{"id":7926,"date":"2023-11-29T15:49:56","date_gmt":"2023-11-29T14:49:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7926"},"modified":"2023-11-29T15:49:56","modified_gmt":"2023-11-29T14:49:56","slug":"res-pictura","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/res-pictura\/","title":{"rendered":"res pictura"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Nous croyons vivre dans un espace mesur\u00e9 par le double rapport que nous entretenions avec les \u00e9tendues g\u00e9om\u00e9triques du globe et avec les autres vivants; mais, \u00e0 chaque instant, nous \u00e9voluons dans l&rsquo;infini d&rsquo;une contr\u00e9e plus \u00e9trange, qui double notre vie amoureuse et sociale, un territoire qui d\u00e9borde l&rsquo;espace temps mondialis\u00e9 et ne cesse de s&rsquo;ouvrir et de se fermer au gr\u00e8s de nos aspirations, de nos actes, de nos pens\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Yannick Haenel<\/p>\n<p>\u00c7a restera fascinant : que traces et t\u00e2ches, couleurs \u00ab en un ordre assembl\u00e9es \u00bb suscitent la pr\u00e9sence d\u2019un objet ou d\u2019un \u00eatre. Qu\u2019il suffise m\u00eame parfois de si peu. L\u2019esquisse d\u2019un contour. Et m\u00eame moins que \u00e7a. Ce n\u2019est bien s\u00fbr pas la chose elle-m\u00eame qui surgit dans l\u2019image et cela on l\u2019oublie et on le sait en m\u00eame temps. C\u2019est la pr\u00e9sence seule, comme font les souvenirs, s\u2019incarnant dans cette mati\u00e8re accommodante de la peinture ou l\u2019impalpable cin\u00e9ma int\u00e9rieur. Comme une pens\u00e9e, dit-on, passe, se forme et puis s\u2019estompe, revient parfois dans cette esp\u00e8ce d\u2019ondoiement que fabrique l\u2019esprit en repos et que capturent parfois les dessins automatiques que l\u2019on d\u00e9pose aux marges de carnets.<br \/>\nApr\u00e8s, il n\u2019est plus possible de s\u2019en d\u00e9faire. D\u00e9signer, m\u00eame \u00e0 voix basse, solidifie l\u2019apparition furtive, la fixe, l\u2019exhausse.<br \/>\nParfois la forme ne se hausse pas si manifestement que le font les figures se d\u00e9tourant sur fond d\u2019or ou de nuit. Les fronti\u00e8res se troublent dans l\u2019ouverture de ce qui se forme, \u00e0 la faveur de laquelle ces deux continents, ces deux eaux se m\u00ealent. L\u2019un passe dans l\u2019autre sans tout \u00e0 fait s\u2019y confondre. Transsubstantiation \u00e9quivoque, demeure le dessin, corrompu, lacunaire de l\u2019enceinte de la forme, sa lisibilit\u00e9, quand l\u2019ensauvagement enfriche la ruine. On marche pareillement sur les sites antiques, enjambant les vestiges de murs sur lesquels h\u00e9sitent \u00e0 s\u2019appuyer les songes de villas, de temples, de cit\u00e9s. On va, dedans et dehors tout \u00e0 la fois.<br \/>\nC\u2019est l\u2019ancestral jeu des croupes qu\u2019on d\u00e9gageait des parois des grottes, des silhouettes furtives qu\u2019on ne soulignait qu\u2019\u00e0 peine et qui retournaient se fondre dans l\u2019obscurit\u00e9 quand on \u00e9loignait les torches. Une fa\u00e7on d\u2019exciter ce penchant de l\u2019esprit quand il se laisse saisir par le corps. De jouir d\u2019\u00eatre au bord de se perdre ou de tomber dans le vide. Simplement au bord, mais tenant l\u2019\u00e9quilibre dans un mouvement semblable \u00e0 celui des vagues qui s\u2019\u00e9tendent et se r\u00e9cup\u00e8rent et s\u2019\u00e9tendent \u00e0 nouveau en s\u2019ourlant sur le sable.<br \/>\nEt pourtant un tableau c\u2019est g\u00e9n\u00e9ralement une forme de d\u00e9gagement ou de terme. Hormis le peintre qui le met en \u0153uvre plus ou moins laborieusement, les t\u00e9moins auxquels il confie le processus, les h\u00e9sitations, les bifurcations, chacun rencontre le tableau comme une chose fixe, noueuse, sur laquelle ont d\u00e9pos\u00e9s, s\u00e9diment\u00e9, coagul\u00e9 des traces. L\u2019imagination va \u00e0 rebours et extrapole des dynamiques selon le principe admis que rien n\u2019advient sans causes, et que celles-ci \u00e9clairent sinon une intention, du moins une aventure.<br \/>\nOn revient devant la toile, on reprend le livre sur lequel elle est reproduite, on regarde \u00e0 nouveau. On la retrouve et on s\u2019y perd. C\u2019est la m\u00eame et c\u2019est une autre. La m\u00eame, mais saisie \u00e0 un autre moment de son d\u00e9veloppement. Et ce que l\u2019on r\u00e9alise, c\u2019est que l\u2019image la plus fixe, l\u2019objet le plus immobile ne cessent de se d\u00e9velopper en nous. De s\u2019interpr\u00e9ter et de se perdre, d\u2019esquisser des entr\u00e9es et des sorties, des retournements. On n\u2019en viendra jamais \u00e0 bout.<br \/>\nAinsi toute \u0153uvre nous h\u00e8le et nous fuit. Se plaque contre la surface de notre esprit comme \u00e0 une vitre un visage ; s\u2019\u00e9loigne et danse en entrainant notre regard \u00e0 sa suite, pris de vertiges. <\/p>\n<p>Comme il y avait tout l\u2019\u0153uvre d\u2019Eug\u00e8ne Leroy s\u2019\u00e9paississant de se chercher \u00e0 travers le souvenir de la Femme se baignant dans une rivi\u00e8re. Comme il y avait dans la visc\u00e9ralit\u00e9 tourment\u00e9e de Soutine les violences de l\u2019enfance et le B\u0153uf \u00e9corch\u00e9. \u00ab Sans aucun doute, cet homme, bien avant sa maturit\u00e9, avait reconnu la dignit\u00e9 de tout \u00eatre et de tout objet, m\u00eame des plus humbles \u00bb. C\u2019est Genet, Jean Genet, qui l\u2019\u00e9crit. Il note aussi que tout cela pris d\u2019une m\u00eame brass\u00e9e chez Rembrandt est pareil \u00e0 un chant et que ce que l\u2019on pourra dire ensuite est aussi un chant, ce chant que l\u2019\u0153uvre suscite. Et en m\u00eame temps cette lenteur, cette lourdeur prise par une glaise grave. Ce quelque chose d\u2019 \u00ab un peu bovin \u00bb qui nous tombe dessus. Parfois des \u0153uvres se font comme on couche terre sur terre en tassant du pied un tumulus, un tertre ; comme on faisait autrefois les tombeaux. De la terre, prise \u00e0 pleines mains et du brillant dans les yeux humides travers\u00e9s d\u2019images d\u2019avant, de chevauch\u00e9es, de soirs rougis et de la mati\u00e8re du temps, \u00e9paisse et lourde. <\/p>\n<p>Manet ignorait que la pochade qu\u2019il ajoutait pour r\u00e9\u00e9quilibrer une transaction en mani\u00e8re de blague, promptement, en contre-don improvis\u00e9 d\u00e9passait de loin ses intentions. L\u2019a-t-il m\u00eame vue comme nous la voyons aujourd\u2019hui ? Foulant l\u2019anecdote en laquelle elle s\u2019origine, frayant \u00e0 travers ce r\u00e9seau de signes et de paroles pour essuyer sur quelques centim\u00e8tres carr\u00e9s d\u00e9cisifs le corps mystique de la peinture. Arrangement local se distinguant \u00e0 peine du lieu qui la suscite comme les microorganismes marins, les m\u00e9duses les plus timides s\u2019apparentent \u00e0 de transparents \u00e9paississements de l\u2019eau. \u00catre, flaccide, avachi dans son r\u00eave-paysage. A-t-il m\u00eame vu qu\u2019innocemment il avait enferm\u00e9 dans l\u2019espace d\u2019un tableau un \u00eatre qui devait s\u2019\u00e9veiller, \u00e0 peine eu-t-il d\u00e9tourn\u00e9 les yeux ? Un \u00eatre fragile et doux t\u00e2tant timidement son milieu, son triste empire, sa prison, pr\u00eat \u00e0 s\u2019amouracher du premier visage qui se pencherait aimablement sur lui et boirait son angoisse. Un \u00eatre d\u00e9muni et nu qui recevrait sur son \u00e2me tout le poids de l\u2019innocence surprise par l\u2019ombre qui la cerne indiff\u00e9rente et mutique, vide peut-\u00eatre. Qui appellerait sans voix.<br \/>\nIl fallait que l\u2019histoire d\u00e9gage le tableau de l\u2019anecdote, des contingences, le porte dans la foule pour qu\u2019on voit. Alors vous venait des larmes. Des morceaux de po\u00e8mes. Non plus seulement \u00ab id\u00e9e m\u00eame et suave \u00bb se levant musicalement, \u00ab mon semblable mon fr\u00e8re \u00bb, une sorte de \u00ab petit prince \u00bb. On lui promettait de croiser une terrasse de caf\u00e9 s\u2019\u00e9clairant tr\u00e8s jaune dans la nuit bleue piqu\u00e9e d\u2019\u00e9toiles, d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9 sur un pont enjambant les fjords par des langues de feu l\u00e9chant l\u2019infini, la lame du d\u00e9sarroi, d\u2019y \u00eatre surpris par une averse \u00e0 Atak\u00e9, de passer dans l\u2019ombre du geste du semeur qui grave sa silhouette avec l\u2019arbre sur un ciel vert et rose, un soleil d\u2019or martel\u00e9 dessus. Sur lui, en lui, passeraient des g\u00e9om\u00e9tries hyst\u00e9ris\u00e9es, des faces lourdes sculpt\u00e9es \u00e0 m\u00eame la chair, des extases, des poudroiements de lumi\u00e8res, des ombres \u00e9paisses, des r\u00eaves bizarres. Et l\u2019immense fatigue de tout \u00e7a. La lassitude qui couche le temps comme se couchent les hommes sous les tombes. Tout ce que l\u2019on voit si distinctement aujourd\u2019hui qu\u2019on croirait avoir mis les yeux sur l\u2019\u00e9picentre de la peinture. Oui, \u00e7a reste fascinant, ces orages, ces temp\u00eates, ces aubes claires, ces apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019Estaque, ces anges, ces volupt\u00e9s, ces batailles, ces orgies dans si petit et si calme.<\/p>\n<p>Image : Manet, Ciel. Non dat\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Nous croyons vivre dans un espace mesur\u00e9 par le double rapport que nous entretenions avec les \u00e9tendues g\u00e9om\u00e9triques du globe et avec les autres vivants; mais, \u00e0 chaque instant, nous \u00e9voluons dans l&rsquo;infini d&rsquo;une contr\u00e9e plus \u00e9trange, qui double notre vie amoureuse et sociale, un territoire qui d\u00e9borde l&rsquo;espace temps mondialis\u00e9 et ne cesse de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7927,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7926","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7926"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7928,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7926\/revisions\/7928"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7927"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7926"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7926"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7926"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}