{"id":7874,"date":"2023-09-26T08:33:20","date_gmt":"2023-09-26T07:33:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7874"},"modified":"2023-10-02T07:54:40","modified_gmt":"2023-10-02T06:54:40","slug":"gilles-a-limmobilite-battante","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/gilles-a-limmobilite-battante\/","title":{"rendered":"Gilles Altieri, L&rsquo;immobilit\u00e9 battante."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Apparition et disparition, de fixit\u00e9 et \u00e9clat, de suspension et pr\u00e9cipitation ainsi que l\u2019\u00e9pervier, dans l\u2019immobilit\u00e9 battante\u2026 \u00bb<\/em><br \/>\nPierre Tal Coat<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;instabilit\u00e9 d&rsquo;une image que je veux. Par cons\u00e9quent, je ne peux peindre comme un homme des cavernes. Cela ne peut pas \u00eatre une image stable, une image fix\u00e9e. Elle doit n\u00e9cessairement \u00eatre une image instable qui n&rsquo;a, non seulement, pas encore d\u00e9cid\u00e9 o\u00f9 \u00eatre mais doit se sentir comme si elle avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 plein d&rsquo;endroits diff\u00e9rents sur la toile et, vraiment, n&rsquo;a aucun endroit pour se stabiliser, except\u00e9 momentan\u00e9ment.<br \/>\nPourtant elle doit avoir son histoire. L&rsquo;image doit se sentir comme si elle \u00e9tait vivante. Une peinture est finie quand elle est dans cet \u00e9tat o\u00f9 elle plane, instable; mais pas h\u00e9sitante non plus, parce qu&rsquo;elle a v\u00e9cu longtemps partout ailleurs, a vecu en moi, a v\u00e9cu dans mes pr\u00e9c\u00e9dentes peintures et, maintenant, dans cette image, elle est dans une situation pr\u00e9cise et nouvelle&#8230; elle a gagn\u00e9 sa libert\u00e9 contre l&rsquo;inertie.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nPhilip Guston<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0La savoir n&rsquo;est plus qu&rsquo;une curiosit\u00e9 ou un raisonnement. La signification n&rsquo;est plus le d\u00e9chiffrage d&rsquo;une \u00ab\u00a0production\u00a0\u00bb, mais la mise en d\u00e9s\u00e9quilibre d&rsquo;un syst\u00e8me.\u00a0\u00bb <\/em><br \/>\nClaude Viallat<\/p>\n<p>Le monde en donne l\u2019exemple en quelque point que l\u2019on s\u2019attarde, continuellement. Il est fait d\u2019un enchev\u00eatrement de traces, sculpt\u00e9 de contrastes, de couleurs, de textures, anim\u00e9 de gestes tant\u00f4t simples et rares, tant\u00f4t infinis et inextricables. Son \u00e9vidence est miraculeuse, invraisemblable, fragile et souveraine, tressant une dimension \u00e9tendue, vertigineuse et sereine \u00e0 toutes sortes de nervosit\u00e9s et tremblements qui fa\u00e7onnent sa complexe polyphonie. Et vous \u00eates vis-\u00e0-vis de lui tout \u00e0 la fois un relief singulier dans sa continuit\u00e9 et une ext\u00e9riorit\u00e9 sensible qui tant\u00f4t consid\u00e8re les choses derri\u00e8re une vitre, tant\u00f4t par-dessus sa propre \u00e9paule, se percevant, comme l\u2019\u00e9crit Mallarm\u00e9 dans ses Divagations, \u00ab simple, infiniment sur la terre \u00bb.<br \/>\nIl n\u2019en fallu davantage \u00e0 ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et qui devaient comme nous t\u00e2ter avec une curiosit\u00e9 avide les reliefs et les sinuosit\u00e9s du r\u00e9el pour inventer des danses et des chants, des parures, des attitudes qui y r\u00e9pondent. Pour tenter d\u2019en apprivoiser les courbes, d\u2019en recueillir les puissances t\u00e9r\u00e9brantes. Convoquer dans l\u2019invisible et par leur main cette source cr\u00e9atrice dont ils d\u00e9pendaient et par laquelle ils se sentaient travers\u00e9s, jouets de secousses.<br \/>\nIl y a de multiples fa\u00e7ons de r\u00e9pondre. Des chants d\u2019orgueil et des plaintes. Des oraisons, des psaumes, des berceuses, des \u00e9l\u00e9gies, des ballades, des fugues. Et chacune \u00e0 son tour cr\u00e9dite le monde, l\u2019\u00e9paissit d\u2019une expression adventice qui suscite des brass\u00e9es de r\u00e9actions. Il n\u2019en faut pas vraiment plus. Un d\u00e9s\u00e9quilibre premier \u2013 peut-\u00eatre cong\u00e9nital &#8211; a jet\u00e9 un pied face au sol. Cette projection a emport\u00e9 tout le corps avec elle. Depuis l\u2019Homme n\u2019en finit pas de marcher. Chaque chant souffle sur les braises, excite et apaise, ouvre \u00e0 la possibilit\u00e9 du chant, suscite le chant, \u00e9panouit le chant et l\u2019inqui\u00e8te. Et les chants tapissent la g\u00e9om\u00e9trie de l\u2019inqui\u00e9tude comme de la joie, du deuil et de la f\u00eate, de tout ce qui se sent et peine \u00e0 se dire. Ils \u00e9peronnent et font d\u00e9tour, caressent et flattent, prolongent et traduisent \u2013 trahissent peut-\u00eatre \u2013 pleurent souvent leur impuissance et leurs d\u00e9sirs entre rage et d\u00e9sespoir.<br \/>\nCertains re\u00e7oivent ces chants par les yeux et le chantent par la mati\u00e8re du visible. Ils se font peintres, ou quelquefois cin\u00e9astes, chor\u00e9graphes\u2026 mais nourrissent la m\u00eame fi\u00e8vre.<br \/>\nComme on confie ses secrets \u00e0 un arbre, aux joins creux d\u2019un mur, \u00e0 une figure lumineuse et lointaine, leurs repr\u00e9sentants \u00e9lirent des abris rocheux, des sinuosit\u00e9s semblables \u00e0 des r\u00eaves ou \u00e0 des ventres, des alc\u00f4ves et des temples, des murs ou des tablettes de bois. Le cach\u00e8rent parfois entre deux gestes, dans une attitude, un costume, des objets ordinaires. Il est difficile de suivre du doigt le contour d\u2019un chant, tout comme celui de l\u2019art, son synonyme, dessinant \u00e0 m\u00eame leur propre figure, fascin\u00e9s, incr\u00e9dules, euphoriques.<br \/>\nQuelques-uns se fig\u00e8rent, comme face \u00e0 un visage, \u00e0 un paysage, au soleil qui tombe lentement en se troublant dans la mer. Tout porte \u00e0 croire qu\u2019on les retrouvera dans mille ans pareil qu\u2019hier, debout, affront\u00e9s \u00e0 un morceau de mur qu\u2019ils regarderont comme une fen\u00eatre.<br \/>\nAujourd\u2019hui, Gilles Altieri est l\u2019un d\u2019eux. Quand il ne t\u00e2te pas, en revenant \u00e0 peine, la malice qu\u2019un autre a confi\u00e9 \u00e0 ses \u0153uvres, les audaces, les bravoures, les charmes dont t\u00e9moigne l\u2019histoire de la peinture, ce qu\u2019elle a tenu \u00e0 bout de bras, il s\u2019approche lui-m\u00eame du bord de la falaise et susurre \u00e0 l\u2019horizon dans le frottement du pinceau sur la toile, sa propre musique ; sculptant \u00e0 m\u00eame le visible dans la p\u00e2te de la peinture une danse aventureuse, t\u00e9m\u00e9raire. C\u2019est sa mani\u00e8re de tutoyer la gr\u00e2ce et ses gouffres. De faire tenir la note, sur le fil d\u2019une lame invisible. De hurler \u00e0 la lune ou de chanter le matin.<br \/>\nDans la solitude de l\u2019atelier &#8211; veill\u00e9 par quelque araign\u00e9e qui tient dans un angle, l\u2019esprit caress\u00e9 de gastriques m\u00e9ditations -, le m\u00e9tier bien en main, sans doute ouvre-t-il sous ses pas un m\u00eame vide que celui qui se fraye un passage au cours d\u2019une improvisation de jazz entre les stridences, les lourdeurs confuses et les facilit\u00e9s esth\u00e9tisantes. L\u2019araign\u00e9e l\u00e0-haut tisse un pi\u00e8ge g\u00e9om\u00e9trique \u00e0 ses app\u00e9tits, \u00e0 m\u00eame l\u2019espace, et y fonde son humble r\u00e8gne. Lui, abat d\u2019une main des murs qui tombent sur la toile en chaos avant d\u2019y d\u00e9gager de l\u2019autre main un cheminement qui ne m\u00e8ne qu\u2019\u00e0 sa propre possibilit\u00e9. Tal Coat disait ainsi le b\u00e9n\u00e9fice des accidents : une d\u00e9chirure, une \u00e9raflure, \u00ab heureusement qu\u2019il y a cela, autrement tu n\u2019avais pas le courage d\u2019y aller \u00bb. \u00ab Quelquefois j\u2019arrive \u00e0 souhaiter que \u00e7a craque, comme cela je suis oblig\u00e9 de combler. \u00bb Ce sont des aiguillons, des \u00e9perons. Il faut sans doute se d\u00e9construire soi-m\u00eame avant de se retrouver derri\u00e8re un mur abattu. Saloper la surface trop propre, trop blanche de la toile, repousser les clich\u00e9s.<br \/>\nIl faut partir d\u2019un geste, comme Leonard conseillait de partir d\u2019une t\u00e2che. Comme Hans Arp trouva dans une \u0153uvre d\u00e9chir\u00e9e, dispers\u00e9e au sol, l&rsquo;issue qu\u2019il appelait en vain. Comme Apelle dans un chiffon sale projet\u00e9 sur le tableau en cours l&rsquo;\u00e9lan expressif magistral qui le parachevait\u2026   Chercher un \u00e9quilibre, provoquer une rupture, faire confiance \u00e0 un d\u00e9tail, \u00e0 une \u00e9nergie ou un \u00e9lan. Tenir la drag\u00e9e haute aux doutes. Passer outre un nombre variable d\u2019a priori. Savoir abandonner ce que l\u2019on entrevoyait confus\u00e9ment \u00e0 la faveur de ce qui advient dans le jeu des gestes, dans celui de la mati\u00e8re. Sinuer sans se perdre. Se surprendre aussi. Se souvenir de ce d\u00e9s\u00e9quilibre tr\u00e8s ancien qui nous a entrain\u00e9 apr\u00e8s les autres dans cette sorte de parabole des aveugles comme la peignit Brugel. De tout ce dont est fait le monde et dont on ne revient toujours pas. Entendre ce que soi-m\u00eame on ignore de l\u2019app\u00e9tit des mains, des yeux, des sentiments.<br \/>\nLes improvisations du peintre, comme celles du musicien, provoquent ce plaisir m\u00eal\u00e9 de crainte  &#8211; ou plaisir aviv\u00e9 par la crainte &#8211; que conna\u00eet le spectateur suspendu aux gestes du funambule, du trap\u00e9ziste ou de tout autre \u00e9quilibriste. Elles rappellent cette r\u00e9habilitation de l\u2019ombre et de ses ambivalences qui fait de Leonard un pr\u00e9curseur du romantisme et de la psychanalyse : Errant parmi les sombres rochers, au seuil d\u2019une caverne, le peintre se penche d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre tentant de discerner quelque chose dans cette obscurit\u00e9. Mais celle-ci est \u00e9paisse, pareille \u00e0 cette \u00ab bouche d\u2019ombre \u00bb qu\u2019\u00e9couta Hugo. Alors, note-t-il, \u00ab au bout d\u2019un moment, deux sentiments m\u2019envahirent : peur et d\u00e9sir, peur de la grotte obscure et mena\u00e7ante, d\u00e9sir de voir si elle n\u2019enferme pas quelque merveille extraordinaire. \u00bb Tout artiste en ses exigences sinue entre des attirances contraires, en appelle tant\u00f4t \u00e0 l\u2019ombre tant\u00f4t \u00e0 la lumi\u00e8re, \u00e0 l\u2019enfouissement ou \u00e0 la gloire, provoquant ou inqui\u00e9tant l&rsquo;une par l&rsquo;autre. De mani\u00e8re \u00e0 ce que le tableau ne soit pas \u00ab\u00a0trop fait\u00a0\u00bb, pour le dire comme Delacroix. Qu&rsquo;il dise encore le combat et l&rsquo;incertitude.<br \/>\n\u00ab La lumi\u00e8re ne peut jamais chasser toute ombre des corps, du moins des corps opaques. \u00bb \u00e9crira encore de Vinci. Cette remarque scientifique porte au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame. Et les tableaux d\u2019Altieri accrochent dans ce qu\u2019ils d\u00e9nouent et \u00e9clairent, comme au creux d\u2019ind\u00e9froissables plis, des lambeaux d\u2019ombres qui rappellent que rien ne se d\u00e9noue jamais totalement et durablement. Qu\u2019il faudra r\u00e9empoigner la torche ou le pinceau, attaquer par un autre angle, refaire la m\u00eame exp\u00e9rience, le m\u00eame tableau ou presque, inlassablement. Ne se reposer sur rien.<br \/>\n\u00ab\u00a0Bien. s\u00fbr, l&rsquo;imp\u00e9ratif stylistique, \u00e9crit Lionel Bourg &#8211; la beaut\u00e9, disons, laquelle n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une tension, l&rsquo;\u00e9quilibre toujours fragile que le balancier rh\u00e9torique permet de maintenir entre le rythme, les sons plus ou moins discordants et le sens que l&rsquo;on d\u00e9sire d\u00e9busquer, faudrait-il savoir s&rsquo;en d\u00e9faire, et le briser, ce balancier, si l&rsquo;on vaut courir la chance de danser sur le fil d&rsquo;or reliant les \u00e9toiles -, cet imp\u00e9ratif originel, presque absolu, gouverne le scripteur mais, sans son accord avec une urgence aussi p\u00e9remptoire que la sienne, vitale, morale, qui r\u00e9clame alors l&rsquo;infinit\u00e9 du temps, chacun sait que l&rsquo;\u00e9criture se limiterait \u00e0 la caresse machinale d&rsquo;une plate illusion.\u00a0\u00bb Comment le dire mieux, puisque sous ces aspects au moins la peinture est un langage? <\/p>\n<p>\u00ab Il est possible que ce ne soit pas une image que nous voyons, mais la pr\u00e9sence d\u2019une loi indispensable et g\u00e9n\u00e9reuse. \u00bb Philip Guston dans les ann\u00e9es 60 se posait ces questions : \u00ab Est-ce que la peinture est une vaste pr\u00e9caution afin d\u2019annuler l\u2019immobilit\u00e9 totale, une sagesse qui peut inclure l\u2019incertitude partielle du destin ultime de ses formes ? C\u2019est peut-\u00eatre ce doute qui d\u00e9place et situe tout. \u00bb Le dire autrement consiste \u00e0 le peindre.<br \/>\nUn tableau se d\u00e9chire comme une fleur. Il advient comme un instant destin\u00e9 \u00e0 imprimer la m\u00e9moire. Chacun peut y puiser un peu d\u2019\u00e9tonnement, s\u2019asseoir sur son quai en consid\u00e9rant l\u2019espace et le temps, le passage au ciel d\u2019un oiseau marin, les nuances de ses r\u00e9miges, la pes\u00e9e du monde sur une herbe longue et qui ploie.<br \/>\nCeux de Gilles Altieri ont l\u2019\u00e9paisseur d\u2019une glaise lourde, la pr\u00e9sence massive d\u2019une charpente ajust\u00e9e \u00e0 tout le poids du ciel, \u00e0 l\u2019insistant rabot des saisons, comme ceux que fit Tal Coat, \u00ab labour\u00e9s \u00bb, \u00ab hers\u00e9s \u00bb. Les brosses larges y courent comme un badigeon au blanc de Meudon sur une vitrine, se plantent parfois comme des \u00e9tais. Mais leur travail y cis\u00e8le dans la rencontre des formes pareil que dans les interstices comme les feuilles font aux arbres se recouvrant parfois, se fr\u00f4lant, dessinant souplement au c\u0153ur de mille ruptures. Les choses s\u2019y tiennent comme dans les toiles de Marek Szczesny, au bord de l\u2019enfouissement ou de l\u2019effondrement. C\u2019est un oiseau qui s\u2019appuie sur le vent, immobile et magistral. Un avion planant silencieusement, au bord de d\u00e9crocher. Changez de point de vue ce n\u2019est rien ou presque, un carr\u00e9 de toile badigeonn\u00e9 de teintes sourdes. Comme le Poussin et le Porbus de Balzac face au testament de Frenhofer vous ne voyez que \u00ab couleurs confus\u00e9ment amass\u00e9es et contenues par une multitude de lignes bizarres qui forment une muraille de peinture \u00bb. Mais comme en bougeant s\u2019anime un reflet, se d\u00e9gage une vue qui un instant au-paravent \u00e9taient \u00e9teint ou bouch\u00e9e, il suffit de consid\u00e9rer l\u2019aventure qui semble se continuer, vive encore dans ces traces s\u00e8ches pour s\u2019\u00e9mouvoir, comme face aux murailles de peinture et de temps d\u2019Eug\u00e8ne Leroy, de l\u2019\u00e9trange profondeur de ces choses qui sont comme le rappelait, pragmatique, Maurice Denis, en 1890 \u00ab essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assembl\u00e9es \u00bb, tout en m\u00eame temps qu\u2019une ar\u00e8ne comme l\u2019\u00e9crivit Harold Rosenberg en 1952.<br \/>\n\u00ab Ce qui doit se passer sur une toile n\u2019est pas une image mais un fait, une action \u00bb disait-on alors, l\u2019\u0153uvre \u00e9tant le r\u00e9sultat de cette rencontre entre la surface du tableau et la main de l\u2019artiste munie d\u2019un pinceau charg\u00e9 de peinture. Tout \u00e0 la fois un mur dans sa mat\u00e9rialit\u00e9 brute, son immanence, et cet \u00e9trange \u00e9cran de projection, cette fen\u00eatre, cette surface d\u2019inscription sur laquelle, comme dans le quadrangle du temple les oracles guettaient le passage de l\u2019ombre d\u2019un oiseau, les traces se muent en signes, les hommes parlent le monde, c\u2019est-\u00e0-dire, disent ce qui les traverse.<br \/>\nL\u2019artiste, comme le po\u00e8te, travaille ainsi \u00e0 se rendre voyant par \u00ab un lent et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens \u00bb qui est comme une fa\u00e7on de sinuer \u00e0 travers le labyrinthe. Le beau, pour le dire comme Baudelaire est toujours bizarre. Terrible, \u00e0 en juger comme Rilke. Il est \u00ab ce qui se d\u00e9robe sans que rien ne soit cach\u00e9 \u00bb, \u00e9crira Maurice Blanchot. On ne devrait pas s\u2019\u00e9tonner de l\u2019entrevoir dans ces combats, ces intermittences, comme dans le <em>B\u0153uf \u00e9corch\u00e9<\/em> de Rembrandt, dans celui, convulsif, de Soutine. Dans une pr\u00e9paration anatomique en cire, la p\u00e2moison d\u2019un d\u00e9sir d\u2019un mannequin \u00e9corch\u00e9, \u00ab le scintillement d\u2019un saint squelette coruscant de pierreries \u00bb ou \u00ab le prestige d\u2019une statue fun\u00e9raire ni-vanatu par\u00e9e de dents recourb\u00e9es de cochon, les dessins d\u2019une pierre ouverte sur des paysages astraux, la torsion d\u2019une racine de romarin \u00bb\u2026 Inventaire \u00e0 la Pr\u00e9vert qu\u2019on n\u2019ach\u00e8vera jamais pr\u00e9vient Yves Le Fur. \u00ab On pourrait longtemps \u00e9voquer tous les taillis, les branches, les sentes et les rivages o\u00f9 l\u2019on ressentait la pr\u00e9sence de la Beaut\u00e9. \u00bb Fut-elle am\u00e8re. Pinceau en main, le peintre la traque sous un nom ou sous un autre, en silhouettant les multiples apparences, les occurrences \u00e9videntes ou discr\u00e8tes. Les ronciers qu\u2019il laisse dessinent ses errances, sa traque, tout comme \u2013 ainsi que les chasseurs, les pisteurs nomment la pr\u00e9sence dans la terre ou dans le vent de l\u2019animal traqu\u00e9 \u2013 <em>le sentiment<\/em> qu\u2019elle laisse apr\u00e8s elle. Qui pourrait dire d\u00e9finitivement et avec certitude la forme d&rsquo;un sentiment? <\/p>\n<p><em>Image : Vue d&rsquo;atelier.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Apparition et disparition, de fixit\u00e9 et \u00e9clat, de suspension et pr\u00e9cipitation ainsi que l\u2019\u00e9pervier, dans l\u2019immobilit\u00e9 battante\u2026 \u00bb Pierre Tal Coat \u00ab\u00a0C&rsquo;est l&rsquo;instabilit\u00e9 d&rsquo;une image que je veux. Par cons\u00e9quent, je ne peux peindre comme un homme des cavernes. 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