{"id":7915,"date":"2023-11-17T09:26:26","date_gmt":"2023-11-17T08:26:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7915"},"modified":"2023-11-17T09:29:03","modified_gmt":"2023-11-17T08:29:03","slug":"croisant-marquet-a-sete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/croisant-marquet-a-sete\/","title":{"rendered":"Croisant Marquet \u00e0 S\u00e8te"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Et tout se tut. Pourtant, au sein de l\u2019unanime silence S\u2019accomplit un nouveau recommencement, signe de m\u00e9tamorphose. \u00bb<\/em><br \/>\nR.M. Rilke<\/p>\n<p><em>\u00ab Mais apr\u00e8s tout, nous ne faisons que glisser en douceur sur la surface des choses. L\u2019\u0153il n\u2019est ni un mineur, ni un plongeur, ni un chercheur de tr\u00e9sors enfouis. Il nous emporte sans heurt au fil de l\u2019eau. Au repos, musardant, peut-\u00eatre que le cerveau sommeille tandis que l\u2019\u0153il regarde. \u00bb<\/em><br \/>\nV. Woolf<\/p>\n<p><em>\u00ab Oui, le temps passait, pour l\u2019un trop lentement et pour l\u2019autre trop vite. Et pourtant il ne passait ni vite ni lentement, mais d\u2019un pas r\u00e9gulier, inexorable, incessant. \u00bb<\/em><br \/>\nF. Lampe<\/p>\n<p>M\u00eame dans les \u00e9coles d\u2019art, qui n\u2019ignoraient ni Matisse ni C\u00e9zanne, je n\u2019avais entendu prononc\u00e9, \u00e9tudiant, le nom de Marquet. La r\u00e9alit\u00e9 m\u00e9diatique \u00e0 laquelle l\u2019art n\u2019\u00e9chappe pas est une sc\u00e8ne tr\u00e8s r\u00e9duite sur laquelle ne peuvent tenir qu\u2019un nombre limit\u00e9 d\u2019\u00e9lus identifi\u00e9s. Il n\u2019y a que la possibilit\u00e9 d\u2019en \u00eatre ou de n\u2019en \u00eatre pas. Sur une masse d\u2019anonymes surnagent ceux qu\u2019on nomme les seconds couteaux ou les petits ma\u00eetres qui, si frustr\u00e9s qu\u2019ils puissent \u00eatre dans leurs d\u00e9sirs de post\u00e9rit\u00e9, ont le privil\u00e8ge d\u2019attirer l\u2019attention de sp\u00e9cialistes, d\u2019originaux qui, par strat\u00e9gie ou int\u00e9r\u00eat sinc\u00e8re, se penchent sur leur \u0153uvre. Pour le gros du public qui se fie aux lumi\u00e8res et \u00e0 bien suffisamment \u00e0 faire de quelques noms sonores et une poign\u00e9e de chefs d\u2019\u0153uvres, des \u0153uvres embl\u00e9matiques qui font l\u2019attrait d\u2019une collection ou d\u2019un mus\u00e9e, les autres constituent la mati\u00e8re interm\u00e9diaire entre les ponctuations o\u00f9 ils pourront reconna\u00eetre et admirer ici Van Gogh, l\u00e0 Monet, De Vinci ou Delacroix, Vermeer, Picasso, Matisse, Warhol ou Basquiat. Ils passeront les salles avec une attention polie comme on passe dans un roman les trop longues descriptions qui espacent les sc\u00e8nes d\u2019action. Une m\u00eame logique existe par ailleurs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u0153uvre, et l\u2019on passe ainsi sur dix chevaux ou portraits de G\u00e9ricault pour se poster devant <em>le Radeau<\/em>. Et dans <em>le Radeau<\/em> on retiendra l\u2019esclave de dos ou l\u2019homme m\u00e9lancolique.<br \/>\nLe mouvement est un peu diff\u00e9rent pour l\u2019amateur d\u2019art qui, poss\u00e9dant d\u00e9j\u00e0 la base commune, cherche \u00e0 faire son propre chemin, affirme ses propres go\u00fbts, ne se suffit d\u2019un panth\u00e9on officiel et s\u2019amourache de tableaux entrevus dans des salles secondaires ou m\u00eame parfois ici et l\u00e0, chez quelque anonyme primitif, d\u2019un d\u00e9tail, d\u2019un accord de couleurs. C\u2019est suivre alors en mati\u00e8re d\u2019attention ce qu\u2019en urbanisme on nomme lignes de d\u00e9sir, des chemins buissonniers sinuant en marge des routes balis\u00e9es.<br \/>\nMais sans aller jusque-l\u00e0 il viendra assez t\u00f4t \u00e0 l\u2019amateur d\u00e9butant que parmi les modernes, les post-impressionnistes, les expressionnistes, les fauves, certains artistes se laissent reconna\u00eetre \u00e0 dix pas au milieu d\u2019un mouvement de regard. L\u00e0-bas, parmi de choses approximatives et l\u2019ennui du nombre, flotte dans un \u00e9clairage sp\u00e9cial un Marquet. Comme on n\u2019a pas l\u2019\u0153il riv\u00e9 aux cartels et que l\u2019on parcourt distraitement les salles au hasard d\u2019une d\u00e9couverte une toile se d\u00e9tache des autres quoique le sujet soit similaire et sans \u00e9clat. Ce n\u2019est pas une simple reconnaissance. Et on n\u2019en sait pas d\u2019abord les raisons. Une toile et non un nom. C\u2019est une rue parisienne, un quai, l\u2019anse d\u2019un port avec quelques bateaux. Des passants sont esquiss\u00e9s ici et l\u00e0 grossi\u00e8rement, ou \u00e0 peine indiqu\u00e9s (comme tout d\u2019ailleurs, plus ou moins), \u00e0 grandes masses. Le tableau aurait \u00e9t\u00e9 peint dans les ann\u00e9es 1850 les critiques l\u2019auraient \u00e9reint\u00e9, s\u2019offusquant que l\u2019on puisse pr\u00e9senter pour \u0153uvre une grossi\u00e8re \u00e9bauche. Mais pour nous tout est l\u00e0, sans complications ni anecdote et l\u2019ensemble tient un climat dans une \u00e9conomie de moyens qui fait son esth\u00e9tique. L\u2019aventure vous arrive trois fois dans trois mus\u00e9es de province ; vous retenez le nom. La fois suivante vous confirmera. Marquet donc, que l\u2019on identifie d\u00e9sormais de l\u2019autre bout de la salle, comme on identifie Van Gogh, Soutine, Modigliani ou Bonnard. Pour ce d\u00e9gagement de l\u2019espace ou cette respiration large qui semble d\u00e9ployer l\u2019image. Pour une forme d\u2019\u00e9l\u00e9gance singuli\u00e8re. Pour cette palette aussi, et c\u2019est le plus troublant, qui donne \u00e0 ces sc\u00e8nes ordinaires un relief particulier dans la douceur du suspend. Pour cette fa\u00e7on parmi les tons clairs de poser \u00e0 quelques endroits pr\u00e9cis, parcimonieux, un noir ou une teinte plus vive qui pourtant ne sonnera pas tonitruante, criarde.<br \/>\nLa plupart des tableaux dans la section qui l\u2019encadre tirent sur l\u2019anecdote. Pas n\u00e9cessairement d\u2019un point de vue narratif, mais esth\u00e9tique aussi. Ils t\u00e9moignent d\u2019une \u00e9poque et de ses recherches, d\u2019influences ; semblent outrer l\u2019effet pour plus de radicalit\u00e9. En v\u00e9rit\u00e9 ils gesticulent et on regarde avec tendresse tant d\u2019efforts path\u00e9tiques, de lourdeurs dans cette lutte pour exister. Marquet \u00e0 son endroit semble plus intuitif et d\u00e9tach\u00e9 ; et plus exacte cependant. Du moins quand il est bon \u2013 et il l\u2019est relativement souvent. Il ne peint ni les bateaux ni leurs fanions, ni les pav\u00e9s des rues ni les commerces des marchands, mais quelque chose comme une impression g\u00e9n\u00e9rale qui traine dessus tout, qui a \u00e0 voir avec un \u00e9tat d\u2019\u00e2me et avec l\u2019intemporel. Ce faisant, il r\u00e9alise le r\u00eave de Bonnard : \u00ab arriver devant les jeunes peintres de l&rsquo;an 2000 avec des ailes de papillon. \u00bb Vous \u00eates devant ; c\u2019est simple. D\u2019une forme d\u2019\u00e9vidence. On pourrait passer outre, comme cette commentatrice d\u00e9sempar\u00e9e face au <em>Moine au bord de la mer<\/em> que vient d\u2019achever Caspar David Friedrich cette ann\u00e9e de 1810 et qui, sinon cette figure immobile et de dos, ne montre rien qu\u2019une \u00e9tendue sombre, inanim\u00e9e : \u00ab pas de temp\u00eate, pas de naufrage, pas m\u00eame un monstre marin \u00bb. C\u2019est qu\u2019il y a peu \u00e0 lire. Peu de verbes d\u2019actions. D\u2019ailleurs la conscience se trouble ou s\u2019absente. L\u2019\u0153il se d\u00e9polit. On consid\u00e8re la distribution des choses sur l\u2019\u00e9tendue. Comment le champ s\u2019anime du passage d\u2019un bateau, de passants, d\u2019une chemin\u00e9e qui fume. La sensation que fait sur le bleu-gris le triangle d\u2019une voile en contrejour. On imagine le peintre dans une conformation semblable au personnage de Robert Walser auquel un matin vint l\u2019envie de faire une promenade, met son chapeau sur la t\u00eate et quitte son cabinet de travail : \u00ab Pour autant que je m\u2019en souvienne, je me trouvai, en d\u00e9bouchant dans la rue vaste et claire, d\u2019une humeur aventureuse et romantique qui m\u2019emplit d\u2019aise. Le monde matinal qui s\u2019\u00e9talait devant moi me parut si beau que j\u2019eus le sentiment de le voir pour la premi\u00e8re fois. Tout ce que j\u2019apercevais me donnait une agr\u00e9able impression d\u2019amabilit\u00e9, de bont\u00e9 et de jeunesse. \u00bb<br \/>\nToute l\u2019\u0153uvre du peintre ou presque pourrait se lire comme le t\u00e9moignage d\u2019une promenade visuelle, une divagation voisine de celle de Walser, de celle de Virginia Woolf dans Londres ou de Friedo Lampe sur le port de Br\u00eame.<br \/>\nIl y a quelque chose de na\u00eff, d\u2019enfantin presque, dans la grossi\u00e8ret\u00e9 de la touche. Mais cette na\u00efvet\u00e9 est un d\u00e9gagement de l\u2019esprit, une conqu\u00eate. Une forme de d\u00e9pouillement ou de frayage. On pense avec Mallarm\u00e9 : \u00ab La Nature a lieu, on n\u2019y ajoutera pas ; que des cit\u00e9s, les voies ferr\u00e9es et plusieurs inventions formant notre mat\u00e9riel. Tout l\u2019acte disponible, \u00e0 jamais et seulement, reste de saisir les rapports, entre temps, rares ou multipli\u00e9s ; d\u2019apr\u00e8s quelque \u00e9tat int\u00e9rieur et que l\u2019on veuille \u00e0 son gr\u00e9 \u00e9tendre, simplifier le monde. \u00bb Et les images des tableaux de Marquet surgissent dans ce sillage dans une mani\u00e8re de constat, sans emphase, sans cuivres, tr\u00e8s mates.<br \/>\nQuand la vie moderne est un tumulte, il n\u2019est pas simple d\u2019en extraire le portrait calme et simple qui s\u2019y loge comme le cr\u00e2ne se loge derri\u00e8re les grimaces et les mimiques, les gesticulations ; rieur et grave, imperturbable. En psychoacoustique on appelle assez horriblement \u00ab <em>effet cocktail party<\/em> \u00bb la capacit\u00e9 \u00e0 diriger son attention pour suivre un discours ou une conversation dans une ambiance bruyante. Il est un travail du regard semblable \u00e0 celui de l\u2019ou\u00efe qui s\u2019efforce de distinguer, interpr\u00e9ter et se concentrer sur un son particulier en pr\u00e9sence d&rsquo;autres sons qui lui font concurrence. Celui-l\u00e0 extrait des lignes, des dynamiques, des tableaux parfois qui se figent au milieu du mouvement, pour dire ce qui s\u2019entraper\u00e7oit seulement le plus souvent sous le costume compliqu\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9. Alors Brancusi sculpte <em>l\u2019oiseau<\/em> ou <em>le poisson<\/em>. Matisse en quelques lignes extrait du chaos ou du silence un portrait ou une fleur. Il dit vouloir \u00ab tendre au d\u00e9pouillement plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 l\u2019accumulation des d\u00e9tails, choisir, par exemple, dans le dessin, entre toutes les combinaisons possibles, la ligne qui se r\u00e9v\u00e9lera pleinement expressive, et comme porteuse de vie \u00bb. Et c\u2019est \u00ab l\u2019absente de tout bouquet* \u00bb du po\u00e8te : \u00ab Au contraire d\u2019une fonction de num\u00e9raire facile et repr\u00e9sentatif \u00bb, son r\u00eave et son chant, sa fiction et sa virtualit\u00e9.<\/p>\n<p>Marquet, qui \u00e9tait fin dessinateur, savait capter d\u2019un geste un mouvement, une posture, une situation \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un photographe de l\u2019instant. Sa main &#8211; n\u00e9cessit\u00e9 du croquis sur le vif -, retenait l\u2019essentiel. Dans ses paysages il \u00e9tend la note \u00e0 la dimension d\u2019un moment suspendu. L\u2019essentiel, mais tr\u00e8s lent. Non plus dans le trac\u00e9 qui c\u00f4toie le signe, mais dans la surface, la couleur \u2013 le champ\/chant \u00e9tendu de la couleur.<br \/>\nL\u2019\u0153il sur les premiers travaux de Matisse, Gustave Moreau s\u2019offusquait : \u00ab Vous n\u2019allez pas simplifier la peinture \u00e0 ce point-l\u00e0, la r\u00e9duire \u00e0 \u00e7a. La peinture n\u2019existerait plus ! \u00bb<br \/>\nMais la jeune g\u00e9n\u00e9ration s\u2019avan\u00e7ait. Six ans apr\u00e8s l\u2019enfant du Nord amourant du midi naissait le bordelais Marquet. Juste avant celui-ci, aux pays-bas, un certain Pieter Cornelis Mondriaan. Il peindrait un <em>Nuage rouge<\/em>, un <em>Paysage marin<\/em>, une <em>Dune<\/em> puis un <em>Pommier<\/em>, \u00e0 plusieurs reprises. Et bient\u00f4t la sensation de l\u2019arbre fix\u00e9e dans les coordonn\u00e9es de sa math\u00e9matique projet\u00e9e sur un plan. Il lui avait fallu 3 ans et l\u2019influence du Cubisme pour pousser au-del\u00e0 du commun le processus de d\u00e9cantation du visible.<br \/>\nAtteindre le simple \u00e9tait un invraisemblable travail ; travail qu\u2019il fallait encore enfouir, mater par l\u2019\u00e9l\u00e9gance. <\/p>\n<p>* <em>Je dis : une fleur ! et, hors de l\u2019oubli o\u00f9 ma voix rel\u00e8gue aucun contour, en tant que quelque chose d\u2019autre que les calices sus, musicalement se l\u00e8ve, id\u00e9e m\u00eame et suave, l\u2019absente de tous bouquets.<\/em><\/p>\n<p>image : Albert Marquet, <em>Voiliers \u00e0 S\u00e8te<\/em>, 1924.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Et tout se tut. Pourtant, au sein de l\u2019unanime silence S\u2019accomplit un nouveau recommencement, signe de m\u00e9tamorphose. \u00bb R.M. Rilke \u00ab Mais apr\u00e8s tout, nous ne faisons que glisser en douceur sur la surface des choses. 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