{"id":7859,"date":"2023-09-18T09:43:48","date_gmt":"2023-09-18T08:43:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7859"},"modified":"2023-09-18T18:31:35","modified_gmt":"2023-09-18T17:31:35","slug":"nos-matins-interieurs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/nos-matins-interieurs\/","title":{"rendered":"Nos matins int\u00e9rieurs"},"content":{"rendered":"<p>Deux jours qu\u2019\u00e0 la radio on ajustait le d\u00e9compte des victimes du s\u00e9isme qui avait \u00e9branl\u00e9 Marrakech. Les recherches du petit \u00c9mile, port\u00e9 disparu depuis le 8 juillet, avaient repris dans le hameau de Haut-Vernet. En Lybie, une ville \u00e9tait en partie d\u00e9truite par les inondations. Un barrage avait c\u00e9d\u00e9. Je n\u2019avais pas retenu le nombre de m3 d\u2019eau qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9vers\u00e9s. La famille de la jeune femme d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 Marseille apr\u00e8s avoir re\u00e7u une balle perdue t\u00e9moignait. Dans les appartements voisins on dormait d\u00e9sormais sur un matelas au sol, la chambre des enfants avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9m\u00e9nag\u00e9e. Chacun disait la peur qui lui \u00e9tait tomb\u00e9 dessus. Le lendemain un homme avait lui aussi \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 par balle \u00e0 Marseille. Un sexag\u00e9naire. Les chiffres des morts en France durant la canicule d\u2019aout venaient d\u2019\u00eatre publi\u00e9s. On comparait \u00e0 ceux de l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente. Certains calculs int\u00e9graient les victimes malades du Covid, ce qui bien s\u00fbr faussait la chose. J\u2019avais pass\u00e9 la matin\u00e9e \u00e0 poser du parquet et le reste de la journ\u00e9e \u00e0 covoiturer les enfants d\u2019un rendez-vous m\u00e9dical \u00e0 l\u2019autre. Puis il avait fallu pr\u00e9parer rapidement le repas, veiller sur l\u2019heure et compter sur les routes barr\u00e9es et les d\u00e9viations. Mais on avait assez peu l\u2019occasion d\u2019aller au th\u00e9\u00e2tre et c\u2019\u00e9tait une parenth\u00e8se. L\u2019architecture du th\u00e9\u00e2tre, la sc\u00e9nographie urbaine du quartier des grattes ciels en suscitaient d\u2019ailleurs la sensation : approchant le parvis et sa vol\u00e9e de marches vous passiez une sorte de sas sensible ou symbolique en laissant derri\u00e8re vous le quotidien, la semaine et son tumulte. Le d\u00e9cor changeait. Le rythme aussi.<br \/>\nOui, le th\u00e9\u00e2tre fait partie de ces lieux que Foucault d\u00e9signe comme des <em>h\u00e9t\u00e9rotopies<\/em>. Des lieux autres. A cheval sur la r\u00e9alit\u00e9 et sur le songe. Et comme un ench\u00e2ssement de poup\u00e9es russes, apr\u00e8s la sc\u00e9nographie symbolique de l\u2019urbanisme, apr\u00e8s le hall du th\u00e9\u00e2tre et le labyrinthe de ses escaliers qui avait pour effet de vous enfoncer plus profond encore dans cette immense fiction, il y avait la salle elle-m\u00eame, la falaise des gradins et la sc\u00e8ne. Et avec le mot, par homophonie, l\u2019image de la fresque que r\u00e9alisa Leonard de Vinci \u00e0 Milan, la table longue et les ap\u00f4tres r\u00e9parties de part et d\u2019autre du Christ dans des poses affect\u00e9es, la g\u00e9om\u00e9trie et sa boite. Puisqu\u2019un th\u00e9\u00e2tre est tout \u00e0 la fois la boite qui accueille ces moments et cette fa\u00e7on de mettre en geste des histoires en imitant \u00e0 grands traits les spectacles qu\u2019offrent la vie. On sait ce parti pris de l\u2019artifice dans la lecture, au cin\u00e9ma. C\u2019est la suspension consentie de l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 exprim\u00e9e par Coleridge (<em>The willing suspension of disbelief for the moment<\/em>). Et on s\u2019y rend comme les enfants engagent leurs jeux par une parole : Il a des v\u00e9rit\u00e9s que seuls ces artifices peuvent nous faire entendre.<br \/>\nCela est entendu. Le d\u00e9cor sur sc\u00e8ne ne mime rien. Il s\u2019agit de simples modules offrant un certain nombre de dispositions, de situations. Et, on se souvient de Brecht, nul besoin de machinerie complexe ou d\u2019op\u00e9rateurs discrets : on repoussera, assemblera, disposera ces praticables au besoin, sans mani\u00e8res. Il ne s\u2019agit pas de faire croire \u00e0 autre chose qu\u2019une exp\u00e9rience fabriqu\u00e9e \u00e0 partir d\u2019autres exp\u00e9riences. La premi\u00e8re personne \u00e0 entrer en sc\u00e8ne s\u2019adressera au public pour \u00e9voquer sa pratique du snowboard et cette recherche que partagent tous les pratiquants des sports de glisse : une chor\u00e9graphie de courbes, de gestes justes, une dynamique fluide. Vivacit\u00e9, v\u00e9locit\u00e9. Quelque chose qui vous fait passer d\u2019un certain \u00e9tat, d\u2019un certain rapport au monde \u00e0 un autre. Le jonglage, on l\u2019entend, explore des sensations similaires. C\u2019est un texte, c\u2019est du th\u00e9\u00e2tre mais c\u2019est vrai. Au sein de l\u2019espace construit du spectacle, de la repr\u00e9sentation s\u2019ouvre une parole de v\u00e9rit\u00e9, l\u2019intime de confessions. On ne confondra pas avec les mascarades perverses du spectacle d\u00e9nonc\u00e9 par Debord. On rapporte la planche de snowboard en coulisse, on tombe la combinaison.<br \/>\nC\u2019est une ligne centrale de cette nouvelle cr\u00e9ation du <em>collectif Petit travers<\/em> : faire entendre les commerces plus ou moins patents ou subreptices, insinu\u00e9s, entre l\u2019\u0153uvre entant qu\u2019objet esth\u00e9tique et la vie courante. Tout \u00e0 la fois ce qui nous concerne tous : la politique, l\u2019\u00e9cologie et les responsabilit\u00e9s, les culpabilit\u00e9s que l\u2019on porte et les paradoxes dans lesquels on est pris. (Que faire quand on participe par son art, son m\u00e9tier, son mode de vie \u00e0 l\u2019usure globale du monde et quand celle-ci nous est simultan\u00e9ment motif d\u2019accablement et de r\u00e9volte ? Que faire de cette forme de schizophr\u00e9nie qui s\u2019insinue par moment ?) Mais aussi, et c\u2019est touchant, qu\u2019est-ce que c\u2019est que la vie de circassien, quels rapports chacun, chacune entretient avec sa propre pratique, son propre corps et avec ce corps collectif, ce projet qu\u2019il ou elle sert ? C\u2019est une fa\u00e7on de poser la question de la place de l\u2019art dans nos soci\u00e9t\u00e9s. Et une mani\u00e8re de repousser les discours g\u00e9n\u00e9raux, dogmatiques pour donner \u00e0 percevoir. Presque une mani\u00e8re de r\u00e9habiliter le corps, le toucher, la physicalit\u00e9 dans un monde qui tend \u00e0 abstraire et artificialiser.<br \/>\nIl y a derri\u00e8re l\u2019instant, la performance, la gr\u00e2ce, toutes sortes d\u2019engagements individuels et collectifs, des parcours de vie, des espoirs et des craintes, les heures de r\u00e9p\u00e9tition, assouplissements, ajustements. Il y a le groupe, l\u2019ensemble, les \u00e9changes, mais aussi des personnalit\u00e9s, des singularit\u00e9s. On s\u2019en \u00e9tonnera \u00e0 la fin : il est toujours question d\u2019\u00e9changes, d\u2019attentions, de relations et chaque partie est au service d\u2019un grand tout. Pourtant il nous semble que chaque jongleur est en chaque instant lui-m\u00eame, chaque jongleuse elle-m\u00eame. On est entr\u00e9 en empathie avec chacun, a entrouvert la porte de leur chambre. On leur trouve une pr\u00e9sence dingue. Ce sont des trajectoires individuelles qui ici en cet instant se rencontrent, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une structure atomique et que l\u2019on imagine ensuite poursuivre selon le hasard et les n\u00e9cessit\u00e9s de quelque loi physique \u00e0 tracer leur chemin. Assistant \u00e0 la repr\u00e9sentation on est t\u00e9moin d\u2019un moment de leur vie.<br \/>\nLe spectacle, alternant moments d\u2019extr\u00eame vivacit\u00e9 et presque d\u2019emballement nerveux qui invitent \u00e0 rapprocher le jonglage de sports comme le handball ou le basket, passages plus contemplatifs et presque hypnotiques rappelant les explorations visuelles et sonores d\u2019Oskar Fischinger, la chronophotographie d\u2019Edward Muybridge, mais aussi chor\u00e9graphies dont la g\u00e9om\u00e9trie presque mystique fait remonter le souvenir de propositions t\u00e9l\u00e9visuelles de Beckett (<em>Quad I&#038;II<\/em>) est alors entrecoup\u00e9 de sc\u00e8nes que l\u2019on pourrait qualifier de sketches. Des t\u00e9moignages enregistr\u00e9s en voix off offrent quelques plong\u00e9es au c\u0153ur de la pratique individuelle. La gestuelle des r\u00e9p\u00e9titions, les coulisses, sont livr\u00e9es dans leur grammaire, leur phras\u00e9 propre. Des r\u00e9flexions sur l\u2019individu et le collectif, sur l\u2019\u00e9cologie s\u2019invitent \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019apart\u00e9s ou de didascalies. Un moment de th\u00e9\u00e2tre parodique r\u00e8gle son compte \u00e0 l\u2019id\u00e9e de performance en usant des mots clefs \u00e0 la mode, dans le style d\u2019un d\u00e9tournement du Palmashow. Tous les tons sont donc permis. L&rsquo;objet est composite, plastique. (Se rappeler qu&rsquo;on joue au th\u00e9\u00e2tre comme on joue de la musique&#8230;)<br \/>\nOn dirait un peu b\u00eatement que ces <em>Matins int\u00e9rieurs<\/em> offrent une d\u00e9ambulation au c\u0153ur de la pratique du jonglage elle-m\u00eame, du geste \u00e0 la r\u00e9flexion, de la technique \u00e0 l\u2019esth\u00e9tique, de l\u2019individu au collectif, de l\u2019art \u00e0 la vie, des coulisses au spectacle, provoquant tant\u00f4t l\u2019\u00e9merveillement, la fascination, tant\u00f4t le rire ou la r\u00e9flexion. Que cet objet qu\u2019il fabrique, emport\u00e9 par la musique du Quatuor Debussy pr\u00e9sent sur sc\u00e8ne, r\u00e9concilie divertissement, \u00e9merveillement, esth\u00e9tique ou esth\u00e9tisme et exigences d\u2019un art autor\u00e9flexif. Que c&rsquo;est l\u00e0, mais fallait-il s&rsquo;en \u00e9tonner, d&rsquo;un \u00e9quilibre subtil, sans cesse relanc\u00e9.<br \/>\nPlusieurs fois, il m\u2019a sembl\u00e9 que les jongleurs \u00e9taient moins des hommes et des femmes qui r\u00e9ceptionnaient et relan\u00e7aient sans fin des corps qui chutaient que des mat\u00e9riaux sculpt\u00e9s par les objets avec lesquels ils passaient un moment. (Ce grand b\u00e2ton, il peut passer sur le bras, sur le coup, glisser dans la main. Qu\u2019est-ce qu\u2019il appelle comme mouvements ? Et qu\u2019est-ce que \u00e7a produit si je r\u00e9p\u00e8te le geste ? Et si cela est d\u00e9multipli\u00e9 par dix jongleurs ? Si on s\u2019installe un moment dans cette houle ?) Que les gestes et les attitudes, les mouvements, les postures avaient quelque chose de ces chants que les oiseaux tressent sans fin \u00e0 travers l\u2019espace, t\u00e2tant le silence et ricochant, comme un \u00e9clat de lumi\u00e8re se refl\u00e8te sur une surface brillante, sur tous les chants du monde. Que par eux le corps s&rsquo;\u00e9prouvait dans ses possibilit\u00e9s, son amplitude, ses souples et r\u00e9flexes comme s&rsquo;il lui fallait v\u00e9rifier qu&rsquo;il \u00e9tait et que la vie l&rsquo;animait. J\u2019y observais cette transfiguration qui fait qu\u2019une technique, qu\u2019un motif doucement changeait de texture pour devenir l\u2019architecture d\u2019un sentiment. Cette chose \u00e0 la fois simple et magique d\u2019une balle qui ressort, blanche, dans la lumi\u00e8re ; de dix balles qui ainsi font des ponctuations lumineuses et du transfert qui subrepticement s\u2019op\u00e8re de la vue au corps pour que ce chaloup\u00e9 se donne \u00e0 sentir dans le ventre et berce m\u00eame les pens\u00e9es ; engage des centaines de personnages assises dans la salle dans cette kinesth\u00e9sie.<br \/>\nCertains jours, alors que tout cela semble vain, d\u00e9risoire en regard des d\u00e9sastres qui ont cours, on pourra reprendre pour soi une des phrases prononc\u00e9es par un jongleur ce soir-l\u00e0 : \u00ab \u2026 faire une petite place \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement au milieu du bruit et de la fureur\u2026, ben j\u2019en suis ! \u00bb<br \/>\nCes beaut\u00e9s-l\u00e0 peuvent peut-\u00eatre, c\u2019est le pari que l\u2019on fait avec eux, \u00ab r\u00e9parer ce qui est en train de foutre le camp \u00bb. Non pas \u00e9teindre un feu de for\u00eat ou d\u00e9polluer l\u2019atmosph\u00e8re, ce qui est une responsabilit\u00e9 des techniques et des sciences, mais agir sur le sentiment. Ce qui est un bon moteur et un bon gouvernail pour solliciter les sciences et les techniques. Ce travail, ces heures, ces gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, ce jeu collectif et ce partage public sont comme maintenir allum\u00e9es ici et l\u00e0 des lueurs, entretenir des foyers, nourrir ces <em>lucioles<\/em>* qu\u2019appelait Pasolini. <\/p>\n<p>Biennale de la danse, Lyon 2023. TNP Villeurbanne.<br \/>\nEcriture : Julien Cl\u00e9ment et Nicolas Mathis<br \/>\nMise en sc\u00e8ne : Nicolas Mathis<br \/>\nConception musicale : Christophe Collette<br \/>\nAvec les musiciens du Quatuor Debussy<br \/>\nAvec les jongleurs.se.s du Collectif Petit Travers : Eyal Bor, Julien Cl\u00e9ment, R\u00e9mi Darbois, Am\u00e9lie Degrande, Bastien Dugas, Alexander Koblikov, Taichi Kotsuji, Carla K\u00fchne, Emmanuel Ritoux, Anna Suraniti<br \/>\nMusiques : Henry Purcell, Marc Mellits<br \/>\nTexte et direction d\u2019acteur : Jean-Charles Massera<br \/>\nCr\u00e9ation lumi\u00e8re : Arno Veyrat<br \/>\nCostumes : L\u00e9onor Boyot Gellibert<br \/>\nLaboratoire prise de paroles : St\u00e9phane Bonnard<br \/>\nConstruction de la sc\u00e9nographie : Olivier Filipucci<br \/>\nR\u00e9gie g\u00e9n\u00e9rale et lumi\u00e8re : Fran\u00e7ois Dareys ou Thibault Thelleire<br \/>\nR\u00e9gie son : Victor Page ou Eric Dutrievoz<br \/>\nCollaboration de direction : Doroth\u00e9e Alemany<br \/>\nDirection de production : Anna Delaval<br \/>\nCoordination logistique : Audrey Paquereau<br \/>\nCoordination technique : Samuel Wilmotte<br \/>\nAdministration de production : G\u00e9raldine Winckler<\/p>\n<p>*<em>\u00ab\u00a0La nuit dont je te parle nous avons d\u00een\u00e9 \u00e0 Paderno, et ensuite dans le noir sans lune, nous sommes mont\u00e9s vers Pieve del pino, nous avons vu une quantit\u00e9 \u00e9norme de lucioles qui formaient des bosquets de feu dans les bosquets de buissons, et nous les enviions parce qu\u2019elles s\u2019aimaient, parce qu\u2019elles se cherchaient dans leurs envols amoureux et leurs lumi\u00e8res, alors que nous \u00e9tions secs et rien que des m\u00e2les dans un vagabondage artificiel. J\u2019ai alors pens\u00e9 combien l\u2019amiti\u00e9 est belle, et les r\u00e9unions de gar\u00e7ons de vingt ans qui rient de leurs m\u00e2les voix innocentes, et ne se soucient pas du monde autour d\u2019eux, poursuivant leur vie, remplissant la nuit de leurs cris. Leur virilit\u00e9 est potentielle. Tout en eux se transforme en rires, en \u00e9clats de rire. Jamais leur fougue virile n\u2019appara\u00eet aussi claire et bouleversante que quand ils paraissent redevenus des enfants innocents, parce que dans leur corps demeure toujours pr\u00e9sente leur jeunesse totale, joyeuse.\u00a0\u00bb<\/em> P. P Pasolini, Lettre \u00e0 Franco Farolfi (Bologne, janvier-f\u00e9vrier 1941)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux jours qu\u2019\u00e0 la radio on ajustait le d\u00e9compte des victimes du s\u00e9isme qui avait \u00e9branl\u00e9 Marrakech. Les recherches du petit \u00c9mile, port\u00e9 disparu depuis le 8 juillet, avaient repris dans le hameau de Haut-Vernet. 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