{"id":7929,"date":"2023-12-06T21:58:32","date_gmt":"2023-12-06T20:58:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7929"},"modified":"2023-12-09T15:21:54","modified_gmt":"2023-12-09T14:21:54","slug":"la-vie-nest-quune-ombre-qui-passe-gregory-derenne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-vie-nest-quune-ombre-qui-passe-gregory-derenne\/","title":{"rendered":"La vie n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre qui passe &#8211; Gregory Derenne."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La vie n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s&rsquo;agite durant son heure sur la sc\u00e8ne et qu&rsquo;ensuite on n&rsquo;entend plus. C&rsquo;est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. \u00bb<\/em><br \/>\nWilliam Shakespeare<\/p>\n<p>Le monde, l\u2019a-t-on jamais compris ? Son mouvement chaotique, les convulsions qui l\u2019animent, le bruit et la fureur\u2026 Autrefois il semble qu\u2019on ait eut des id\u00e9es, qu\u2019on f\u00fbt capable de sentences, de principes. Sans doute croyait-on qu\u2019il \u00e9tait des v\u00e9rit\u00e9s qui se d\u00e9tachaient sur fond d\u2019or. Les images que l\u2019on faisait du moins organisaient subtilement, sinon une philosophie ou une po\u00e9tique, du moins une symbolique port\u00e9e par des r\u00e9cits. Sous les s\u00e9ductions de l\u2019illusion spatiale, du model\u00e9, de la v\u00e9nust\u00e9, de la sc\u00e9nographie, de la mim\u00e8sis se laissaient deviner la lecture ou la relecture de grands r\u00e9cits mythologiques ou bibliques, des all\u00e9gories. Les historiens de l\u2019art scrutant les d\u00e9tails, des ouvrages latins sous la main, pouvaient prendre des airs d\u2019inspecteurs de police ou de d\u00e9tectives priv\u00e9s, croiser les informations comme on d\u00e9chiffre un code. Par analogie au ciel le manteau bleu de la vierge. Ici un chien symbole de fid\u00e9lit\u00e9. Un lys : la f\u00e9condit\u00e9.<br \/>\nToutes ces subtilit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque des explorations cubistes n\u2019\u00e9taient plus n\u00e9cessaires. Nulle le\u00e7on de choses, nul <em>memento mori<\/em> dans les natures mortes qui mettaient en sc\u00e8ne sur une table de bistro par pur pr\u00e9texte, parce qu\u2019on les avait litt\u00e9ralement sous la main, un jeu de cartes et un journal, une carafe et une guitare. Les objets n\u2019\u00e9taient que support pour l\u2019imagination, suggestions plastiques suscitant des mises en rapport ou se soumettant \u00e0 l\u2019inverse au jeu de l\u2019architecture qui malmenait le plan autant que les le\u00e7ons de perspective. Les Nabis l\u2019avaient \u00e9nonc\u00e9 par la bouche de Maurice Denis : tout tableau <em>\u00ab avant d&rsquo;\u00eatre un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assembl\u00e9es \u00bb<\/em>. Les formes et les couleurs c\u2019\u00e9tait tout aussi bien des sensations, des sons \u00e9touff\u00e9s ou stridents.<br \/>\nSi quelques surr\u00e9alistes reviennent ensuite \u00e0 une mani\u00e8re d\u2019imagerie, c\u2019est \u00e0 la faveur d\u2019une incons\u00e9quence r\u00eaveuse, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de l\u2019inconscient et de l\u2019\u00e9trange que produit le hasard.<br \/>\nEt il pourrait rester le souvenir de ces th\u00e9\u00e2tres mentaux \u00e9quivoques dans les natures mortes de Gregory Derenne. Sauf que l\u2019\u00e9lan, le vertige ont laiss\u00e9 place \u00e0 une forme de d\u00e9pression ou d\u2019accablement. Il n\u2019y a peut-\u00eatre plus rien \u00e0 dire de ces incoh\u00e9rences d\u00e9bit\u00e9es par un idiot. Ni plus rien \u00e0 faire dire aux accolements, aux associations insolites, \u00e0 <em>\u00ab la rencontre d\u2019un parapluie et d\u2019une machine \u00e0 coudre sur une table de dissection \u00bb<\/em>. La terre \u00ab bleue comme une orange \u00bb \u00e0 trop avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e a perdu son pouvoir d\u2019\u00e9merveillement.<br \/>\nTout est fig\u00e9 dans un lac d\u2019indiff\u00e9rence. \u00ab Dieu est mort \u00bb, criera Nietzsche, \u00ab et il ne vous reste plus rien qui ait de la n\u00e9cessit\u00e9 \u00bb. L\u2019id\u00e9e m\u00eame de sens semble ici s\u2019\u00eatre envol\u00e9e avec lui. Ni direction, ni signification. Seulement l\u2019immobilit\u00e9 et le silence. Une forme d\u2019h\u00e9b\u00e9tude, de flottement.<br \/>\nIl n\u2019y a plus qu\u2019\u00e0 polir le pied de lampe. Peigner la girafe. S\u2019oublier dans le d\u00e9tail, dans le labeur, la r\u00e9p\u00e9tition comme on monte des murs autour de soi. L\u2019inqui\u00e9tude, l\u2019indignation sont lasses.<br \/>\nLe mim\u00e9tisme, l\u2019illusion photographique ont gard\u00e9 leur pouvoir de s\u00e9duction et m\u00eame de fascination. On n\u2019en revient toujours pas. M\u00eame apr\u00e8s Michelangelo Merisi, Vermeer, Chardin, Estes, Hucleux. Et si les objets ne seront que pr\u00e9textes \u00e0 peindre, ce n\u2019est plus pour conserver un point tangible dans l\u2019aventure vertigineuse de l\u2019invention d\u2019un langage mais, comme ils le furent quelquefois au XVIIe si\u00e8cle, mani\u00e8re d\u2019affirmer un m\u00e9tier, des comp\u00e9tences, une virtuosit\u00e9 parfois. Cette sorcellerie est toujours effective : <em>\u00ab Il y a au Salon de 1763 plusieurs petits tableaux de Chardin ; ils repr\u00e9sentent presque tous des fruits avec des accessoires d\u2019un repas. C\u2019est la nature m\u00eame ; les objets sont hors de la toile et d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 tromper les yeux. (\u2026) C\u2019est que ce vase de porcelaine est de la porcelaine ; c\u2019est que ces olives sont r\u00e9ellement s\u00e9par\u00e9es de l\u2019\u0153il par l\u2019eau dans laquelle elles nagent ; c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade l\u2019ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les peler, ce p\u00e2t\u00e9 et y mettre le couleur. \u00bb<\/em> Aujourd\u2019hui on s\u2019\u00e9tonne encore que la mati\u00e8re que l\u2019on sort des tubes et que la main sachent produire l\u2019effet et la sensation d\u2019une soie, d\u2019une fourrure, une lumi\u00e8re en contrejour comme chez de La Tour, la transparence du verre, le poli du cuivre. L\u2019artiste apr\u00e8s eux t\u00e9moigne : <em>\u00ab Les objets les plus difficiles \u00e0 peindre ne sont pas forc\u00e9ment ceux qu\u2019on croit. (\u2026) Le petit Lego rouge, par exemple, j\u2019ai bien gal\u00e9r\u00e9. Je l\u2019ai redessin\u00e9 cinquante fois pour qu\u2019il ait la bonne forme et la bonne taille. \u00bb<\/em> Chacun est susceptible d\u2019une d\u00e9monstration dans le travail de la couleur, le rendu des mati\u00e8res, des textures, du volume. Labeur et exactitude, pr\u00e9cision au service du rendu le plus fid\u00e8le possible des apparences. Il est l\u00e0 un id\u00e9al de v\u00e9rit\u00e9 qui vise moins haut que les mystiques et les philosophes. Une v\u00e9rit\u00e9 d\u2019ici-bas et tr\u00e8s simple mais dont on juge facilement : <em>\u00ab Lors d&rsquo;un combat d&rsquo;artistes avec Parrhasios, Zeuxis peint des raisins avec tant de v\u00e9rit\u00e9, que des oiseaux vinrent les becqueter. Cependant l&rsquo;autre apporta un rideau si naturellement repr\u00e9sent\u00e9, que Zeuxis, tout fier de la sentence des oiseaux, demanda qu&rsquo;on tir\u00e2t enfin le rideau pour faire voir le tableau. Reconnaissant son illusion, il s&rsquo;avoua vaincu avec une franche modestie, \u00e9tant donn\u00e9 que lui n&rsquo;avait tromp\u00e9 que des oiseaux, et que Parrhasios avait tromp\u00e9 l&rsquo;homme qu&rsquo;il \u00e9tait. \u00bb<\/em><br \/>\nEt si le clair-obscur isole et neutralise les objets, il instaure dans le m\u00eame temps un monde sans horizon ni profondeur, sans perspective ni \u00e9paisseur. Une image en somme. L\u2019image d\u2019un monde d\u00e9fait, adoss\u00e9 \u00e0 son ombre. Fascin\u00e9 encore par ses propres moyens, son ing\u00e9niosit\u00e9, ses techniques. Prom\u00e9th\u00e9e et Sisyphe. Qu\u2019il faut imaginer heureux dit-on, parce qu\u2019il a dit oui \u00e0 l\u2019absurde m\u00eame dont il reconnait la loi. Il suffit de ce mouvement de la conscience. Est-ce simple acceptation r\u00e9sign\u00e9e ? \u00ab Son destin lui appartient. \u00bb Redescendant la pente apr\u00e8s son rocher, il contemple un instant \u00ab cette suite d\u2019actions sans lien qui devient son destin, cr\u00e9\u00e9 par lui, uni sous le regard de sa m\u00e9moire et bient\u00f4t scell\u00e9 par sa mort. \u00bb Si \u00ab L\u2019absurde na\u00eet de la confrontation de l\u2019appel humain avec le silence d\u00e9raisonnable du monde. \u00bb, \u00ab La lutte elle-m\u00eame vers mes sommets suffit \u00e0 remplir un c\u0153ur d\u2019homme. \u00bb<br \/>\nLes objets sont anciens, comme on en trouve en brocante, parfois issus de l\u2019ordinaire le plus contemporains, m\u00eal\u00e9s. Reliques sans usages, vestiges des jours ou de la civilisation elle-m\u00eame. Peints scrupuleusement, avec tout l\u2019art possible. Dans une forme d\u2019assujettissement qui m\u00eale aussi la bravoure \u00e0 l\u2019humilit\u00e9. L\u2019artisan polit la forme avec autant de virtuosit\u00e9 que d\u2019impuissance. N\u2019opposant plus qu\u2019un pas de c\u00f4t\u00e9, un retrait, une forme d\u2019anachronisme ou d\u2019 \u00ab intempestivit\u00e9 \u00bb au monde comme il va. Puisqu\u2019il court comme hallucin\u00e9 \u00e0 sa perte, comme les enfants d\u2019Hamelin se glissent dans l\u2019eau froide de la Weser au son de la fl\u00fbte.<br \/>\nQuelle musique accompagne ces images ? Sinon une m\u00e9lodie simple et r\u00e9p\u00e9titive qui suscite une forme de somnolence voisine de la transe, peut-\u00eatre un choral chr\u00e9tien comme celui que, dit-on, l\u2019orchestre du Titanic joua sur un pont craquant et commen\u00e7ant de s\u2019incliner.<br \/>\nEst-ce l&rsquo;ab\u00eeme qui borde la <em>quinta dell sordo<\/em> regard\u00e9 froidement, presque avec d\u00e9tachement?<br \/>\nOn jette un dernier coup d\u2019\u0153il \u00e0 ce disparate caress\u00e9 par la lumi\u00e8re et d\u00e9j\u00e0 insaisissable, tant par l\u2019esprit que par la main. Indiff\u00e9rent. Arch\u00e9ologique. Sourd. Presqu\u2019ironique, parodiant les gloires et les mythologies anciennes d\u00e9sormais corrompues, d\u00e9membr\u00e9es, somnambuliques dans des cadres \u00e0 moulures \u00e9teints; n\u2019osant m\u00eame plus s\u2019allonger dans la m\u00e9lancolie.<br \/>\n<em>\u00ab c\u2019est un petit val qui mousse de rayons.<br \/>\nUn soldat jeune, bouche ouverte, t\u00eate nue,<br \/>\nEt la nuque baignant dans le frais cresson bleu,<br \/>\nDort ; il est \u00e9tendu dans l\u2019herbe, sous la nue,<br \/>\nP\u00e2le dans son lit vert o\u00f9 la lumi\u00e8re pleut. \u00bb <\/em><br \/>\n(\u2026)<\/p>\n<p>Image : Gregory Derenne, <em>La main en plastique<\/em>, huile sur toile, 2020. Galerie Bertrand Grimont. Photo : Lo\u00efc Madec. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La vie n&rsquo;est qu&rsquo;une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s&rsquo;agite durant son heure sur la sc\u00e8ne et qu&rsquo;ensuite on n&rsquo;entend plus. 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