{"id":7833,"date":"2023-07-02T10:09:57","date_gmt":"2023-07-02T09:09:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7833"},"modified":"2023-07-18T06:41:30","modified_gmt":"2023-07-18T05:41:30","slug":"delineer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/delineer\/","title":{"rendered":"d\u00e9lin\u00e9er"},"content":{"rendered":"<p><em><br \/>\n\u00ab Il est difficile de dire la v\u00e9rit\u00e9, car il n&rsquo;y en a qu&rsquo;une, mais elle est vivante, et a par cons\u00e9quent un visage changeant. \u00bb<\/em><br \/>\nF. Kafka<\/p>\n<p><em>\u00ab Le monde est ainsi, et aussi tout son contraire. Comment peindre un seul tableau ? Comment se contenter d\u2019un seul aspect de la v\u00e9rit\u00e9 ? En \u00e9prouvant le tragique, on ressent des pointes de com\u00e9die. En souriant on per\u00e7oit de la douleur. \u00bb<\/em><br \/>\nJean H\u00e9lion<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Ces moments de demi-veille o\u00f9 les \u00e9paves s&rsquo;accumulent dans mon puisard et se r\u00e9organisent en une nouvelle organisation sont l&rsquo;essence de ma peinture. C&rsquo;est pourquoi je crois pouvoir consid\u00e9rer la peinture comme la continuation du r\u00eave avec un autre m\u00e9dium.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nNeo Rauch<\/p>\n<p>Chaque instant nous passons outre un nombre invraisemblable de sollicitations, de possibles qui forment la mati\u00e8re du r\u00e9el. Nous pi\u00e9tinons l\u2019invisible, l\u2019insaisissable, balayons du regard ce qui ne nous concerne pas, ce qui constitue un encombrement, une \u00e9paisseur, pour ne consid\u00e9rer que ce qui peut servir d\u2019appui \u00e0 notre progression. Nous passons outre, nous passons \u00e0 travers ou par-dessus, port\u00e9s par un \u00e9lan dont on ne sait pas bien dire s\u2019il tient du d\u00e9sir ou de la tentative d\u2019\u00e9vasion, de l\u2019aimantation ou de la panique.<!--more--> C\u2019est de ce frayage, semblable \u00e0 celui qui se fait lorsque nous traversons en courant une foule mass\u00e9e sur un quai pour rejoindre un train, lorsque nous fuyons \u00e0 travers une for\u00eat dense, que ce que nous appelons si justement la vie courante ou la r\u00e9alit\u00e9, tire son visage. Nous marchons sur des signes \u00e9merg\u00e9s du chaos, nous nous \u00e9quilibrons sur quelques reliefs per\u00e7ant de la brume et de la confusion comme dans la nuit nous attrapons les chambranles de porte, les angles, ou longeons les murs \u00e0 t\u00e2tons, reconstituant en imagination l\u2019appartement dans lequel, sans le voir, nous \u00e9voluons. Notre aveuglement, notre surdit\u00e9, la focalisation de notre attention s\u00e9lective, de nos pens\u00e9es participe d\u2019une \u00e9conomie pratique, d\u2019une forme d\u2019arrangement. Puisque le monde est \u00e9pais et vaste, pliss\u00e9, peupl\u00e9 au-del\u00e0 de ce que nos corps peuvent atteindre, au-del\u00e0 de l\u2019intelligible. Qu\u2019il est comme une lumi\u00e8re trop vive, aveuglante, exc\u00e9dante, saturant tout, un brouhaha inintelligible. Toute forme de vie est un arrangement sp\u00e9cifique avec le vertige de l\u2019espace et du nombre. Une formule, une formulation qui s\u2019extraie de l\u2019oc\u00e9an des possibles, cr\u00e9e autour d\u2019elle le halo de sa propre exp\u00e9rience. Une mani\u00e8re de contact sp\u00e9cifique avec ce vertige dans un d\u00e9tail de ses reliefs. C\u2019est ce contact qu\u2019on appelle milieu. C\u2019est de tous ceux que l\u2019on envisage que l\u2019on d\u00e9duit le monde. Ainsi des Saints glorieux s\u2019avan\u00e7ant par-devant des fonds d\u2019or. Ainsi des visages et des mains rougies que la lumi\u00e8re d\u2019un feu d\u00e9gage de la nuit \u00e0 coups de serpe. Ainsi des images, des pens\u00e9es, des chants qui r\u00e9clament d\u2019exister ; \u00e9v\u00e9nements lisibles en formes de fleurs per\u00e7ant un roncier. Nous interpr\u00e9tons des bribes, des traces, des signes se d\u00e9tachant du fond. Combien devront leur souvenir \u00e0 une attention, \u00e0 un carnet, une feuille et un crayon, un t\u00e9moin et une inscription ? Combien auront \u00e0 l\u2019inverse sombr\u00e9 dans la confusion des arri\u00e8re-plans \u00e0 la mani\u00e8re de ce d\u00e9chirement continu par lequel le paysage se transfigure, se distord et \u00e9chappe, sit\u00f4t form\u00e9 dans l\u2019\u0153il, \u00e0 la vitre du train ?<br \/>\nLe tout jeune enfant est en cela sans doute semblable \u00e0 ces \u00eatres minuscules, primitifs, embryonnaires, ces \u00e9paississements locaux du milieu d\u00e9rivant au sein de la mer, aussi peu maitres de leur destin qu\u2019une feuille prise par le vent, qui ne connaissent que la jouissance ti\u00e8de du roulis nourricier et l\u2019alerte d\u2019une ombre qui passe sur eux ou d\u2019un objet qui les heurte. Le monde est alors un chaos houleux, \u00e9puisant, de choses intriqu\u00e9es dont il se d\u00e9tache mal, comme le sein qui le nourri et disparait semble un caprice ou une hallucination mal localis\u00e9e. Nous pourrions mener ainsi des existences troubles et soumises, caress\u00e9 ou piqu\u00e9 par des modifications de luminosit\u00e9 ou de temp\u00e9rature, distinguant mal la faim de la blessure, le dedans et le dehors, la voix du bruit, dans un demi sommeil travers\u00e9 de spectres et de remuements.<br \/>\nAu lieu de \u00e7a nous fortifions chaque jour les volumes de notre monde ; en surlignant les contours, en indurant la peau, localisant des objets, les l\u00e9gendant, \u00e9laborant un r\u00e9cit dans lequel il est facile de circuler. On ne sculpte sans doute pas diff\u00e9remment sa coquille, sous une feuille grasse, pr\u00e8s d\u2019un rivage. Peu \u00e0 peu chaque chose se silhouette et se classe. Les mat\u00e9riaux extraits se lient, se tissent, fondent un d\u00e9cor coh\u00e9rent par-dessus ou \u00e0 travers l\u2019impossible, travers\u00e9 de bavures et de traces, de bribes et de lambeaux, d\u2019\u00e9clats de lumi\u00e8res piquetant de vagues silhouettes qui se passent l\u2019une sur l\u2019autre. Avec ces mouvements qui se font au-dedans. La r\u00e9alit\u00e9 donc, s\u2019architecturant en tenant l\u2019\u00e9quilibre sur quelques ponctuations saisies dans la glaise. Les lacunes sont combl\u00e9es, extrapol\u00e9es par du probable, du cr\u00e9dible qui suffit \u00e0 l\u2019affaire, puisque c\u2019est la continuit\u00e9 qui est exig\u00e9e. Bient\u00f4t nous marchons dans la rue, dans une ville que nous pouvons nommer comme nous nommons les objets r\u00e9partis sur l\u2019\u00e9tendue selon la perspective de notre regard. Nous voyons selon ce que nous savons. Nous savons selon ce que nous nommons, feuilletant un vaste imagier pareil \u00e0 ceux de l\u2019enfance donnant pour chaque objet, chaque concept un type qui l\u2019illustre et auquel le naturel les associe. Nous repeignons les bandes qui s\u2019effacent pour mieux ent\u00e9riner leur g\u00e9om\u00e9trie, nous consolidons les murs d\u2019enceinte.<br \/>\nMais que l\u2019on s\u2019adosse pour un instant \u00e0 un moment perdu, ne cherchant plus \u00e0 braver le monde en se hissant \u00e0 travers lui. Que l\u2019on accueille ses reflux dans une vague attention flottante et voil\u00e0 que les cartes se brouillent, que des moments, des fragments s\u2019accolent, se superposent comme en transparence ; se m\u00e9tissent. On les consid\u00e8re qui flottent ou clignotent, tentant d\u2019improbables synth\u00e8ses en empruntant \u00e0 des souvenirs h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, des lectures et des films, cartes postales de vacances, tableaux anciens, gestes quotidiens, silhouettes et visages. Des tissus s\u2019accrochent aux branchent et battent au vent, comme des souvenirs soudains s\u2019immiscent entre deux gestes, se rappellent \u00e0 la conscience en d\u00e9doublant l\u2019instant. Et le voici rendu \u00e0 son d\u00e9lire, tant\u00f4t doux, tant\u00f4t panique. Un rideau qui se gonfle de vent produit les m\u00eames images convulsives. On y gagne un plaisir euphorique m\u00e2tin\u00e9 d\u2019angoisse devant ce monde ouvert et sans plus de main courante \u00e0 laquelle se tenir. Une sensation semblable \u00e0 celle que d\u00fb ressentir l\u2019humanit\u00e9 rel\u00e9guant l\u2019ancienne vision aristot\u00e9licienne du monde pour embrasser la pens\u00e9e Baroque et l\u2019id\u00e9e d\u2019infini. Cette sensation de vertige qui saisit les modernes et s\u2019insinua dans nos chairs quand il fut \u00e9tabli que ni l\u2019Europe, ni la Terre m\u00eame n\u2019\u00e9taient au centre d\u2019intentions et d\u2019attentions c\u00e9lestes. Qu\u2019il \u00e9tait des univers au-del\u00e0 des distances que les t\u00e9lescopes per\u00e7aient, toute une animation de sph\u00e8res qui ignoraient la n\u00f4tre. Que l\u2019humanit\u00e9 elle-m\u00eame ne devait \u00e0 la Gen\u00e8se et au couple adamique ouvrant en sym\u00e9trie les pages de leur livre sur l\u2019axe de l\u2019arbre de la connaissance, que des images un peu na\u00efves. Et qu\u2019\u00e0 fouiller le sol on remontait l\u2019histoire au-del\u00e0 de ce qu\u2019\u00e9crivait ce livre, reconnaissant ce que nous devions \u00e0 des formes \u00e9tranges et primitives, \u00e0 leurs d\u00e9sirs obscurs. Que nous aurions pu ne pas \u00eatre. Et que sans doute, les d\u00e9veloppements de ce buissonnement corallien du vivant verraient un jour notre aventure s\u2019\u00e9teindre. Que cela d\u00e9passait notre orgueil, l\u2019impudence de nos jugements.<br \/>\nAlors, aussi bien que l\u2019on retrouve dans nos gestes modernes le quotidien \u00e9vanoui de peuples antiques dont les angoisses et les r\u00eaves, les passions ont sous la forme de ruines d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 nos pieds les t\u00e9moignages, se silhouette dans leur besoin d\u2019habiter le monde et de le former selon leur id\u00e9e, l\u2019envers sauvage que d\u00e9nie \u00e0 grand frais la civilisation. Nos r\u00eaves et nos projets, nos illusions m\u00eames trahissent leur instabilit\u00e9. L\u2019entropie gagne. Il se peut que la folie fasse voler en \u00e9clat l\u2019ordre pratique et rassurant du monde. Que le chaos emporte tout. Et il se peut que dans cette dislocation fantastique nous traversent encore les chor\u00e9graphies du sublime, dans un ralenti cin\u00e9matographique semblable \u00e0 celui qui conclue <em>Zabrikie Point<\/em>, le film d\u2019Antonioni, sur les nappes de musique atmosph\u00e9rique des Pink Floyd. <\/p>\n<p><em>Image : Marc Desgrandchamps, Sans titre, huile sur toile, 2010.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Il est difficile de dire la v\u00e9rit\u00e9, car il n&rsquo;y en a qu&rsquo;une, mais elle est vivante, et a par cons\u00e9quent un visage changeant. \u00bb F. Kafka \u00ab Le monde est ainsi, et aussi tout son contraire. Comment peindre un seul tableau ? Comment se contenter d\u2019un seul aspect de la v\u00e9rit\u00e9 ? 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