{"id":7963,"date":"2024-03-26T09:42:13","date_gmt":"2024-03-26T08:42:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7963"},"modified":"2024-04-07T18:50:43","modified_gmt":"2024-04-07T17:50:43","slug":"les-formes-de-limpuissance-le-geste-atone-la-peinture-et-le-reel-lapre-gout-des-desastres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-formes-de-limpuissance-le-geste-atone-la-peinture-et-le-reel-lapre-gout-des-desastres\/","title":{"rendered":"Les formes de l\u2019impuissance, le geste atone, la peinture et le r\u00e9el, l\u2019\u00e2pre go\u00fbt des d\u00e9sastres"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019un est captiv\u00e9 par le plaisir socratique de la connaissance et l\u2019illusion de pouvoir gu\u00e9rir de cette mani\u00e8re l\u2019\u00e9ternelle blessure de l\u2019existence, l\u2019autre se prend \u00e0 la s\u00e9duction de ces voiles de beaut\u00e9 que l\u2019art laisse flotter devant ses yeux, un troisi\u00e8me va chercher dans la consolation m\u00e9taphysique l\u2019assurance que sous le tourbillon des ph\u00e9nom\u00e8nes la vie continue de s\u2019\u00e9couler, indestructible \u00bb.<\/em><br \/>\nNietzsche<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Elle se leva et, lentement, alla s&rsquo;asseoir sur le rebord de la fen\u00eatre: elle me regardait, sans trembler.<br \/>\n-Tu le vois, je vais me laisser aller&#8230;en arri\u00e8re.<br \/>\nElle commen\u00e7a, en effet, le mouvement qui, achev\u00e9, l&rsquo;aurait bascul\u00e9e dans le vide.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nBataille<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Peu apr\u00e8s, ils sentirent qu&rsquo;ils n&rsquo;\u00e9taient plus des individus, mais de vieux costumes que traversait le vent agit\u00e9, les soutenant \u00e9trangement contre les plis de la mer.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nZukofsky<\/p>\n<p>Ce que l\u2019on appelle le style, dans l\u2019expression, c\u2019est en v\u00e9rit\u00e9 l\u2019\u00e2me qui se d\u00e9bat avec ce qui la traverse et les textures du monde auxquelles elle frotte, ses d\u00e9sirs et ce qu\u2019elle rencontre. \u00ab Nous cherchons partout de l\u2019inconditionnel, \u00e9crit Novalis, et ne trouvons jamais que des conditions. \u00bb De ces turbulences, de ces d\u00e9convenues, de ces rabattements et des impatiences, des t\u00e2tonnements f\u00e9briles, des issues, des \u00e9panchements ou des insinuations qui font la rivi\u00e8re de l\u2019\u00eatre, na\u00eet cette pression rythmique, cette \u00e9motion qui anime la main, le corps, la pens\u00e9e m\u00eame, module le phras\u00e9, mod\u00e8le le regard, cis\u00e8le ce que l\u2019on appelle parfois une po\u00e9tique.<br \/>\nKierkegaard l\u2019approche dans un petit texte, non sans pathos :  qu\u2019est-ce qu\u2019un po\u00e8te demande-t-il ? \u00ab Un homme malheureux qui cache en son c\u0153ur de profonds tourments, mais dont les l\u00e8vres sont ainsi dispos\u00e9es que le soupir et le cri, en s\u2019y r\u00e9pandant, produisent d\u2019harmonieux accents. \u00bb Et les hommes s\u2019assemblent autour de lui et lui disent : \u00ab <em>\u00ab reprends vite tes chants \u00bb<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire : puissent de nouvelles souffrances martyriser ton \u00e2me et les l\u00e8vres garder leur conformation ; car les cris nous plongeraient dans l\u2019angoisse, tandis que l\u2019harmonie est suave. \u00bb Quel serait le chant d\u2019un homme en fuite ? A quelle incapacit\u00e9 doit-on les brisures d\u2019une langue ? A quels \u00e9vitements les obsessions d\u2019une \u0153uvre ? A quels for\u00e7ages de la mati\u00e8re ces fa\u00e7ons qui singularisent la mani\u00e8re qu\u2019a un corps de traverser l\u2019espace ? On aurait envie de dire que le style ce sont les affleurements de l\u2019histoire, les d\u00e9formations qu\u2019imprime l\u2019inconscient \u00e0 la surface visible d\u2019une existence. <\/p>\n<p>Ces traces, ces mouvements en lesquels consistent les \u0153uvres peuvent fanfaronner ou tenir de la plainte, du chuintement ; celles-ci t\u00e9moignent pour bonne part d\u2019arrangements et d\u2019un inconfort ; d\u2019une inqui\u00e9tude qui, tr\u00e8s litt\u00e9ralement, emp\u00eache de \u00ab demeurer en repos dans une chambre \u00bb. Chacun est hant\u00e9 par une blessure ancienne. Trou\u00e9 par quelque chose qu\u2019il ignore. Un impens\u00e9. Un impossible. Ces reliefs et ces barrages, ces obstacles et \u00e9v\u00e9nements contrariants qui emp\u00eachent le libre cours de nos app\u00e9tits, de nos \u00e9lans. Un \u00e9v\u00e9nement a eu lieu, en amont ; et c\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une faute nous a chass\u00e9 du Paradis, que nous sommes les fruits d\u2019anges d\u00e9chus. Les mythes pullulent \u00e0 travers le monde pour dire les raisons de cette bascule ancienne qui fait qu\u2019on meurt, que la maladie pourri le corps, que la femme accouche dans la douleur, que la langue des animaux ou des plantes nous est d\u00e9sormais inaudible, que nous sommes s\u00e9par\u00e9s. L\u2019histoire d\u00e9bute \u00e0 la borne de ce drame narcissique. Notre naissance nous pousse un cri, l\u2019univers est pareil \u00e0 une explosion prodigieuse qu\u2019aurait film\u00e9 au ralenti Michelangelo Antonioni. L\u2019entropie est l\u2019horizon de toute chose, quand bien m\u00eame vivre, pers\u00e9v\u00e9rer, se perp\u00e9tuer c\u2019est nager faiblement \u00e0 contre-courant. Le chaos veille. \u00ab Le silence des espaces infinis \u00bb borde nos angoisses. \u00ab Il fait nuit tout autour \u00bb, \u00e9crit Hegel. \u00ab Il n\u2019y a pas d\u2019autre d\u00e9finition possible du r\u00e9el que : c\u2019est l\u2019impossible quand quelque chose se trouve caract\u00e9ris\u00e9 de l\u2019impossible, c\u2019est l\u00e0 seulement le r\u00e9el ; quand on se cogne, le r\u00e9el, c\u2019est l\u2019impossible \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer. \u00bb Lacan touche ici au vertige de l\u2019\u00e9difice fragile \u00e0 l\u2019abri duquel on se tient.<br \/>\nOu, comme l\u2019\u00e9crit Ren\u00e9 Char, nous \u00e9crivons depuis <em>la chute<\/em>. A l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame d\u2019une chute. Dans le curieux r\u00eave qu\u2019elle forme avant l\u2019impact du r\u00e9veil ou de la mort -s\u2019il y a lieu de donner deux noms diff\u00e9rents \u00e0 l\u2019issue ou au terme tant l\u2019un semble tomber dans l\u2019autre.<br \/>\nNous continuons de regarder vers le haut depuis le fond du puits une lumi\u00e8re qui se voile s\u2019obscurcit, comme on regardait enfant le sein et le visage maternel. Mais il s\u2019\u00e9loigne et l\u2019on est seul projet\u00e9 dans l\u2019inconnu de sa vie. Pareils au Gregor Samsa de la M\u00e9tamorphose lorsqu\u2019il entend depuis son isolement, sa rel\u00e9gation, la musique que l\u2019on joue dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<br \/>\n<em>\u00ab Il avait le sentiment d\u2019apercevoir le chemin conduisant \u00e0 la nourriture inconnue dont il avait le d\u00e9sir. \u00bb<\/em><br \/>\nMais d\u00e9j\u00e0 il est mourant de ses blessures. Tout fini toujours sur des non-dits, des malentendus, un confus mouvement de panique. <\/p>\n<p>De ces sentiments, rendus plus aigus par le d\u00e9r\u00e8glement climatique en cours, la chute de la biodiversit\u00e9, le cynisme ambiant du lib\u00e9ralisme, sans rien dire des crispations, des populismes, du drame migratoire et de ces autres violences qui se jouent \u00e0 toutes les \u00e9chelles, le peintre Thomas L\u00e9vy-Lasne tire le titre de son exposition : <em>l\u2019impuissance<\/em>, comme il avait dit pr\u00e9c\u00e9demment un sentiment d\u2019<em>asphyxie<\/em>. Le mot revient souvent dans les conversations depuis quelques ann\u00e9es. Un fou est aux commandes de l\u2019avion et nous emporte avec lui face au sol. On ne se reconna\u00eet pas dans les mouvements de foule. On a les mains vides, la voix qui ne porte pas. Le drame semble ind\u00e9jouable. Les objets sont d\u2019autant plus d\u00e9sirables notait Proust, qu\u2019ils sont d\u00e9sir\u00e9s en vain. Le d\u00e9sir m\u00eame est le retournement de l\u2019inassouvissement et de l\u2019insaisissable. On parle aussi beaucoup de disruption, de crise, de catastrophe et de d\u00e9sespoir. Sigl\u00e9s <em>g\u00e9n\u00e9ration X<\/em>, on sait depuis que Myl\u00e8ne Farmer l\u2019a chant\u00e9 que nous sommes d\u00e9senchant\u00e9s de condition. Quant au d\u00e9sespoir, Bernard No\u00ebl ne cesse d\u2019y revenir dans ses livres en tentant d\u2019articuler l\u2019individuel et le collectif : \u00ab Nous, ici, faisons silence et contemplons un ab\u00eeme. Nous fermons les yeux et serrons les dents afin de ne pas prononcer un inutile : Qui suis-je ? Nous savons qu\u2019il d\u00e9truirait ce qu\u2019il interroge. Nous pensons que notre Nous devrait choisir l\u2019union collective dans le d\u00e9sespoir, mais peut-on faire du d\u00e9sespoir un lien combatif ? \u00bb Bernard Stiegler \u00e9coute la confession de Florian, un jeune homme de quinze ans dont il rapporte les propos dans L\u2019effondrement du temps : \u00ab on n\u2019a plus ce r\u00eave de fonder une famille, d\u2019avoir des enfants, un m\u00e9tier, des id\u00e9aux, comme vous l\u2019aviez quand vous \u00e9tiez adolescents. Tout \u00e7a c\u2019est fini, parce qu\u2019on est convaincu qu\u2019on est la derni\u00e8re, ou une des derni\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations avant la fin. \u00bb C\u2019\u00e9tait avant la Covid et les confinements.<br \/>\nFace aux fusils, aux haines, \u00e0 la b\u00eatise, \u00e0 la finance, au spectacle, que peut un po\u00e8te, un peintre ?<br \/>\nDe cette impuissante angoisse qui doute que s\u2019indigner seulement suffise, Thomas L\u00e9vy-Lasne tire \u00e9galement un film semblable au dialogue int\u00e9rieur que l\u2019on se fait dans des moments o\u00f9 l\u2019\u00e9coanxi\u00e9t\u00e9, la solastalgie, l\u2019accablement laissent au cycle maniaco-d\u00e9pressif l\u2019occasion, sinon de crier dans la nuit, du moins de psalmodier critiques et d\u00e9sespoir devant le miroir comme des mystiques pr\u00eachent dans la foule qui les bouscule. Rien n\u2019est tenable et on continue. C\u2019est \u00e0 se taper la t\u00eate contre les murs, \u00e0 s\u2019arracher les cheveux. Inventaire \u00e0 la Pr\u00e9vert listant nos aveuglements, nos contradictions, notre ent\u00eatement \u00e0 poursuivre sur l\u2019\u00e9lan, \u00e0 refuser de bifurquer. Pour dire ce qui avait \u00e0 \u00eatre dit, il aurait pu suffire. On aurait quitt\u00e9 la salle, un peu plus d\u00e9sempar\u00e9.<br \/>\nLes tableaux qui composent l\u2019exposition en sont des illustrations \u00e0 la puissance. Leurs sujets tiennent du dessin de presse, de la caricature, mettant en sc\u00e8ne l\u2019absurde bourbier dans un portrait \u00e0 charge h\u00e9sitant entre l\u2019humour potache et la tristesse am\u00e8re. \u00ab La maison br\u00fble et nous regardons ailleurs \u00bb avait dit Jacques Chirac &#8211; celui des essais de Mururoa et des emplois fictifs. Ici une glace fond (on pense aux photographies de Martin Parr) comme fondent les p\u00f4les, les glaciers. L\u2019humanit\u00e9 est un enfant g\u00e2t\u00e9 qui jouit salement de son \u00e9gocentrisme. L\u2019autoritarisme policier s\u2019embourbe dans un champ. On connait d\u00e9sormais l\u2019existence de Sainte-Soline, comme celle de Notre-Dame des Landes. Le sublime romantique est \u00e9teint par le prosa\u00efque, voir le trivial. La nature perce le b\u00e9ton comme des lucioles po\u00e9tisent dans leur br\u00e8ve existence la nuit dans laquelle on s\u2019enfonce. La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle vend jusqu\u2019\u00e0 sa propre ruine. On le sait depuis Debord.<br \/>\nDe loin, l\u2019effet est r\u00e9aliste, de pr\u00e8s tout est peint de la m\u00eame mani\u00e8re, assez m\u00e9canique, objective, laborieuse, sans sensualit\u00e9 ni chair. La surface se conqui\u00e8re et se remplit de proche en proche. Quelque chose \u00e9voque l\u2019esth\u00e9tique de la figuration narrative de l\u2019\u00e9poque des Mallassis et certains filtres photoshop. On est ni chez Will Cotton pour le rendu p\u00e2tissier, ni chez Axel Pahlavi pour les carnations. Plus proche de ce rendu de carton-p\u00e2te que Hector Obalk reproche \u00e0 Edward Hopper. Loin d\u2019un Soutine ou d\u2019un Courbet sculptant la mati\u00e8re au couteau. Adrien Belgrand, proche parfois par les sujets est plus souple, plus lumineux. Damien Cadio plus dix-neuvi\u00e8miste. La peinture se fait image. La touche, port\u00e9e au devant de la sc\u00e8ne avec les impressionnistes a c\u00e9d\u00e9 la place \u00e0 la trame. Une forme de rationalisme scientifique a remplac\u00e9 l&rsquo;\u00e9lan romantique, la \u00ab\u00a0f\u00eate pour les yeux\u00a0\u00bb qu&rsquo;appelait Delacroix.<br \/>\nLe portrait d\u2019une poule ou d\u2019un coq convoque sur un mode ambigu une peinture kitch populaire. La t\u00e2che rouge d\u2019une coccinelle sur le b\u00e9ton gris accroch\u00e9e pr\u00e8s du sol dialectise les relations de l\u2019industrie humaine et la pr\u00e9carit\u00e9 fragile d\u2019un monde que les comptines enfantines n\u2019auront pas pr\u00e9serv\u00e9. Tout \u00e7a est triste. M\u00eame le cul d\u2019une vache pos\u00e9e, lourde, dans une p\u00e2ture. Les vies qu\u2019on m\u00e8ne sont \u00e9cocides. On occis nos r\u00eaves sur du papier tue-mouches. Que faire de notre schizophr\u00e9nie, de nos incoh\u00e9rences, de nos incons\u00e9quences ? Celui qui fonce droit dans un mur croit-il que le doigt de Dieu \u00e0 la toute derni\u00e8re seconde aplanira la voie pour prot\u00e9ger son enfant pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ? Simplement s\u2019emp\u00eache-t-il de penser plus loin ?<br \/>\nThomas L\u00e9vy-Lasne peint consciencieusement des sujets compliqu\u00e9s, plein de d\u00e9tails, de difficult\u00e9s. Il y met du temps, comme on se flagelle. La bravoure croise dans le reflet du miroir un \u00ab \u00e0 quoi bon \u00bb qui lui fait refuser la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, la jouissance, l\u2019innocence pour laisser planer un sentiment de vacuit\u00e9, de vanit\u00e9 ou d\u2019impasse. Mais le sens moral des vanit\u00e9s classiques ici s\u2019\u00e9mousse. Il est peu probable que l\u2019on gagne sa place au royaume \u2013 il a fait faillite. L\u2019absurde a pris la place. On se demande avec Adorno comment \u00e9crire encore un po\u00e8me apr\u00e8s Auschwitz. Si tout cela a encore un sens ou si tout est d\u00e9sormais comme ces motifs que Baselitz peint \u00e0 l\u2019envers.<br \/>\nL\u2019effet, inh\u00e9rent au r\u00e9alisme photographique, \u00e0 la minutie, au format parfois, au rendu de certaines mati\u00e8res, transparences ou lumi\u00e8res \u2013 cet \u00ab effet de r\u00e9el \u00bb &#8211; n\u2019emporte que jusqu\u2019\u00e0 un point qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019\u00e9lan et la gr\u00e2ce, la jubilation. Refusant le r\u00e9confortant, le \u00ab bon fauteuil \u00bb que pouvait envisager Matisse. La peinture dirait-on, a perdu la foi. Les temps sont sinistres. L\u2019agonie est longue. Tout cela a quelque chose de vain.<br \/>\n<em>\u00ab Encore un jour se l\u00e8ve sur la plan\u00e8te France<br \/>\nEt je sors doucement de mes r\u00eaves<br \/>\nJe rentre dans la danse comme toujours<br \/>\nIl est huit heures du soir, j&rsquo;ai dormi tout le jour<br \/>\nJe me suis encore couch\u00e9 trop tard, je me suis rendu sourd<\/p>\n<p>Encore, encore une soir\u00e9e o\u00f9 la jeunesse France<br \/>\nEncore, elle va bien s&rsquo;amuser puisqu&rsquo;ici rien n&rsquo;a de sens<br \/>\nAlors on va danser, faire semblant d&rsquo;\u00eatre heureux<br \/>\nPour aller gentiment se coucher mais demain, rien n&rsquo;ira mieux \u00bb<\/em> chantais Damien Saez.<\/p>\n<p>Non loin, une autre galerie, un autre peintre, Youcef Korichi, nous laisse avec un sentiment semblable. Son m\u00e9tier est plus s\u00fbr, virtuose d\u2019une certaine mani\u00e8re. Mais qu\u2019en faire ? A une \u00e9poque, une benne, une b\u00e2che, un grillage, une branche. Pauvret\u00e9 urbaine, obstructions, romantisme triste ou m\u00e9lancolique. Des images puisque ce monde se d\u00e9doublait ainsi. Combat de la peinture et de l\u2019image semblable \u00e0 celui des hommes d\u2019<em>Accattone<\/em> de Pasolini, dans l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 de la lutte et de l\u2019amour. Le peintre, l\u2019Homme, la peinture tout ensemble sont pareils \u00e0 ce pantin qu\u2019on secoue qu\u2019il emprunte \u00e0 Goya (<em>el pelele<\/em>) et dont il reproduit \u00e0 l\u2019\u00e9chelle monumentale dans une texture floue et pixellis\u00e9e par l\u2019effet de zoom la reproduction. Dans le divertissement populaire c\u2019est le jeu d\u2019un retournement cathartique du pouvoir, semblable \u00e0 celui qui se joue dans les effigies de carnaval. Les jeunes femmes font sauter dans les airs, chamaillent, chahutent un homme impuissant. Inutile de d\u00e9velopper ce que la psychanalyse identifierait. Mais ici l\u2019artiste ne retient que le pantin passif. Autre forme de la chute tragique et grotesque d\u2019un corps vid\u00e9 de son \u00e2me, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019\u00e9lan et du souffle qui se donne dans une s\u00e9rie de grands formats c\u00e9rul\u00e9ens \u00e9voquant l\u2019alphabet chor\u00e9graphique de Robert Longo (on pense \u00e0 <em>Men in the cities<\/em>, 1980), les corps ici \u00e9vanouis pour laisser le costume flottant, vide. On pense \u00e0 \u00c9douard Lev\u00e9, sa formulation clinique du tragique qui met mal \u00e0 l\u2019aise l\u2019humour. Est-ce que le d\u00e9sir n\u2019a plus de voix, plus de prise, plus de sang ? Le pinceau est impuissant.<br \/>\nDans la chute la volont\u00e9 est sans prises. Le sentiment de libert\u00e9 ou de lib\u00e9ration est un leurre. Alors que le monde va sur son erre par un effet de latence. <\/p>\n<p>Une s\u00e9rie de sc\u00e8nes macabres trait\u00e9es en <em>far presto<\/em> esquisse une pr\u00e9delle en grisaille dans une virtuosit\u00e9 d\u2019une autre facture. Dialogue \u00e0 nouveau avec l\u2019art ancien, sorte de nostalgie. Mais la peinture est retenue d\u2019une autre fa\u00e7on de cette lib\u00e9ration jouissive des dionysiaques par une m\u00eame impression d\u2019impasse. L\u2019horizon symbolique semble encore bouch\u00e9. Le geste est funambule. La petite musique se r\u00e9p\u00e8te seule dans l\u2019indiff\u00e9rence. D\u2019autres spectacles se jouent pour remuer l\u2019apathie. De petites toiles essaient en outrant le relief, la couleur, par des sujets de rien, de pi\u00e9tiner le seuil en tambourinant \u00e0 la porte. Celle-ci reste close. Le pinceau n\u2019est ni un fleuret ni un lasso. Dieu est sourd, absent ; n\u2019a peut-\u00eatre jamais \u00e9t\u00e9 qu\u2019un fantasme, un f\u00e9tiche, et l\u2019on est seul, impuissant, sans prise. La f\u00eate est finie ? Le d\u00e9cor fissure. Le roi est nu. Aucune fl\u00e8che pour atteindre le soleil. Et je pense encore \u00e0 Kafka. Le titre allemand du <em>Proc\u00e8s<\/em> (<em>Der Prozess<\/em>) appelle \u00e9galement le processus, comme on l\u2019entend en anglais. Et le texte appartient \u00e0 un projet plus vaste de <em>Parabole de la loi<\/em>. C\u2019est un enchainement m\u00e9canique, implacable, d\u00e9sincarn\u00e9 ou sans affect, sans sentiment. Il y a quelque chose dans cette sorte de r\u00e9bus que fabrique une exposition, une s\u00e9rie ou un ensemble d\u2019\u0153uvres, ou m\u00eame l\u2019\u0153uvre d\u2019un artiste tout entier d\u2019organique et de m\u00e9canique qui rejoint une loi g\u00e9n\u00e9rale non \u00e9crite. Les \u0153uvres des Korichi introduisent \u00e0 ce pi\u00e8ge mental. Peindre ressemble \u00e0 un sacrifice que personne ne regarde et qui ne changera rien. <\/p>\n<p>Quelques artistes, en sismographe de leur temps, sondent leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2mes, l\u2019humeur de leurs semblables, basculent les tr\u00e9teaux de l\u2019estrade o\u00f9 l\u2019on joue, tendent un miroir \u00e0 leurs contemporains, \u00e9claireurs qui reviennent pour dire \u00e0 qui ne peut, ne veut le croire &#8211; une foule \u00e9puis\u00e9e qui se vengera sur eux en les tuant comme des chiens \u2013 qu\u2019il n\u2019y a plus de vivres et que l\u00e0-bas il n\u2019y a pas l\u2019Eldorado promis, ni Byzance, ni Moluques, ni fruits ni \u00e9pices, ni les cascades d\u2019eau claire ni le jardin d\u2019Eden, seulement le bord et plus rien. Un grand vide silencieux. Tout \u00e7a n\u2019\u00e9tait qu\u2019un grand r\u00eave pour se donner du c\u0153ur, une illusion. L\u2019histoire fini sans panache.<br \/>\n\u00ab Le sang colle \u00e0 l\u2019existence, il est le nom secret de la peinture \u00bb notera Yannick Haenel face aux tableaux de Francis Bacon. On peut trouver dans la chair de Soutine, avant lui dans celle de Rembrandt, une source vive, l\u2019athanor o\u00f9 fermentent \u00e0 la fois une m\u00e9ditation et un emportement. Le drame y temp\u00eate en brassant les atomes. Delacroix y loge son <em>Sardanapale<\/em>. Courbet y sculpte ses vagues.<br \/>\nUn art plus intellectuel, parce qu\u2019il s\u2019extrait pour se consid\u00e9rer en m\u00eame temps qu\u2019il consid\u00e8re la situation dans laquelle il est pris semble en regard exsangue et las ; sonn\u00e9 par un coup fatal. La raison, la science sembles impuissantes face. Au populisme, aux complotismes, \u00e0 la ferveur, \u00e0 la foi, aux d\u00e9chainements cathartiques. Au fond, a quoi sert de gesticuler face \u00e0 la fatalit\u00e9 ? Le peintre avec lui bascule en arri\u00e8re et on le surprend l\u00e0 comme l\u2019homme du puits que l\u2019on voit au fond du r\u00eave enfoui de Lascaux, sexe dress\u00e9, pris dans un r\u00e9bus qui convoque un petit cheval, un bison \u00e9ventr\u00e9 et un \u00e9trange profil d\u2019oiseau concluant un \u00e9pieu ou un sceptre (si tant est que chaque \u00e9l\u00e9ment puisse se laisser identifier sans quiproquo). Peut-\u00eatre sont-ce les images qui volent devant sa conscience, d\u00e9tach\u00e9es comme il arrive parfois sur les rivages du sommeil et, dit-on, quand la mort se pr\u00e9sente ? Le cin\u00e9ma se fait dans la panique calme du passage d\u2019un \u00e9tat \u00e0 un autre. Ce qui se r\u00e9capitule en catastrophe, du jour qui s\u2019effondre, ou de sa vie face \u00e0 un coucher de soleil ? Quelques \u0153uvres, quelques expositions laissent cette impression.<br \/>\nCe sont les derniers instants de Joseph K :<br \/>\n<em>\u00ab Ses regards tomb\u00e8rent sur le dernier \u00e9tage de la maison qui touchait la carri\u00e8re. Comme une lumi\u00e8re qui jaillit les deux battants d\u2019une fen\u00eatre s\u2019ouvrirent l\u00e0-haut ; un homme \u2013 si mince et si faible \u00e0 cette distance et \u00e0 cette hauteur \u2013 se pencha brusquement dehors, en balan\u00e7ant les bras en avant ; Qui \u00e9tait-ce ? Un ami ? Une bonne \u00e2me ? Quelqu\u2019un qui prenait part \u00e0 son malheur ? Quelqu\u2019un qui voulait l\u2019aider ? \u00c9tait-ce un seul ? \u00c9taient-ce tous ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu\u2019on n\u2019avait pas encore soulev\u00e9es ? Certainement. La logique a beau \u00eatre in\u00e9branlable, elle ne r\u00e9siste pas \u00e0 un homme qui veut vivre. O\u00f9 \u00e9tait le juge qu\u2019il n\u2019avait jamais vu ? O\u00f9 \u00e9tait la haute cour \u00e0 laquelle il n\u2019\u00e9tait jamais parvenu ? Il leva les mains et \u00e9carquilla les doigts.<br \/>\nMais l\u2019un des deux messieurs venait de le saisir \u00e0 la gorge ; l\u2019autre lui enfon\u00e7a le couteau dans le c\u0153ur et l\u2019y retourna deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs pench\u00e9s tout pr\u00e8s de son visage qui observaient le d\u00e9nouement joue contre joue.<br \/>\n\u00ab Comme un chien ! \u00bb dit-il, c\u2019\u00e9tait comme si la honte d\u00fbt lui survivre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Francis Ponge a cette formule pour dire dans quelle phrase se d\u00e9ploie et s\u2019affaisse la vie des plantes : apr\u00e8s qu\u2019un temps la mati\u00e8re organique ait embrass\u00e9 le monde, l\u2019ait tiss\u00e9 \u00e0 sa mesure, <em>\u00ab quand cet \u00e9lan s\u2019arr\u00eate, ou semble, pour une saison ou deux, perdre souffle, elle n\u2019en fait pas pour autant retraite. Le terrain conquis lui demeure. Ou, du moins, ses drapeaux y restent plant\u00e9s. Seulement les met-elle en berne. Et bient\u00f4t, certes, leur \u00e9toffe glisse \u00e0 terre.\u00a0\u00bb<\/em> Les v\u00e9g\u00e9taux connaissent ces cycles. Et puis, <em>\u00ab la terre, une nuit ou l\u2019autre, d\u2019un grand geste opportun et discret, accompli subrepticement, les recouvre ; et ram\u00e8nent sur eux son bras et la couverture, les engage en elle-m\u00eame \u00e0 de plus en plus profond\u00e9ment s\u2019enfouir \u00bb<\/em>.<br \/>\nOn rouvre Rimbaud. Ces drapeaux en berne, ce recouvrement promis, <em>\u00ab ce ne peut \u00eatre que la fin du monde, en avan\u00e7ant \u00bb<\/em>. <\/p>\n<p>Image : Youcef Korichi, vue de l&rsquo;exposition <em>Le bleu du ciel<\/em>, galerie Suzanne Tarasi\u00e8ve, (c) Rebecca Fanuele. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019un est captiv\u00e9 par le plaisir socratique de la connaissance et l\u2019illusion de pouvoir gu\u00e9rir de cette mani\u00e8re l\u2019\u00e9ternelle blessure de l\u2019existence, l\u2019autre se prend \u00e0 la s\u00e9duction de ces voiles de beaut\u00e9 que l\u2019art laisse flotter devant ses yeux, un troisi\u00e8me va chercher dans la consolation m\u00e9taphysique l\u2019assurance que sous le tourbillon des [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7964,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7963","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7963","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7963"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7963\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7976,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7963\/revisions\/7976"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7964"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7963"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7963"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7963"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}