{"id":7901,"date":"2023-10-18T15:00:29","date_gmt":"2023-10-18T14:00:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7901"},"modified":"2023-10-19T08:32:01","modified_gmt":"2023-10-19T07:32:01","slug":"comme-un-oeil-qui-nous-regarde-en-sourire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/comme-un-oeil-qui-nous-regarde-en-sourire\/","title":{"rendered":"Comme un \u0153il qui nous regarde en sourire"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 une fois, mais aussi souvent qu\u2019un artiste original est survenu) nous appara\u00eet enti\u00e8rement diff\u00e9rent de l\u2019ancien, mais parfaitement clair. \u00bb<\/em><br \/>\nMarcel Proust<\/p>\n<p><em>\u00ab Puis il descendit seul sous cette vo\u00fbte sombre.<br \/>\nQuand il se fut assis sur sa chaise dans l\u2019ombre<br \/>\nEt qu\u2019on eut sur son front ferm\u00e9 le souterrain,<br \/>\nL\u2019\u0153il \u00e9tait dans la tombe et regardait Ca\u00efn. \u00bb<\/em><br \/>\nVictor Hugo<\/p>\n<p>Je n\u2019ai jamais regard\u00e9 les toiles de Renoir avec une assiduit\u00e9 telle que, sortant de chez moi, la vie s\u2019en trouve peinte de sa main, distribuant sur les trottoirs des jeunes filles au teint de guimauves, charpent\u00e9es comme des Maillol et poudr\u00e9es de lumi\u00e8res filtrant des frondaisons. Mais je le dis avec mauvaise foi, confirmant la disgr\u00e2ce en laquelle est tomb\u00e9e son \u0153uvre quand elle s\u2019est popularis\u00e9e \u00e0 la faveur de choses un peu mi\u00e8vres, comme purent l\u2019\u00eatre celles de Chagall ou Buffet. En r\u00e9alit\u00e9, la formule que nous a laiss\u00e9 Proust, pointe cette exp\u00e9rience qu\u2019auront not\u00e9 les auteurs de maximes. Sacha Guitry fera remarquer que \u00ab lorsqu\u2019on vient d\u2019entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succ\u00e8de est encore de lui \u00bb. Et lorsqu\u2019on ferme un livre dont on a adopt\u00e9, le lisant, la langue singuli\u00e8re, il n\u2019est pas rare que les pens\u00e9es qui suivent connaissent un certain mim\u00e9tisme rythmique ou stylistique, b\u00e9n\u00e9ficiant de son entrainement, de son \u00e9lan.<br \/>\nToute \u0153uvre forte forge un monde, et sa fr\u00e9quentation nous y introduit, suscitant une perception alternative. C\u2019est indiquer la plasticit\u00e9 de ce que l\u2019on d\u00e9signe par \u00ab monde \u00bb trop souvent comme une \u00e9vidence commune stable. Comme chaque vie sensible conna\u00eet ses filtres, ses int\u00e9r\u00eats et ses aveuglements, sa propre dynamique.<br \/>\nCertains mondes sont si distincts, que l\u2019\u00e9thologie la plus pouss\u00e9e n\u2019en perce pas les sinuosit\u00e9s. Les exp\u00e9riences immersives visuelles n\u2019y suffisent pas. (Il faudrait \u00e0 la fois le corps, le cerveau, l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 d\u2019une chauve-souris, sa m\u00e9moire, ses app\u00e9tits, ses craintes, pour esp\u00e9rer se glisser en elle et en son monde. Et conserver la sensation, la m\u00e9moire de l\u2019exp\u00e9rience apr\u00e8s avoir r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 son corps ordinaire. La traduire.) D\u2019autres se chevauchent plus ou moins largement. Il faut une exp\u00e9rience similaire, de corps et d\u2019esprit, d\u2019\u00e9poque et de milieu, pour que ceux-ci se recouvrent presque exactement et que, regardant au m\u00eame endroit, on voit plus ou moins la m\u00eame chose dans la m\u00eame perspective.<br \/>\nDes syst\u00e8mes sociaux travaillent \u00e0 cr\u00e9diter la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une \u00e9vidence commune. Peut importe l\u2019illusion, il faut que celle-ci soit profond\u00e9ment ancr\u00e9e, unanimement partag\u00e9e, pour forger une communaut\u00e9 culturelle assujettie aux m\u00eames principes, vou\u00e9e aux m\u00eames raisons, solidaire et unifi\u00e9e.<br \/>\nL\u2019artiste moderne semble au contraire travailler \u00e0 cultiver la singularit\u00e9 et le relativisme. Au lieu d\u2019agr\u00e9er \u00e0 un monde commun dont il s\u2019agit d\u2019accuser les contours, par des rituels, des images, des r\u00e9cits communs, il se fend de propositions alternatives, divergentes. S\u2019emploie \u00e0 d\u00e9stabiliser, d\u00e9multiplier, formuler des hypoth\u00e8ses h\u00e9t\u00e9rodoxes, exotiques, \u00e0 inqui\u00e9ter l\u2019\u00e9vidence et le sens commun.<br \/>\nAinsi chaque \u0153uvre semble \u00e0 celui qui la c\u00f4toie, la fr\u00e9quente, ouvrir quelques possibilit\u00e9s suppl\u00e9mentaires, enrichir ce qui \u00e9tait donn\u00e9, offrir de nouveaux filtres, une nouvelle mobilit\u00e9 perceptive et perspective. D\u2019abord elle sugg\u00e8re quelques attentions nouvelles qui modifient l\u2019agencement et les \u00e9quilibres de son monde, ses hi\u00e9rarchies, mais elles en modifient \u00e9galement l\u2019aspect, la physique, les apparences, la ou les fa\u00e7ons de s\u2019en saisir, de les consid\u00e9rer.<br \/>\nCar la totalit\u00e9 nous \u00e9chappe, nous percevons \u00e0 la hauteur de nos sens et selon une n\u00e9cessit\u00e9 qui nous est propre, relative \u00e0 une situation, \u00e0 une tournure d\u2019esprit.<br \/>\nSi vivre est se frayer un chemin dans le chaos, c\u2019est aussi repousser dans ses marges ce qui ne nous concerne pas, emprunter une sorte de pas japonais, discontinu. Nous ne progressons pas par reptation, de toute la surface de notre corps sur toute la surface du monde, mais par quelques points d\u2019appui, des contacts discrets, discontinus. L\u2019impression d\u2019unit\u00e9 et de continuit\u00e9 doit \u00e0 notre imagination d\u00e9ductive, statistique, et \u00e0 quelques partis-pris.<br \/>\nOn ne voit pas tout ce qui s\u2019\u00e9pingle au d\u00e9cor touffu de nos existences. Et parmi ce que l\u2019on voit, tout ne remonte pas \u00e0 la conscience pour s\u2019y d\u00e9couper nettement, s\u2019archiver.<br \/>\nNous parcourons des villes assez distraitement, port\u00e9s par une destination, ignorant ignorer tout ce que nous longeons, sans l\u2019impression de marcher dans le vide. Suivant notre humeur nous glanons aux visages ou demandons au ciel d\u2019accompagner une longue inspiration.<br \/>\nSans doute le tableau sensible, subjectif que nous pourrions tirer de cette exp\u00e9rience ressemblerait \u00e0 ces nus de Picasso \u00e9rotis\u00e9s par une hypertrophie des seins et des fesses, ramass\u00e9s en d\u2019improbables torsions compactes. Quelque chose de statues-f\u00e9tiches d\u2019Afrique ou de l\u2019homonculus sensitif.<br \/>\nOn ne voit souvent que ce que l\u2019on veut bien voir ou ce que l\u2019on est dispos\u00e9 \u00e0 voir. Cela rel\u00e8ve de ces nombreux biais qui d\u00e9terminent notre perception et notre jugement autant que de l\u2019\u00e9conomie de la perception. <\/p>\n<p>Alors, oui, avoir vu la femme \u00e0 travers la traduction stylistique qu\u2019a forg\u00e9 Renoir peut amener \u00e0 regarder en retour chaque femme d\u2019apr\u00e8s ce qui chez elle rappelle cette stylisation. Chaque amateur d\u2019art en a fait l\u2019exp\u00e9rience se vouant occasionnellement \u00e0 telle ou telle influence, partageant une attention comme on se glisse dans un regard.<br \/>\nLa pr\u00e9sence des choses se fait par les \u00e9chos qu\u2019elles suscitent. L\u2019esprit est une sorte de trieur qui distingue et regroupe par familles de formes, d\u2019usages. Indexe de mots clefs comme de sensations, conceptualise.<br \/>\nSouvent j\u2019ai regard\u00e9 le ciel comme une large surface vigoureusement bross\u00e9e, une peinture expressionniste ou romantique.<\/p>\n<p>Je ne sais comment exactement est n\u00e9 ce jeu qui fait que nous sommes quelques-uns \u00e0 envoyer r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 Pierre Mabille des photos qui laissent appara\u00eetre dans tel ou tel motif plus ou moins \u00e9vident, plus ou moins discret cette forme qui est devenu depuis plusieurs d\u00e9cennies celui, central, de son travail. Mais cela sans doute a \u00e0 voir avec l\u2019\u00e9quivoque propre \u00e0 celle-ci et les suggestions qui lui sont faites \u00e0 propos de sa d\u00e9signation. Suggestions \u00e0 partir desquelles il poursuit une liste \u00e9tonnante qui va de l\u2019\u0153il \u00e0 la quenouille en passant par l\u2019amande, la feuille d\u2019acacia, le muscle, la fente, la flemme, la lunule, le cristallin, le crachat, la pirogue&#8230;<br \/>\nSa disponibilit\u00e9 en fait la matrice d\u2019associations diverses, invitant l\u2019\u0153il \u00e0 un travail de comparaison, un pistage. Elle est en quelque sorte un objet glissant, impossible \u00e0 stabiliser qui fait patiner l\u2019interpr\u00e9tation ; la panique, l\u2019inqui\u00e8te.<br \/>\nJe me suis plus comme d\u2019autres \u00e0 cette malice qui fait entrevoir \u00e0 travers une boutonni\u00e8re tendue qui fait bailler le tissu, dans un assemblage de tuiles, sur un garde-corps en ferronnerie, aux ombres d\u2019un feuillage et \u00e0 d\u2019autres occasions encore cette g\u00e9om\u00e9trie f\u00e9tiche.<br \/>\nAinsi, depuis 2016, cet Antidictionnaire est publi\u00e9 en ligne, sur Facebook, jour apr\u00e8s jour.<br \/>\nIl ne s\u2019est pour ma part jamais agit d\u2019une traque. Seulement de rencontres inopin\u00e9es dont j\u2019ai quelques fois rendu compte par une photographie. Le smartphone, il faut le dire, se pr\u00eatant particuli\u00e8rement \u00e0 ce genre photographique qui tient du clin d\u2019\u0153il.<br \/>\nApr\u00e8s tout, nous sommes des \u00eatres sociaux. Nos exp\u00e9riences valent d\u2019\u00eatre partag\u00e9es ; que nous en fassions quelque chose. Il y a l\u00e0 l\u2019occasion de trouver un r\u00e9f\u00e9rentiel commun, de s\u2019entendre sur une perception superposable. C\u2019est la dynamique de ces photographies que nous envoyons d\u00e9sormais sans l\u00e9gendes, \u00e0 la mani\u00e8re de cartes postales personnalis\u00e9es au verso vierge. Chacune d\u2019elle s\u2019appuie sur un implicite, attendu que celui ou celle qui la re\u00e7oit reconnaisse ce qui l\u2019a motiv\u00e9 ou ce qu\u2019elle indique.<br \/>\nAinsi faisons-nous lorsque nous croisons un motif, \u00e9vident ou discret, lequel rappelle cette forme de quartier d\u2019orange \u00e9tir\u00e9 que Mabille a \u00e9lu et met en sc\u00e8ne ou travaille avec fid\u00e9lit\u00e9, obsession. C\u2019est avouer que nous l\u2019avons toujours dans le coin de notre t\u00eate, ce travail. Et qu\u2019il ramifie en nous, se d\u00e9ploie dans toutes sortes d\u2019occurrences. Que la vie enti\u00e8re se peuple de signes \u00e0 qui regarde en lecteur, comme toute ouverture se transforme en serrure pour qui tient dans sa main une clef.<br \/>\nC\u2019est apr\u00e8s tout une mani\u00e8re de r\u00e9enchanter le monde comme on \u00e9vitait enfant les lignes des trottoirs ou sautait sur les bandes des passages pi\u00e9tons se gardant des alligators. Leonard ne conseillait-il pas se scruter dans les taches de salp\u00eatre sur les murs des sc\u00e8nes de bataille, des visages grima\u00e7ant ? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 une fois, mais aussi souvent qu\u2019un artiste original est survenu) nous appara\u00eet enti\u00e8rement diff\u00e9rent de l\u2019ancien, mais parfaitement clair. \u00bb Marcel Proust \u00ab Puis il descendit seul sous cette vo\u00fbte sombre. Quand il se fut assis sur sa chaise dans l\u2019ombre Et [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7902,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7901","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7901","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7901"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7901\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7907,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7901\/revisions\/7907"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7902"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7901"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7901"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7901"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}