{"id":7935,"date":"2023-12-19T10:26:03","date_gmt":"2023-12-19T09:26:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7935"},"modified":"2023-12-19T10:51:24","modified_gmt":"2023-12-19T09:51:24","slug":"peindre-sans-cesse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/peindre-sans-cesse\/","title":{"rendered":"Peindre, sans cesse."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Tout le temps \u00e0 m\u00e2cher<br \/>\nPasse ne passe pas<br \/>\nLa couleur mange<br \/>\nLes astres<br \/>\nMonstres risibles<br \/>\nEt les roses la t\u00eate dans l\u2019orange<br \/>\nDu couchant<br \/>\nPasse comestible<br \/>\nComme<br \/>\nLe vert de la sauge \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ad\u00e8le N\u00e8gre<\/p>\n<p>Il est difficile de trouver dans le monde quoi que ce soit de fixe. Et c\u2019est \u00e0 cette seule id\u00e9e de fixit\u00e9 et comment elle nous \u00e9chappe lorsque l\u2019on quitte le d\u00e9tail que l\u2019on mesure en quoi celui-ci proc\u00e8de de cette \u00ab branloire p\u00e9renne \u00bb qu\u2019en fit Montaigne. \u00ab Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d\u2019\u00c9gypte, et du branle public et du leur. \u00bb L\u2019image m\u00eame que saisit l\u2019appareil photo, sans consid\u00e9rer seulement qu\u2019elle vogue avec le reste \u00e0 travers l\u2019univers, dans un m\u00e9lange de dispersion et de r\u00e9volutions, s\u2019agite sit\u00f4t qu\u2019on la consid\u00e8re. Sa surface se gondole sous la loupe de l\u2019\u0153il. Certains de ses aspects effacent les autres dans les perspectives de l\u2019esprit puis sont effac\u00e9s \u00e0 leur tour derri\u00e8re des souvenirs et des hypoth\u00e8ses. Chaque regard qui s\u2019y pose suit sa piste \u00e0 travers le visible et les signes qu\u2019il y d\u00e9c\u00e8le. Le peintre est pris dans la m\u00eame mer debout comme \u00e0 la barre, sur le pont, face \u00e0 un horizon \u00e9quivoque brouill\u00e9 de mouvements qui le z\u00e8brent. Se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 lui comme le monde est sous le regard une mati\u00e8re plastique constamment travaill\u00e9e par l\u2019interpr\u00e9tation. Et comme le regard lui-m\u00eame est mobile, semblable \u00e0 l\u2019humeur, \u00e0 la m\u00e9t\u00e9o. La toile est l\u00e0, serr\u00e9e sur le chevalet ou pendue \u00e0 un clou comme les sciences posent leur butin bien \u00e0 plat, d\u00e9ploy\u00e9 et d\u00e9tour\u00e9 sur des planches. Chaque jour il tente d\u2019en faire le constat, estimant en quel endroit du gu\u00e9 il se trouve lui-m\u00eame, cherchant dans cette for\u00eat le dessin encore t\u00e9nu d\u2019issues possibles. Multiplie les hypoth\u00e8ses en consid\u00e9rant tel ou tel aspect. En palpant du regard chaque zone de la surface, chaque dynamique qui se fait dans le taillis des touches. Mais la lumi\u00e8re change au dehors, au-dedans. Chaque jour est nouveau. Le mat\u00e9riel int\u00e9rieur se brasse sans cesse. On y \u00e9cume des d\u00e9sirs, des id\u00e9es, une affectivit\u00e9 nouvelle. Les possibilit\u00e9s se d\u00e9multiplient quand on les consid\u00e8re. Des \u00e9chos s\u2019invitent, offrent autant de distractions. Il suffit d\u2019ailleurs qu\u2019un oiseau passe dans l\u2019encadrement de la fen\u00eatre, qu\u2019un objet tombe, qu\u2019une musique se laisse entendre depuis derri\u00e8re la porte. Du surgissement adventice d\u2019une r\u00e9miniscence. Le tableau est un r\u00eave qui absorbe tout comme le fait un trou noir. Il s\u2019approprie et d\u00e9tourne le moindre \u00e9v\u00e9nement pour le fondre dans son r\u00e9cit.<br \/>\nAu plus aigu l\u2019artiste laisse pendre au bout de son bras un pinceau comme dans les westerns se font face au milieu de la rue principales deux cowboys pr\u00eats \u00e0 d\u00e9charger leur colt. Le monde tangue, gondole autour de lui. Il se bat avec les id\u00e9es qu\u2019il repousse, ce qui l\u2019entrave, ce qu\u2019il entrevoit et qui le fuit ou lui \u00e9chappe comme on traverse une foule sur le quai d\u2019une gare pour rejoindre un visage, une silhouette, qui tiennent peut-\u00eatre de l\u2019hallucination ou du r\u00eave. Il c\u00f4toie le po\u00e8te, tente de fixer des vertiges. Tant\u00f4t se languit, tant\u00f4t enrage, se d\u00e9sesp\u00e8re, touche l\u2019euphorie qui lui colle un sourire en travers du cerveau. Il m\u00e9dite, s\u2019\u00e9gare, erre longtemps, se faufile dans une br\u00e8che, recule et revient, s\u2019use les nerfs, se jette des poign\u00e9es de sable dans les yeux, pi\u00e9tine, remonte \u00e0 l\u2019assaut. Se superposent dans son regard dix versions du tableau qu\u2019il traverse ou auxquelles il butte, qui glissent en perspective, anamorphos\u00e9s. Il y gagne la migraine, la naus\u00e9e, des sinuosit\u00e9s, des changements d\u2019altitude affectifs. Il avance dans une galerie des glaces o\u00f9 se confondent les choses et leurs reflets. Alors il est un chien qui s\u2019\u00e9broue. Un routier qui lutte contre le sommeil en se frappant la joue. Chaque trace d\u00e9pos\u00e9e du pinceau est une mani\u00e8re de raccrocher au r\u00e9el, de s\u2019encrer un tant soit peu. Tous les rapports qui se jouent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la surface du tableau pour lier ce qui s\u2019y accumule sont l\u2019objet de nouages, d\u2019\u00e9quilibres, de renvois pour faire tenir ensemble ce qui sans cesse menace de se d\u00e9liter, de s\u2019\u00e9pancher. La composition est une mani\u00e8re de s\u2019appuyer sur le cadre. Il y a peu de diff\u00e9rence entre la toile dont chaque peintre nourri le r\u00eave et celle que l\u2019araign\u00e9e tisse dans le cadre d\u2019une fen\u00eatre. Chacun y tire in\u00e9galement sa pitance en pi\u00e9geant des corps qui s\u2019y trouvent aimant\u00e9s. Parfois le peintre demeure sa propre proie, se consommant lui-m\u00eame, fascin\u00e9 par cette surface \u00e9quivoque qui tient du trou, du mur et du miroir. Il n\u2019en revient pas de sentir passer toute l\u2019histoire du monde, le visible et l\u2019invisible, le pass\u00e9 et l\u2019\u00e0 venir, les vivants et les morts. L\u2019araign\u00e9e, elle, s\u00e9cr\u00e8te sous ses pattes une substance grasse qui lui permet d\u2019aller sur son ouvrage sans s\u2019y retrouver prise. L\u2019artiste, lui, recule, trouve moyen de se divertir, laisse s\u2019\u00e9vanouir, se dissiper les obsessions qui les requi\u00e8rent. Il discute et th\u00e9orise. Il blanchit le mur, ach\u00e8te et fixe un cadre pour circonscrire l\u2019\u00e9v\u00e9nement dans une sorte de boite symbolique et physique, comme la jarre qui contenait la maladie et la mort et qu\u2019ouvrit Pandore. Il en faut peu d\u2019ailleurs pour faire de lui un h\u00e9ro mythologique puni d\u2019avoir cherch\u00e9 \u00e0 voir l\u2019invisible ou l\u2019interdit, moiti\u00e9 fou de chercher \u00e0 se tenir en \u00e9quilibre entre le monde des dieux et celui des hommes.<br \/>\nPhilippe Agostini semble avoir pris parti de ces vertiges. Il s\u2019est r\u00e9solu \u00e0 ce que rien jamais ne se fige, ni dans les rets d\u2019une composition qui s\u2019arrime \u00e0 quelques points fixes, les courbes s\u2019emm\u00ealant, dansantes, trembl\u00e9es, dans des jeux infinis de plis, ni dans la cellule du format lui-m\u00eame qu\u2019il trouble en le multipliant, composant par collage de longs rouleaux satur\u00e9s de motifs. Les corps que l\u2019on d\u00e9c\u00e8le parfois dans ces jeux d\u2019entrelacs, rappelant les compositions du Caravage, de Carpeaux, du Bernin, de V\u00e9lasquez, les d\u00e9positions ou les <em>pieta<\/em> de Pontormo ou de Rosso, d&rsquo;Enguerrand Quarton, ont rendu l\u2019anecdote pour se vouer au pur pathos \u00e0 la pure jouissance des lignes. A leu folie serait-on tent\u00e9 de dire, tant celles-ci s\u2019affolent en une effervescence, une efflorescence qui tutoie la jungle. Il suffit de s\u2019en approcher pour entendre de la musique. Une superposition de musiques. Je ne saurais dire si c\u2019est d\u2019identifier parmi elles la toccata et fugue de Bach et l\u2019Apprenti sorcier de Paul Dukas qui accompagnaient Fantasia qui invite \u00e0 faire danser sur elles les g\u00e9om\u00e9tries d\u2019Oskar Fischinger ou si c\u2019est \u00e0 l\u2019inverse la musicalit\u00e9 m\u00eame des toiles qui suscite la musique et le mouvement. Ainsi, Calder dit-on, visitant l\u2019atelier de Mondrian \u00e0 Paris, aurait-il fantasm\u00e9 le mouvement de ces formes qu\u2019il voyait conqu\u00e9rir l\u2019espace dans une sorte de syst\u00e8me mobile semblable \u00e0 celui des astres.<br \/>\nIl y aurait peu \u00e0 faire pour d\u00e9ployer les potentialit\u00e9s sonores et chor\u00e9graphiques des toiles et des dessins, des collages et des volumes de Philippe Agostini. Seulement les disposer, tant\u00f4t comme des <em>palla<\/em>, tant\u00f4t en frises, en panoramas ou labyrinthes sinueux. Certaines d\u00e9j\u00e0 quand on les dispose au hasard au pied du mur de l\u2019atelier esquissent le d\u00e9but d\u2019une improvisation de jazz. Toutes ont cette fa\u00e7on que l\u2019on retrouve parfois chez Brice Marden, chez Pollock ou De Kooning, chez Simon Hanta\u00ef de d\u00e9ployer une fixit\u00e9 mobile qui entraine le corps \u00e0 travers la vue. On y suit quelques colima\u00e7ons semblables \u00e0 celui du philosophe m\u00e9ditant de Rembrandt dont on ne sait s\u2019il \u00e9mane de la pens\u00e9e de l\u2019homme ou s\u2019il est la structure en laquelle celle-ci trouve \u00e0 s\u2019appuyer, s\u2019\u00e9lancer. Le r\u00e9cit du terrier que nous laisse Kafka comme il nous livrerait un r\u00eave fi\u00e9vreux tient aussi de la m\u00e9taphore. L\u2019\u00e9crivain comme l\u2019artiste, nous livrant des images, nous entraine \u00e0 sa suite dans les galeries tortueuses de ses mouvements, souvenirs, inqui\u00e9tudes, angoisses, \u00e9lans, fantasmes. Lignes d\u2019erres proches de celles que releva Fernand Delingny. Entrelacs perc\u00e9s de perspectives o\u00f9 leur mati\u00e8re m\u00eame s\u2019\u00e9panouit. O\u00f9 tout recommence sans cesse. <\/p>\n<p>Image : Atelier de Philippe Agostini, d\u00e9cembre 2023.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Tout le temps \u00e0 m\u00e2cher Passe ne passe pas La couleur mange Les astres Monstres risibles Et les roses la t\u00eate dans l\u2019orange Du couchant Passe comestible Comme Le vert de la sauge \u00bb Ad\u00e8le N\u00e8gre Il est difficile de trouver dans le monde quoi que ce soit de fixe. 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