u00e9crire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-m\u00eame pr\u00e9cieuse, comme ce petit pan de mur jaune. \u00bb<br \/>\nMais il est indubitable qu\u2019une couleur traverse l\u2019\u00e2me comme peu de choses.<br \/>\nFlaubert envisageait ainsi ses romans sous la dict\u00e9e d\u2019une couleur. Il confiait aux Goncourt : \u00ab J\u2019ai la pens\u00e9e quand je fais un roman, de rendre une coloration, une nuance. Par exemple dans mon roman carthaginois (<em>Salamb\u00f4<\/em>), je veux faire quelque chose de pourpre. Dans <em>Madame Bovary<\/em>, je n\u2019ai eu que l\u2019id\u00e9e de rendre un ton, cette couleur de moisissure de l\u2019existence des cloportes. \u00bb<br \/>\nJ\u2019avoue me rendre \u00e0 cette logique intuitive des correspondances et de la synesth\u00e9sie. Et il y a dans les couleurs de Djamel Tatah toute une gamme de sensations et de sentiments qui m\u00e8nent du suspend \u00e0 la gravit\u00e9 en passant par l\u2019angoisse ou un \u00e9tat pr\u00e9liminaire au malaise.<br \/>\nElles sont d\u2019un raffinement extr\u00eame. Entre la fresque et la soie. C\u2019est-\u00e0-dire d\u2019une force de p\u00e9n\u00e9tration prodigieuse. Indicibles, \u00e9quivoques, pr\u00e9cieuses et polies comme le pan de mur de Delft. On reconnait le pouvoir, dont Proust sugg\u00e9rait qu\u2019elles sont charg\u00e9es, de rendre fou, euphorique ou accabl\u00e9. D\u2019une sorcellerie pareille \u00e0 l\u2019amour, au bonheur. Tutoyant le sublime de ce qui est hors d\u2019\u00e9chelle et tout \u00e0 la fois aspire et terrasse.<br \/>\nOn leur reconna\u00eet dans certaines toiles ce pouvoir saisissant qui participe des th\u00e9\u00e2tres, des ar\u00e8nes de Francis Bacon. La gravit\u00e9 qui sourd des plus impressionnants Rothko.<br \/>\nOn se dit que, comme celles de Rothko d\u2019ailleurs, ces \u0153uvres r\u00e9clament des chapelles, des autels. Calme et recueillement. Car outre cette Vierge de l\u2019<em>Annonciation<\/em>, ces ch\u0153urs, ces figures comme s\u0153urs de celles pr\u00e9lev\u00e9es aux tombes du Fayoum, surgissent parfois le profil d\u2019une \u00ab femme inconnue, et que j&rsquo;aime, et qui m&rsquo;aime. Et qui n&rsquo;est, chaque fois, ni tout \u00e0 fait la m\u00eame. Ni tout \u00e0 fait une autre, et m&rsquo;aime et me comprend. \u00bb telle que l\u2019a r\u00eav\u00e9e Verlaine, de jeunes d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s hantant la dalle comme les rivages de la modernit\u00e9, de migrants, de noy\u00e9s. Il vous semble croiser le profil de Rachid Taha. Remontent les paroles de Douce France. Une grande toile ravive le souvenir d\u2019un paysage d\u2019Anna Eva Bergman ou d\u2019un Panorama de Bustamante. Tout un th\u00e9\u00e2tre de m\u00e9moire. Tout un travail d\u2019anamn\u00e8se. Il vous vient que ce traitement par contours, ce hi\u00e9ratisme, ont partie li\u00e9e avec la projection, le souvenir. Et que les toiles de Tatah sont les fid\u00e8les h\u00e9riti\u00e8res du geste que narra Pline sous les figures de la fille du potier Dibutade relevant sur le mur, \u00e0 la flamme d\u2019une lampe et au charbon le profil de son amant promis \u00e0 la guerre et dont elle fixe l\u2019ombre, puisque toute image, comme l\u2019\u00e9crira plus tard Roland Barthes devant une photographie, est l\u2019image d\u2019un mort. Toute image est un autel, une st\u00e8le, un signe.<br \/>\nCirculant dans ce d\u00e9dale plein d\u2019\u00e9chos, o\u00f9 rien n\u2019est dit, mais notre monde entier sugg\u00e9r\u00e9, on ne sait dire si c\u2019est leur vibration, leur aura ou si c\u2019est ce dispositif faussement simple auquel elles participent qui vous tirent des larmes. On croyait \u00eatre revenu de tout, du bruit et de la fureur, des joies et des pleurs. Et voil\u00e0 qu\u2019une invention vieille comme le monde. <\/p>\n<p>Images : Vue de l&rsquo;exposition Djamel Tatah, <em>Le th\u00e9\u00e2tre du silence<\/em>, mus\u00e9e Fabre, Montpellier, 2023.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Seul Je polis mes po\u00e8mes Dans le jour qui s\u2019attarde \u00bb Takahama Kyoshi \u00ab Toutes ces obligations, qui n&rsquo;ont pas leur sanction dans la vie pr\u00e9sente, semblent appartenir \u00e0 un monde diff\u00e9rent, fond\u00e9 sur la bont\u00e9, le scrupule, le sacrifice, un monde enti\u00e8rement diff\u00e9rent de celui-ci, et dont nous sortons pour na\u00eetre \u00e0 cette [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7721,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7718","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7718","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7718"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7718\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7722,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7718\/revisions\/7722"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7721"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7718"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7718"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7718"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}