{"id":7759,"date":"2023-04-15T21:16:55","date_gmt":"2023-04-15T20:16:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7759"},"modified":"2023-04-15T21:22:44","modified_gmt":"2023-04-15T20:22:44","slug":"maison-sculpture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/maison-sculpture\/","title":{"rendered":"Maison-sculpture"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Mais le g\u00e9nie n\u2019est que l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9, l\u2019enfance dou\u00e9e maintenant, pour s\u2019exprimer, d\u2019organes virils et de l\u2019esprit analytique qui lui permet d\u2019ordonner la somme de mat\u00e9riaux involontairement amass\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nCharles Baudelaire<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0On peut dire que c\u2019est un peu fou, mais cela me procure une joie indicible, plus encore, \u00e7a me rassure. J\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre non pas plant\u00e9 devant ma maison mais devant moi-m\u00eame, en train de dormir, et que j\u2019aurais cette chance \u00e0 la fois de dormir profond\u00e9ment et de pouvoir en m\u00eame temps me surveiller scrupuleusement. Dans une certaine mesure, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 non seulement pour voir les fant\u00f4mes de la nuit dans le d\u00e9sarroi et la f\u00e9licit\u00e9 confiante du sommeil, mais aussi pour les rencontrer simultan\u00e9ment et r\u00e9ellement dans toute la force de l\u2019\u00e9tat de veille et en possession d\u2019une tranquille facult\u00e9 de jugement.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nFranz Kafka<\/p>\n<p>Le monde des r\u00eaves \u00e0 vis-\u00e0-vis de la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne l\u2019avantage d\u2019une souplesse semble-t-il sans entraves. Il se d\u00e9ploie dans le large espace de son caprice.<!--more--> Chaque sc\u00e8ne succ\u00e8de \u00e0 la pr\u00e9c\u00e9dente sans rupture ni for\u00e7age, quelles que soient leurs diff\u00e9rences, avec la plus grande licence vis-\u00e0-vis des causalit\u00e9s spatiales comme temporelles. Les ellipses ne co\u00fbtent pas plus que le montage de deux plans au cin\u00e9ma. Les \u00eatres se substituent les uns aux autres, sont escamot\u00e9s ou s\u2019esquivent sans que l\u2019on s\u2019en \u00e9tonne, se montrent sous divers aspects successifs sans qu\u2019une transition soit n\u00e9cessaire. Changent de sexe ou d\u2019\u00e2ge, de caract\u00e8re au besoin. Les lois de la gravit\u00e9 sont ignor\u00e9es si n\u00e9cessaire sans que l\u2019on ait \u00e0 s\u2019en \u00e9mouvoir ; ne concernent qu\u2019un corps s\u2019il chute dans un ralenti \u00e9tir\u00e9 qui n\u2019a de fin que celle de l\u2019attention qu\u2019on lui porte. S\u2019en d\u00e9tourner l\u2019efface, comme tout advient ou disparait par n\u00e9cessit\u00e9 narrative. Les sc\u00e8nes et les actions, la dramaturgie, se dessinent au fil du crayon, d\u2019un mouvement continu, semblable \u00e0 un fondu enchain\u00e9. Ce qui pr\u00e9c\u00e8de est r\u00e9vis\u00e9 selon les besoins de ce qui vient. Une branche surgit puisqu\u2019une main vient s\u2019y cramponner, et avec elle tout un arbre plant\u00e9 \u00e0 flanc de falaise, l\u2019un g\u00e9n\u00e9rant l\u2019autre comme la r\u00e9alit\u00e9 semble advenir \u00e0 chaque instant dans le halo d\u2019une lampe qui t\u00e2te l\u2019\u00e9paisseur de la nuit. Il suffit d\u2019envisager les choses pour qu\u2019elles soient et qu\u2019elles aient \u00e9t\u00e9 ainsi, et changer inopin\u00e9ment n\u2019engage en rien cette v\u00e9rit\u00e9 ductile, conciliante ; finalement c\u2019est autrement ou ce n\u2019est plus du tout. Car aucune ligne ne semble ferm\u00e9e, laissant \u00e0 chaque objet, qui ne l\u2019est que sous un certain point de vue, la possibilit\u00e9 de se transfigurer, de se lier de diverses mani\u00e8res tout au long du travelling du songe. Des figures expressives, des sensations ainsi se succ\u00e8dent sur une sc\u00e8ne renouvel\u00e9e perp\u00e9tuellement, r\u00e9duite \u00e0 quelques \u00e9l\u00e9ments sans en \u00eatre pour autant trou\u00e9es par leurs lacunes. Ce qui n\u2019est pas regard\u00e9 n\u2019existe pas. La cam\u00e9ra danse, toujours au plus pr\u00e8s des choses et sans grande profondeur de champ, \u00e9pousant une chor\u00e9graphie de li\u00e9s et d\u00e9li\u00e9s, de plis et d\u2019embard\u00e9es. C\u2019est que ce montage est fait de fragments de vie assembl\u00e9s par glissements, reprises de motifs, superpositions, anamorphoses, associations libres qui trahissent les variations de l\u2019attention, les \u00e9lusions et les accroches de la perception. Les moments forts, les n\u0153uds, les gliss\u00e9s, les encoignures. Dans le sommeil l\u2019homme connait ainsi le plaisir d\u2019un dieu qui invente en r\u00eavant ce monde qui le r\u00eavera en retour.<br \/>\nLes premi\u00e8res images qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de voir de cette maison-sculpture qu\u2019a r\u00e9alis\u00e9 Jacques Gillet pour son fr\u00e8re, \u00e0 Li\u00e8ge, en Belgique, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60, m\u2019en ont tir\u00e9 des larmes. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 dans un chaos de formes mang\u00e9 par la v\u00e9g\u00e9tation, dans les concessions que fait la maison \u00e0 la cabane, comme un r\u00eave dessin\u00e9 dans l\u2019espace, sculpt\u00e9 dans la mati\u00e8re du r\u00e9el, et en conservant la malice, la duplicit\u00e9, la souplesse. Et mes yeux glissaient sur ses courbes r\u00eaveusement. Ils se glissaient dans le r\u00eave qu\u2019elles avaient solidifi\u00e9. J\u2019en captais une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 euphorisante, une mani\u00e8re de danse int\u00e9rieure, comme il se fait souvent \u00e0 l\u2019\u00e9coute d\u2019une musique qui s\u2019insinue dans vos fibres, vous impr\u00e8gne, vous entraine. Il me semblait que cette cartographie domestique d\u00e9ployant ses volumes par \u00e0-coup, frissons, pouss\u00e9es divergentes, \u00e9manait du d\u00e9lassement ludique d\u2019une araign\u00e9e lan\u00e7ant ses fils, les arrimant \u00e0 des reliefs invisibles. Une araign\u00e9e un peu artiste, se d\u00e9gageant de la r\u00e8gle et de l\u2019habitude, des us et coutumes pour essayer autre chose, \u00e9couter ses d\u00e9sirs, bricoler un divertissement, inventer une figure in\u00e9dite. Dans le monde ordinaire, ses g\u00e9om\u00e9tries entendues, son \u00e9conomie, la maison avait la mati\u00e8re d\u2019une absence, d\u2019un d\u00e9lassement, aussi incons\u00e9quente que ces quadrup\u00e8des que l\u2019on tors \u00e0 la fin d\u2019un repas avec le muselet de fils de fer d\u2019une bouteille de p\u00e9tillant. Un retour infantile vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9 quand la table est desservie, la parenth\u00e8se referm\u00e9e. Mais l\u2019architecte l\u2019ayant construite en dur, ce qui aurait pu n\u2019\u00eatre qu\u2019un dessin automatique griffonn\u00e9 dans les marges d\u2019un carnet pendant une conversation au t\u00e9l\u00e9phone ou un moment d\u2019ennui, en devenait une sorte de temple inca \u00e9mergeant de la v\u00e9g\u00e9tation, un arcane invitant au jeu et \u00e0 l\u2019exploration. Sans doute avait-on envie, y p\u00e9n\u00e9trant, non pas de s\u2019y installer, mais d\u2019y circuler, de r\u00e9pondre \u00e0 ses insinuations, comme les sentes dans un bois, les galeries d\u2019une caverne. Alors peut-\u00eatre y habitait-on comme on se love dans les plis du monde au creux de la nuit ou comme on pense en suivant les liens, les \u00e9chos, les renvois que chaque chose n\u2019en finit pas de produire lorsqu\u2019on la fait sonner, comme on visite fi\u00e9vreusement, entrain\u00e9 par des relances innombrables, la g\u00e9om\u00e9trie de nos propres figures mentales. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Mais le g\u00e9nie n\u2019est que l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9, l\u2019enfance dou\u00e9e maintenant, pour s\u2019exprimer, d\u2019organes virils et de l\u2019esprit analytique qui lui permet d\u2019ordonner la somme de mat\u00e9riaux involontairement amass\u00e9e.\u00a0\u00bb Charles Baudelaire \u00ab\u00a0On peut dire que c\u2019est un peu fou, mais cela me procure une joie indicible, plus encore, \u00e7a me rassure. 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