{"id":7850,"date":"2023-08-30T16:09:56","date_gmt":"2023-08-30T15:09:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7850"},"modified":"2023-08-30T18:53:11","modified_gmt":"2023-08-30T17:53:11","slug":"philippe-blanchon-rives-de-goudron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/philippe-blanchon-rives-de-goudron\/","title":{"rendered":"Philippe Blanchon : Rives de goudron."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Quand on \u00e9crit, c\u2019est qu\u2019on a quelque chose \u00e0 dire, et c\u2019est pourquoi il faut refuser de le dire, pour <em>justement<\/em> le dire. C\u2019est le travail po\u00e9tique. \u00bb<\/em><br \/>\nP. Blanchon<\/p>\n<p><em>\u00ab Voil\u00e0 de quoi vous \u00e9garer d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e. \u00bb<\/em><br \/>\nP. Blanchon<\/p>\n<p>On identifie la po\u00e9sie \u00e0 un travail particulier du langage qui a pour mat\u00e9riaux principaux les sonorit\u00e9s, le rythme (la prosodie) et cette fa\u00e7on d\u2019user des images en une syntaxe r\u00e9gie par d\u2019autres exigences que celle de la prose courante. C\u2019est sans doute dans ces nouages que se font son singulier empire sur les sensations ; par ces nouages aussi qu\u2019elle d\u00e9stabilise ou trouble.<br \/>\nEn v\u00e9rit\u00e9 il est difficile, m\u00eame par une commodit\u00e9 que l\u2019on comprend, de convoquer ainsi \u00e0 grands traits la po\u00e9sie comme bloc homog\u00e8ne et entendu. Tout comme il est difficile de d\u00e9signer <em>l&rsquo;art contemporain<\/em>. Je le reconnais et pourtant&#8230; On en use comme d\u2019un adjectif, d\u2019une \u00e9tiquette. On rep\u00e8re ici et l\u00e0 quelque chose qui tient du po\u00e9tique, quelque chose qui fait po\u00e9sie. Et la po\u00e9sie de Philippe Blanchon insiste justement \u00e0 cet endroit suffisamment pour \u00eatre \u00e0 la fois identifiable et si difficile \u00e0 d\u00e9finir. Il y a les romans, les essais, le th\u00e9\u00e2tre et puis cet \u00e9chauffement. Dans certaines biblioth\u00e8ques, librairies on leur r\u00e9serve un coin congru comme jadis aux licencieux un <em>enfer<\/em>. On le sait, il y a en po\u00e9sie une infinit\u00e9 de formes et de voix. Po\u00e9sies lyriques et anti lyriques, rim\u00e9e, libres, br\u00e8ves ou fleuves, archa\u00efsantes ou modernes, herm\u00e9tiques, na\u00efves\u2026 hybrides que l\u2019on nomme po\u00e8mes en prose ou po\u00e9sie narrative\u2026 des \u00e9pop\u00e9es en vers&#8230; \u00c9rudit, le regard large, l\u2019oreille attentive, grand lecteur, Philippe Blanchon sinue et compose au fil de ses recueils une \u0153uvre qui semble les embrasser toutes, alternant les tons (humour, tendresse, gravit\u00e9\u2026), les dynamiques, les perspectives dans des po\u00e8mes complexes, kal\u00e9idoscopiques, travaill\u00e9s par des mouvements r\u00e9currents qui se compliquent sans cesse de nuances, ouvrent \u00e0 des sentiments subtils difficiles \u00e0 nommer. Sans doute y a-il en \u00e9cho le souvenir des <em>Cantos<\/em> de Pound, du <em>Paterson<\/em> de Williams. Et le monument qu&rsquo;est Joyce. C\u2019est que son \u0153uvre po\u00e9tique a quelque chose d\u2019une synth\u00e8se totale, d\u2019un centre qui attire tout \u00e0 lui, fondant la philosophie ou l\u2019essai au r\u00e9cit et \u00e0 la musique. Est c\u2019est encore dire les choses bien grossi\u00e8rement. Ce pourrait \u00eatre un testament philosophique, une biographie crypt\u00e9e, un travail de philologue. \u00c0 l\u2019image de la figure de l\u2019auteur qui semble se diffracter, se d\u00e9doubler, conna\u00eet un certain vertige, les modes expressifs se r\u00e9pondent et se d\u00e9placent, se fondent ou se croisent, multipliant les \u00e9chos, les r\u00e9f\u00e9rences plus ou moins explicites. <em>Fortune<\/em>, publi\u00e9 en 2022 \u00e0 La lettre vol\u00e9e se pr\u00e9sentait d\u00e9j\u00e0 comme \u00ab une travers\u00e9e fugu\u00e9e \u00bb. Apr\u00e8s \u00ab pr\u00e9lude \u00bb et \u00ab d\u00e9part \u00bb, l\u2019auteur invitait un mouvement de houle qui menait de \u00ab quais et c\u00f4tes \u00bb \u00e0 \u00ab c\u00f4tes et terres \u00bb, \u00ab terres et guerres \u00bb puis \u00ab guerres et quais \u00bb. Eternel retour d&rsquo;Ulysse? Cycle, comme un motif que l\u2019on retrouve dans toute l\u2019\u0153uvre, compl\u00e9t\u00e9, amend\u00e9 d\u2019un contre-chant. <em>Variations de Jan<\/em>, en 2018 (La Barque) poursuivait lui aussi un mouvement musical presque lancinant ou litanique sous un titre ouvertement emprunt\u00e9 \u00e0 la musicologie. Pr\u00e9c\u00e9demment, le volumineux <em>Motets<\/em> (La Nerthe, 2015) rassemblait les cycles de Jacques, de Nathan, de Martin et de Jan sous le blason d\u2019un chant qui porte le texte comme le font les pri\u00e8res anciennes. Et, comme certains auteurs inscrivent en sous-titre de leurs ouvrages \u00ab essai \u00bb, \u00ab roman \u00bb ou \u00ab r\u00e9cit \u00bb, voir \u00ab chant \u00bb, le livre qui parait aujourd\u2019hui aux \u00e9ditions l\u2019Extr\u00eame contemporain se pr\u00e9sente comme \u00ab <em>Rives de goudron. Fugues<\/em> \u00bb. La fugue, est-il pr\u00e9cis\u00e9, \u00ab est la forme qui embrasse la quantit\u00e9 de significations maximale\u2026 \u00bb. Ainsi le livre d\u00e9bute par un pr\u00e9lude suivi de huit fugues coup\u00e9es par un interlude et conclues par un postlude. S&rsquo;y retrouve cette fa\u00e7on qu&rsquo;a Blanchon de construire, d&rsquo;architecturer ses livres tout en maintenant un certain flottement sensible. En v\u00e9rit\u00e9, la fugue hante toute l\u2019\u0153uvre du po\u00e8te, est-il n\u00e9cessaire de le pr\u00e9ciser, dans tous les sens du terme. On sait l\u2019usage des homophonies, des correspondances et \u00e9chos, des \u00e9vocations et sous-entendus vers lesquels l\u2019auteur fait signe. L\u2019omnipr\u00e9sence des quais, des d\u00e9parts, des voyages auxquels s\u2019accrochent l\u2019\u00e9quivoque, la traduction, les d\u00e9doublements, les dialogues ou correspondances. L\u2019\u00e9pop\u00e9e d\u2019<em>Ulysse<\/em> est, ironie de Joyce, une forme avec son unit\u00e9, une sc\u00e8ne presque. Le po\u00e8me toujours accorde des voix et des lieux \u00e0 la faveur d\u2019un \u00e9lan, comme les foules chez le Greco communient dans une forme de convulsion commune.<br \/>\nCe monde est d\u00e9finitivement inhabitable, sinon \u00e0 le z\u00e9brer d\u2019\u00e9lans, \u00e0 y tracer en travers des perspectives ou des bouff\u00e9es d\u2019air. Et que faire, comment vivre depuis \u00e7a ? On croirait que \u00e7a n\u2019a rien \u00e0 voir, mais l\u2019\u0153uvre du po\u00e8te n\u2019est-elle pas depuis toujours une alternative \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 dans ce qu\u2019elle a de plus rance ? Sa d\u00e9construction syst\u00e9matique ? Une lutte contre le d\u00e9sespoir ? En m\u00eame temps que la recherche d\u2019un \u00e9lan. La fugue est autant l\u2019\u00e9chapp\u00e9e de celui qui \u00e9tait assign\u00e9 ou assujetti \u2013 un affranchissement \u2013 que ce mouvement de voix fait de r\u00e9ponses mais aussi de juxtapositions et contrepoints. L\u2019auteur lui-m\u00eame y appara\u00eet ici et l\u00e0, la ville comme un d\u00e9cor, un th\u00e9\u00e2tre. \u00c0 Toulon, sur cette place que l\u2019on dit du th\u00e9\u00e2tre, se dresse en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019Op\u00e9ra. Le th\u00e9\u00e2tre se tenant, lui, place de la Libert\u00e9, \u00e0 quelques enjamb\u00e9es de la Gare. Sur les quais le g\u00e9nie de la mer pointe par-del\u00e0 la presqu\u2019\u00eele, les voyages, les lointains. A quelques pas, les cariatides de Puget qui sont en fait des atlantes et qu&rsquo;\u00e9voqua Beckett*. Jeu d\u2019un champ\/contre-champ, d\u2019un rivage, d\u2019une langue, d\u2019un point de vue l\u2019autre, sans dialectique cependant, les choses s\u2019entrem\u00ealant plus souplement. On sait le po\u00e8te traducteur attentif \u00e0 la po\u00e9sie moderne anglophone en particulier. Auteur d\u2019un essai sur Joyce, d\u2019un autre sur Gertrude Stein. On le sait au travail, inlassablement, et d&rsquo;une exigence maniaque. Et, m\u00eame s&rsquo;il nous est parfois opaque, obscur, s&rsquo;il est des choses que l&rsquo;on ne fait qu&rsquo;entrevoir, parce que lire n\u00e9cessite un travail et des dispositions, convoque une culture, le suivre en son oeuvre est salutaire, source de plaisir et vecteur d&rsquo;engagement. <\/p>\n<p><em>\u00ab Point de d\u00e9part au sud. Sud o\u00f9 je resterai D\u2019o\u00f9 il partira.<br \/>\nDepuis la place et l\u2019Op\u00e9ra Lui depuis la gare vers la Manche.<br \/>\nNos fines silhouettes. Pr\u00e9noms et le vent.<br \/>\nNotre regard sera doux, sourire de la candeur \u00e0 l\u2019ironie. <\/p>\n<p>La fuite et le chant pourraient se penser<br \/>\n\u00e0 partir du balancement de l\u2019enfant<br \/>\nEnfant que je fus cherchant \u00e0 d\u00e9placer<br \/>\nL\u2019angoisse et le corps depuis son lit assis<br \/>\nEt chantant et se balan\u00e7ant avan\u00e7ant<br \/>\nAssis dans un coracle la langue vers le palais. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>*\u00ab Murphy s&rsquo;\u00e9tait rappel\u00e9 une temp\u00e9tueuse apr\u00e8s-midi d&rsquo;hiver \u00e0 Toulon, devant l&rsquo;H\u00f4tel de ville, et les deux cariatides de Puget, et, bafou\u00e9s par un ciel en lambeaux de plus en plus noir, ses efforts pour d\u00e9terminer laquelle \u00e9tait la Force et laquelle la Fatigue. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Quand on \u00e9crit, c\u2019est qu\u2019on a quelque chose \u00e0 dire, et c\u2019est pourquoi il faut refuser de le dire, pour justement le dire. C\u2019est le travail po\u00e9tique. \u00bb P. Blanchon \u00ab Voil\u00e0 de quoi vous \u00e9garer d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e. \u00bb P. 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