{"id":7749,"date":"2023-03-29T15:22:52","date_gmt":"2023-03-29T14:22:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7749"},"modified":"2023-04-27T08:18:05","modified_gmt":"2023-04-27T07:18:05","slug":"pans-figurerdefigurer-pour-investir-la-presence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/pans-figurerdefigurer-pour-investir-la-presence\/","title":{"rendered":"Pans &#8211; Figurer\/d\u00e9figurer, investir la pr\u00e9sence"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Se concentrer sur le paysage ou bien sur les d\u00e9tails \u2013 tout ce qui environne -, contaminent dans une cha\u00eene sans fin. Le reflet d\u00e9forme multiple et la comparaison s\u2019effectue avec les doubles \u2013 un presque m\u00eame -, est \u2013 suppose \u2013 une dissolution visuelle \u2013 une tentative de ou pour. \u00bb<\/em><br \/>\nEric Such\u00e8re<\/p>\n<p><em>\u00ab Aussi, pendant sept ann\u00e9es, ai-je \u00e9tudi\u00e9 les effets de l\u2019accouplement du jour et des objets. \u00bb<\/em><br \/>\nBalzac<\/p>\n<p><em>\u00ab Je r\u00e9ussi de moins en moins \u00e0 distinguer les deux sortes d\u2019images, celles qui sont gel\u00e9es dans la pierre et celles qui sont issues des vapeurs de la fiction. Je sais qu\u2019elles sont form\u00e9es par d\u2019autres voies, toutefois pour les m\u00eames raisons. Je me persuade qu\u2019elles partagent une destin\u00e9e fraternelle. \u00bb<\/em><br \/>\nRoger Caillois<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0On ne per\u00e7oit pas un paysage, on l&rsquo;imagine.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nBachelard<\/p>\n<p><em>\u00ab Le d\u00e9tail fait digression. \u00bb<\/em><br \/>\nDaniel Arasse<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>On ne d\u00e9cide pas de ce qui vous arr\u00eate. Ni de ce qui vous sollicite avec assez d\u2019insistance pour s\u2019insinuer dans vos r\u00eaveries, dans les fibres de vos pens\u00e9es, induire vos attentions, donner \u00e0 vos gestes ce toucher qui vous qualifie. Seulement on peut entretenir des penchants, travailler ce qui vous travaille, r\u00e9pondre d\u2019obsessions. Ou danser autour de ces lumi\u00e8res comme un insecte dans le halo d\u2019une ampoule nue. Certains tombent ainsi d\u2019un coup dans leur vie. D\u2019autres par chutes successives dans un d\u00e9dale de galeries. Par rebonds. Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on vous dira que l\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019elle cultive actuellement pour le motif des lichens et la l\u00e8pre des murs lui vient du regard qu\u2019elle a pos\u00e9 un jour sur une toiture de la Kunstakademie de D\u00fcsseldorf. Sans doute, l\u2019aura s\u00e9duit cette id\u00e9e, cette manifestation subreptice d\u2019une peinture sans peinture, nouage ind\u00e9cidable de projections du peintre sur la r\u00e9alit\u00e9 et d\u2019une pictorialit\u00e9 anticip\u00e9e, diss\u00e9min\u00e9e, du monde visible qui n\u2019en finit pas, dans ce qu\u2019il produit de ciels, de fleurs, d\u2019oiseaux, d\u2019insectes ou de pierres, de peindre et de se peindre ; de se parer. On ne saura ce qui sur le moment l\u2019y aura rendu sensible, d\u00e9coupant les contours d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation. M\u00e9lancolie, \u00e9panchement, ou faveur d\u2019une focale, d\u2019une latence. \u00catre artiste ou po\u00e8te commence dans cette disponibilit\u00e9. Il suffit quelquefois d\u2019une musique entendue la veille et qui fait r\u00e9manence \u00e0 travers les sollicitations du jour, d\u2019une id\u00e9e, d\u2019une phrase, d\u2019une remarque qu\u2019on rumine ; d\u2019images. Du m\u00e9lange al\u00e9atoire de bribes d\u2019exp\u00e9riences suscit\u00e9es par la vie, le milieu, les rencontres et les \u00e9vitements. D\u2019une infinit\u00e9 de choses tr\u00e8s subtiles mais dont la pes\u00e9e discr\u00e8te induit une forme d\u2019\u00e9panchement, de courant, de dynamique, comme un astre massif courbe l\u2019espace-temps. Combien de fois vous longez un mur sans le voir, sans que rien de ce qu\u2019il installe dans votre paysage ne vous concerne ? Combien de fois vous passez outre un visage, le pignon d\u2019un immeuble, le regard grand ouvert d\u2019une \u0153uvre ? On sait que sans ces n\u00e9gligences, ces inattentions, le monde serait semblable \u00e0 ces \u00e9crans blancs que font les films sur les photographies d\u2019Hiroshi Sugimoto. Nous en serions des buveurs saouls, d\u00e9bord\u00e9s, satur\u00e9s, abrutis par un pur pr\u00e9sent continu, la percussion continue de millions de stimuli.<br \/>\nUn film : 24 images par seconde. Pr\u00e8s de 100 000 images au total d\u00e9filent sous les yeux d\u2019un spectateur le temps d\u2019une projection. Une partie qui n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 vue, sur la pr\u00e9sence desquelles l\u2019\u0153il n\u2019aura fait que glisser. Autant qui auront \u00e9t\u00e9 d\u00e9duites, invent\u00e9es, imagin\u00e9es, avec cette impression de mouvement et toutes les sensations kinesth\u00e9siques induites. Autant qui auront \u00e9t\u00e9 appel\u00e9es, pr\u00e9lev\u00e9es \u00e0 l\u2019archive des souvenirs. Pourrait-on seulement lister tout ce qui entre dans le champ d\u2019un regard au cours d\u2019un quart d\u2019heure de d\u00e9rive ? C\u2019est ce qui fait la complexit\u00e9 subjective du regard, par comparaison avec la captation objective, m\u00e9canique, quoi qu\u2019elle aussi partielle, de l\u2019appareil photo. Et ce n\u2019est consid\u00e9rer que la dimension du visible! Aussi, vivre c\u2019est se frayer un chemin, avancer dans la confusion, \u00e0 la lueur d\u2019une lampe. Passer sur les pierres dispers\u00e9es d\u2019un pas japonais. Et trouver l\u00e0 dans l\u2019ordinaire ou l\u2019insignifiant une expression locale, presque saisissable, de quelque chose qui l\u2019exc\u00e8de et trame ce que par le mot de monde on entend : id\u00e9e d\u2019une totalit\u00e9 et solidarit\u00e9 subjective que l\u2019on se fait avec un milieu. C\u2019est une des v\u00e9rit\u00e9s du panth\u00e9isme qui avance avec Anaxagore que si la nature est constitu\u00e9e d\u2019un nombre infini d\u2019\u00e9l\u00e9ments semblables qui sont la mati\u00e8re des choses du monde, \u00ab tout est dans tout \u00bb. Et Dieu, se confondant \u00e0 la nature qui elle aussi \u00ab aime \u00e0 se cacher \u00bb habite cette dialectique qui pour H\u00e9raclite le fait \u00ab jour nuit, hiver \u00e9t\u00e9, guerre paix, sati\u00e9t\u00e9 faim \u00bb, \u00ab de toute chose l\u2019un et de l\u2019un toute chose \u00bb.<br \/>\nObservation que semblent conforter ou confirmer les toiles de Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on qui, oscillant du grand ou tr\u00e8s petit format font h\u00e9siter l\u2019appareil perceptif et interpr\u00e9tatif entre d\u00e9tail et espace cosmique, immanence et transcendance, accordant les contraires dans une forme dynamique qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer le qi \u2013 souffle-\u00e9nergie &#8211; chinois. Chaque tache \u00e9voquant aussi bien la cellule, la prolif\u00e9ration microbienne, que l\u2019atoll ou la galaxie. L\u2019un tombant dans l\u2019autre \u00e0 l\u2019infini.<br \/>\nDominique Sampiero dans <em>Inventaire du vide comme neige et fleurs non r\u00e9pertori\u00e9es<\/em>, dont le titre d\u00e9j\u00e0 semble entrer en r\u00e9sonnance avec les \u0153uvres de l\u2019artiste, semble en quelques lignes toucher ce \u00ab contact avec la mati\u00e8re de l\u2019au-del\u00e0 \u00bb, sinuant comme au ras de la surface pour noter les \u00ab coulures au sang noir, offrandes pour se consoler du grand tout, du n\u00e9ant qui rongera notre conscience, gr\u00e2ce agac\u00e9e de couleurs vives, hirsutes et de frottements racl\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os dans son d\u00e9sir d\u2019envahissement. Pleine conscience pass\u00e9e entre les mains b\u00e9antes du lointain. \u00bb Peindre est le geste de cet \u00e9garement, de cette plainte amoureuse.<\/p>\n<p>Arr\u00eat\u00e9 par quatre pans de faux marbre peints \u00e0 fresque par Fra Angelico dans le couvent San Marco \u00e0 Florence, oubli\u00e9s par l\u2019iconographie traditionnelle, Georges Didi-Huberman note qu\u2019il y a dans la peinture la plus d\u00e9vote du XVe si\u00e8cle et dans celle de l\u2019Angelico en particulier \u00ab des zones de relative d\u00e9figuration, situ\u00e9es entre deux, voire entre plusieurs statuts iconiques \u00bb. S\u2019y dissimulait un sujet qui n\u2019\u00e9tait ni un th\u00e8me ni une histoire, ni une all\u00e9gorie strictement d\u00e9finie par le biais d\u2019un code iconographique, mais \u00ab un n\u0153ud d\u2019ind\u00e9terminations concert\u00e9es \u00bb. Et que ces pans, \u00e0 les regarder de pr\u00e8s \u00e9chappent au pur mim\u00e9tisme, repr\u00e9sentent moins des marbres feints qu\u2019ils ne pr\u00e9sentent de la peinture pure dans son expression mat\u00e9rielle, assortie d\u2019une dimension spirituelle qui tire le visible \u00ab au-del\u00e0 de lui-m\u00eame, dans les r\u00e9gions terribles ou admirables de l\u2019imaginaire et du fantasme \u00bb. Si ce sont des marbres, \u00e0 premi\u00e8re vue, ils sont travers\u00e9s par la peinture, par une peinture qui n\u2019est pas tout \u00e0 fait assujettie \u00e0 l\u2019illusion ou qui passe par la mimesis pour s\u2019insinuer de corps.<br \/>\nIl ne s\u2019agit pas de simples d\u00e9corations ou d\u2019ornements r\u00e9cr\u00e9atifs peints en marge de sc\u00e8nes \u00e9difiantes. Il ne s\u2019agit pas de simples fantaisies. Ces pans incitent \u00e0 d\u00e9passer la lecture anecdotique ou ces deux premi\u00e8res exigences qu\u2019appelle l\u2019\u00c9glise \u00e0 l\u2019\u00e9gard des images : celle qui consiste \u00e0 instruire les ignorants, comme celle qui consiste \u00e0 susciter un affect de d\u00e9votion, pour sugg\u00e9rer plus subtilement le myst\u00e8re de l\u2019Incarnation. Ainsi, \u00ab sa surface attrayante nous retient d\u2019abord, comme une histoire merveilleuse peut fasciner n\u2019importe quel enfant. Puis s\u2019ouvre devant nous l\u2019admirable et terrifiante profondeur : c\u2019est, en un sens, l\u2019ab\u00eeme et le labyrinthe m\u00eame des figures. Car tout, dans l\u2019\u00c9criture, est figure. \u00bb<br \/>\nQu\u2019elle soit \u00e0 proprement parler religieuse ou non, toute repr\u00e9sentation et toute \u0153uvre peut-\u00eatre est sollicit\u00e9e par la question de l\u2019Incarnation qui est en quelque sorte son fond, son \u00e2me, au sens de \u00ab ce qui l\u2019anime \u00bb. L\u2019hypostase chr\u00e9tienne fait ainsi du Christ \u00ab l\u2019union permanente en raison de laquelle le Verbe de Dieu, sans cesser d\u2019\u00eatre Verbe, est en m\u00eame temps homme parfait \u00bb. D\u00e9pouill\u00e9 dans un geste d\u2019humilit\u00e9 et d\u2019empathie, \u00e0 la fois Dieu et homme, il l\u2019est non par confusion de substance, mais par unit\u00e9 de personne.<br \/>\n<em>Et Verbum caro factum est<\/em>. (Et le Verbe est fait chair). Ici le sens tournoie, fait de la peinture un paradoxe, le double digressif du myst\u00e8re de l\u2019Incarnation o\u00f9 les contraires se r\u00e9pondent, s\u2019ins\u00e9minent mutuellement. L\u2019immens\u00e9ment grand et l\u2019immens\u00e9ment petit, le souffle et la boue, le corps et l\u2019esprit, la figuration et la d\u00e9figuration, le langage et l\u2019image, le raffin\u00e9 et le vulgaire, le saisissable et l\u2019insaisissable, le tumulte et le silence pouvant \u00eatre accol\u00e9s sans conjonction \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019H\u00e9raclite ou de la po\u00e9sie chinoise. C\u2019est \u00e0 la fois un \u00e9cho au monde visible, aux apparences, et un ph\u00e9nom\u00e8ne autonome, engag\u00e9 dans sa propre germination. Une forme d\u2019h\u00e9t\u00e9rotopie comme la th\u00e9orisa Foucault, territoire singulier qui forme un monde dans le monde. Et c\u2019est la grande, l\u2019imm\u00e9moriale histoire de la peinture.<br \/>\nProust y touchera du doigt par la figure de Bergotte dans <em>La Recherche du temps perdu<\/em>.<br \/>\nBalzac dans <em>Le chef d\u2019\u0153uvre inconnu<\/em>.<br \/>\nLe premier s\u2019appuie sur un malaise dont Proust fit l\u2019exp\u00e9rience lors d\u2019une visite du mus\u00e9e du Jeu de Paume et narre le vertige que connait l\u2019\u00e9crivain Bergotte devant la <em>Vue de Delft<\/em> de Vermeer dont il v\u00e9rifie les petits personnages bleus, le sable rose et ce fameux petit pan de mur jaune avant de sombrer dans un d\u00e9lire de plus en plus serr\u00e9, obs\u00e9d\u00e9 par ce \u00ab petit pan de mur avec un auvent, petit pan de mur jaune \u00bb dont il voudrait que son phras\u00e9 se rapproche ou auquel il voudrait que son \u00e9criture se confonde. Quiconque a la souvenir du tableau revoit sa clart\u00e9 presque photographique, les figures en effet, au premier plan, se d\u00e9coupant sur les berges, son silence, son immobilit\u00e9 hyst\u00e9rique, le gris bleut\u00e9 des toits d\u2019ardoise. Mais la l\u00e9gende que fonde l\u2019\u00e9crivain incite encore \u00e0 fouiller pour reconna\u00eetre ce qui, a l\u2019observation, se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre moins un pan de mur qu\u2019un pan de toit jaune de Naples dans la lumi\u00e8re. Sauf \u00e0 consid\u00e9rer concr\u00e8tement, \u00e0 travers l\u00e0 encore la repr\u00e9sentation, le mur de la toile et la couleur que le peintre y a m\u00e9ticuleusement d\u00e9pos\u00e9. Et que la peinture, pour paraphraser Georges Didi-Huberman \u00e0 propos des fresques de Fra Angelico n\u2019est \u00ab pas faite pour reculer, comme un paysage classique recule derri\u00e8re la fen\u00eatre de son encadrement \u00bb, mais est faite au contraire \u00ab pour avancer vers l\u2019\u0153il, l\u2019\u00e9branler, le toucher \u00bb. \u00ab Elle est faite pour induire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une incorporation de l\u2019image. \u00bb Pour ne pas dire, de son incarnation. Visant \u00ab la pr\u00e9sence avant la repr\u00e9sentation \u00bb.<br \/>\nLe second narre dans une semblable mise en ab\u00eeme l\u2019ent\u00eatement maniaque qui m\u00e8nera \u00e0 la folie et \u00e0 la mort le peintre Frenhofer dont l\u2019\u0153uvre testament, <em>La Belle Noiseuse<\/em>, s\u2019apparente \u00e0 un chaos pictural semblable \u00e0 un mur, \u00ac  \u00ab des couleurs confus\u00e9ment amass\u00e9es et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture \u00bb &#8211; duquel \u00e9merge, seul \u00e9l\u00e9ment lisible dans cette d\u00e9bauche du visible qui n\u2019est pas sans rappeler au lecteur moderne les toiles d\u2019Eug\u00e8ne Leroy, un pied \u00ab d\u00e9licieux \u00bb, d\u2019une d\u00e9licatesse remarquable. <\/p>\n<p>Le petit mot de pan, humble mais vaste, \u00e9voque les titres brefs, lapidaires, d\u2019Antoine Emaz. Ainsi un coup d\u2019\u0153il rapide vers les rayonnages de ma biblioth\u00e8que me donne <em>Cambouis, Limite, Flaques, Personne, Caisse claire, Sable, Ras, Soirs, Os<\/em>\u2026 Je pense \u00e0 <em>Res<\/em>, dont le mot <em>respublica<\/em> (La R\u00e9publique) nous rappelle qu\u2019il d\u00e9signe la <em>chose<\/em>. Forme d\u2019ind\u00e9termination pourtant localisable, registre inf\u00e9rieur, humble encore, il me fait ricocher vers le souvenir de ce livre, comme un \u00e9cho au <em>Parti pris des choses<\/em> que Roger Caillois d\u00e9die aux <em>Pierres<\/em> : \u00ab Je parle de pierres qui ont toujours couch\u00e9 dehors ou qui dorment dans leur g\u00eete et la nuit des filons. (\u2026) Ni bornes ni st\u00e8les, pourtant expos\u00e9es aux intemp\u00e9ries, mais sans honneur ni r\u00e9v\u00e9rence, elles n\u2019attestent qu\u2019elles. \u00bb L\u2019homme ne les a pas manufactur\u00e9es, \u00ab les destinant \u00e0 quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perp\u00e9tuent que leur propre m\u00e9moire. (\u2026) Elles sont demeur\u00e9es ce qu\u2019elles \u00e9taient, parfois plus fra\u00eeches et plus lisibles, mais toujours dans leur v\u00e9rit\u00e9 : elles-m\u00eames et rien d\u2019autre. \u00bb Et Caillois de poursuivre une liste les qualifiant, d\u00e9veloppant par le langage cette attention qu\u2019appelle Romain Bertrand aux <em>D\u00e9tails du monde<\/em>. Ce pourrait \u00eatre attention comme aux pierres aux lichens et d\u2019autres existences minuscules qui courent sans tapage au ras du sol : \u00ab Je parle des pierres : alg\u00e8bre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces ; des pierres, dards et corolles, or\u00e9e du songe, ferment et image (\u2026) Je parle des pierres qui n\u2019ont m\u00eame pas \u00e0 attendre la mort et qui n\u2019ont rien \u00e0 faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l\u2019averse ou le ressac, la temp\u00eate, le temps. \u00bb Choses donc, et presque \u00ab rien \u00bb, poursuit l\u2019\u00e9tymologie, mais dont l\u2019homme \u00e0 en croire Caillois, envie la dur\u00e9e. Et peut-\u00eatre plus encore peut-on y lire ce d\u00e9sir de fusion que Caillois d\u00e9veloppe dans un autre livre, observant comme les strat\u00e9gies de camouflage ou le mim\u00e9tisme animalier des phasmes par exemple ne leur permet manifestement pas d\u2019\u00e9chapper aux pr\u00e9dateurs, mais les d\u00e9savantage encore, certains s\u2019entred\u00e9vorant par erreur. Et comme il pourrait \u00eatre po\u00e9tiquement envisag\u00e9 comme un d\u00e9sir cousin du sentiment oc\u00e9anique qui en appelle \u00e0 retourner dans le giron maternel, \u00e0 rejoindre l\u2019unit\u00e9 primitive du grand tout &#8211; pan. Et quoi de plus coll\u00e9 au monde, quoi de plus symbiotique qu\u2019un lichen, cet organisme qu\u2019un botaniste suisse, au milieu du XIXe si\u00e8cle, reconnu en v\u00e9rit\u00e9 comme la collaboration \u00e9troite, intriqu\u00e9e, autotrophe, d\u2019un champignon et d\u2019une algue g\u00e9n\u00e9ralement dite photosymbiotique, adjointes d\u2019un discret macrobiote ? Quelle meilleure fa\u00e7on de se fondre dans le tout que de se confondre aux ombres et aux taches des pierres, de s\u2019insinuer dans l\u2019\u00e9corce des arbres ? De s\u2019y impr\u00e9gner comme la peinture p\u00e9n\u00e8tre la toile crue, s\u2019accroche \u00e0 ses fibres, se fond dans l\u2019image qu\u2019elle forme ? Le peintre, s\u2019il tient comme le po\u00e8te \u00ab les fables pour des fables, avec la prudence, l\u2019incertitude et l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 qu\u2019elles commandent \u00bb, n\u2019essaye-t-il pas, avec ses outils, comme le second, \u00ab de r\u00e9unir par quelque biais m\u00eame t\u00e9nu les parties disjointes et contrast\u00e9es de note indivisible univers \u00bb ?<br \/>\nLe hasard \u00e9tant l\u2019autre nom de la n\u00e9cessit\u00e9 dans sa forme malicieuse, il se trouve dans mes rayonnages cet autre livre d\u2019Antoine Emaz titr\u00e9 <em>Lichen, lichen<\/em>, \u00e9dit\u00e9 en 2003 aux \u00c9ditions Rehauts. Et comme je l\u2019ouvre \u00e0 l\u2019aventure : \u00ab Depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 le po\u00e8te n\u2019est plus l\u2019innocent ; il sait que la bo\u00eete \u00e0 outils importe autant sinon plus que ce contact muet et violent entre r\u00e9alit\u00e9 et plaque sensible. \u00bb Cl\u00e9mentine Chalan\u00e7on y souscrirait, \u00e9quilibrant l\u2019appel de la repr\u00e9sentation sur les aventures de la touche et du geste, de la texture et de la couleur. Et, plus loin, r\u00e9pondant au geste du regard, \u00e0 l\u2019\u00e9lection que j\u2019interrogeais au d\u00e9but, qui fait \u00e0 l\u2019artiste se pencher sur un pan de toit mang\u00e9 de taches : \u00ab Le po\u00e8me n\u2019est pas l\u00e0 pour convaincre ; il peut interroger simplement, ou t\u00e9moigner. Quand je travaille une r\u00e9alit\u00e9 neutre &#8211;  une lumi\u00e8re sur un mur par exemple \u2013 ce n\u2019est pas politiquement innocent. J\u2019ai besoin de ne pas voir ailleurs ; j\u2019ai besoin de ne plus voir que ce mur et cette lumi\u00e8re. \u00bb<br \/>\nCette attention, si on peut le dire, est une \u00e9thique. Dans le monde courant, une bifurcation, un chemin buissonnier, un frayage sensible. Sans doute y gagnerait-on \u00e0 \u00e9couter au plus pr\u00e8s des bruissements du monde, les frissonnements du lichen sous la caresse du pinceau. \u00c0 l\u2019exemple de Wilhelm Nylander dont la lecture du livre de Mahigan Lepage, <em>La science des lichens<\/em>, m\u2019apprit l\u2019existence. Pionnier \u00e0 \u00e9tablir la taxinomie des lichens et \u00e0 les consid\u00e9rer comme bio-indicateurs de la pollution atmosph\u00e9rique. \u00ab On a d\u00e9j\u00e0 envoy\u00e9 des lichens dans le vide sid\u00e9ral, \u00e9crit Mahigan Lepage, et ils sont revenus sur terre en grande forme. \u00ab Seulement, certaines esp\u00e8ces aiment moins l\u2019azote que d\u2019autres, alors plus l\u2019atmosph\u00e8re est pollu\u00e9e, moins on trouve de bons vieux lichens \u00e0 feuille et \u00e0 fruits et plus on trouve de ces lichens orange ou gris bouffeurs de nitrates \u00bb ; un vieux truc de lich\u00e9nologue, dit-il.<br \/>\nAlors, oui, le minuscule, le n\u00e9gligeable, le presque rien, confondu \u00e0 l\u2019inerte des pierres et des murs, aur\u00e9olant d\u2019ocelles, d\u2019archipels miniature, le b\u00e9ton, comme les chewing-gums le font sur l\u2019asphalte, le goudron des villes, ils disent un peu de l\u2019invisible, des fragilit\u00e9s de la vie. On s&rsquo;y accroupit, proche, comme l&rsquo;on consid\u00e8re des moments, des sensations, des impressions et la mati\u00e8re m\u00eame \u00ab\u00a0petites touches en \u00e9cailles longues tournant autour de plus, balayant sale sophistiqu\u00e9 sur le brun maronnasse, petits tourbillons, agitation autour, tout autour de la souillure, dans le blanc tout autour et ses nervures, ligaments, filaments rendus visibles par la poussi\u00e8re des jours accumul\u00e9s (&#8230;) volume contre plans ou l&rsquo;un p\u00e9n\u00e9trant l&rsquo;autre jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ne reste plus que la fleur de jus color\u00e9s contre le blanc autour et la couleur unifi\u00e9e en elle et ses d\u00e9rives harmoniques\u00a0\u00bb pour l&rsquo;\u00e9crire comme Eric Such\u00e8re dans son journal du regard. M\u00e9moire et sensation sont le mat\u00e9riau des choses. Dans cette mythologie native, Cl\u00e9mentine Chalen\u00e7on convoque ce toit de D\u00fcsseldorf ocell\u00e9 de lichen, comme Kandinsky l\u2019anecdote du tableau retourn\u00e9 dans l\u2019atelier, comme Edvard Munch dira \u00e0 la source de son fameux Cri le soleil couchant sur le fjord, les amis qui s\u2019\u00e9loignent et l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qui le prend comme on d\u00e9chire la nuit. Hans Hartung semble avoir tir\u00e9 de sa fr\u00e9quentation pr\u00e9coce du laboratoire photographique de son p\u00e8re, du ciel qu\u2019il observait \u00e0 la lunette et des \u00e9clairs, qui l\u2019effrayaient enfant, une fascination pour l\u2019espace et les formes dynamiques qui y surgissent ou s\u2019\u00e9ploient, pour la lente venue d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation. Le ciel reste pour lui le tableau premier o\u00f9 les constellations renvoient \u00e0 la m\u00e9moire et au temps. Il cherche \u00e0 \u00ab s\u2019identifier aux tensions atmosph\u00e9riques et cosmiques, aux \u00e9nergies, aux rayonnements qui gouvernent l\u2019univers \u00bb. Ses t\u00e9moignages semblent parler pour Cl\u00e9mentine Chalen\u00e7on, poursuivant le fil de ses obsessions, de ses images matrices pour tenter de dire le pouvoir qu\u2019elles ont d\u2019ouvrir et de singulariser une fa\u00e7on sensible d\u2019\u00eatre au monde. \u00ab Les pierres les plus belles, les plus dr\u00f4les, les plus inattendues, je les photographiais l\u00e0, sur la plage, sous le jeu de la lumi\u00e8re naturelle \u00bb, \u00e9crit-il. \u00ab Depuis, j\u2019ai pris l\u2019habitude de voir partout des figures, des images, parfois dans une simple tranche de pain. \u00bb En un sens, Hartung traque les sinuosit\u00e9s, les tournures de son propre regard et du monde qu\u2019il fonde. Il photographie son propre toucher qui est aussi ce par quoi la r\u00e9alit\u00e9 des choses le touche. La peinture ne fonctionne pas autrement. Elle l\u2019accuse peut-\u00eatre plus encore. Ce faisant, elle touche \u00e0 un vertige. \u00ab La <em>mimesis<\/em>, notera Jacques Damez, n\u2019est pas la loi qui soumet les arts \u00e0 la ressemblance mais un r\u00e9gime de visibilit\u00e9 parmi d\u2019autres, qui ne signifie aucunement la valorisation de la ressemblance mais l\u2019interrogation des cadres dans lesquels elle fonctionne. \u00bb Alors, n\u2019importe quel objet \u2013 un caillou, un lichen aussi bien \u2013 s\u2019ouvre et devient un ab\u00eeme, un grand trou m\u00e9taphysique. L\u2019artiste s\u2019en approche, le met au travail. Il s\u2019en souvient devant la toile. Cette ar\u00e8ne en laquelle tout advient, comme la feuille de papier que l\u2019on frotte au crayon r\u00e9v\u00e8le, rel\u00e8ve tout \u00e0 la fois sa fleur, son grain, le geste et les veines du bois sur lequel on s\u2019appuie. La main pense, le sens tourbillonne, tout se m\u00eale, se tisse, s\u2019entrecroise. Et sans doute Cl\u00e9mentine Chalen\u00e7on ne d\u00e9mentirait pas son ain\u00e9 quant \u00e0 ce qu\u2019il advient l\u00e0 : \u00ab devant la surface blanche, me vient le d\u00e9sir d\u2019une certaine tache, d\u2019une certaine couleur, ou d\u2019un trait. Ce que j\u2019aime, c\u2019est agir sur la toile. Les premiers signes plastiques en entra\u00eenent d\u2019autres. Les couleurs m\u00e8nent \u00e0 des graphismes, lesquels \u00e0 leur tour sugg\u00e8rent des taches dont le r\u00f4le peut-\u00eatre (compte tenu de leur expression propre) aussi bien d\u2019accompagner, de contrecarrer que de stabiliser. (\u2026) Au fond, il est bien difficile de faire leur part \u00e0 la critique objective et aux effets de l\u2019inconscient dans un travail direct ou l\u2019inspiration, l\u2019accident (humainement in\u00e9vitable) et le raisonnement, se m\u00ealent \u00e0 chaque instant. \u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0J&rsquo;aimais mes taches. J&rsquo;aimais qu&rsquo;elles suffisent \u00e0 cr\u00e9er un visage, un corps, un paysage. Ces taches qui, peu de temps apr\u00e8s, devaient demander leur autonomie et leur libert\u00e9 enti\u00e8res. Les premiers temps, je m&rsquo;en servais pour cerner le sujet qui, lui, peu \u00e0 peu, devenait n\u00e9gatif, blanc, vide et enfin pr\u00e9texte au jeu des taches.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Image : exposition Pans \u00e0 la MAC Perouges, 2023.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Se concentrer sur le paysage ou bien sur les d\u00e9tails \u2013 tout ce qui environne -, contaminent dans une cha\u00eene sans fin. 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