{"id":7966,"date":"2024-04-01T19:24:04","date_gmt":"2024-04-01T18:24:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7966"},"modified":"2024-04-13T11:21:37","modified_gmt":"2024-04-13T10:21:37","slug":"inventer-ce-que-lon-regarde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/inventer-ce-que-lon-regarde\/","title":{"rendered":"Inventer ce que l&rsquo;on regarde"},"content":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019artiste est un inventeur de lieux. \u00bb <em><br \/>\nDidi-Huberman<\/p>\n<p>Quand on lui demandait pourquoi il \u00e9tait n\u00e9, Anaxagore r\u00e9pondait : <em>\u00ab\u00a0Pour la contemplation du soleil, de la lune et du ciel.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La premi\u00e8re fois que j\u2019ai entendu l\u2019usage du mot j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a orgueilleux, \u00e9gocentrique. On disait d\u2019un explorateur ou d\u2019un pal\u00e9ontologue qu\u2019il \u00e9tait l\u2019inventeur de telle r\u00e9gion du monde ou de tel sp\u00e9cimen. Il me semblait qu\u2019il n\u2019avait fait que buter dessus ou coller un nom &#8211; le sien si possible \u2013 sur un de ces objets qui n\u2019avait pas attendu son attention ou sa convoitise pour exister. Puis j\u2019ai compris que nous vivions dans un monde de r\u00e9cits. Dans \u00ab un roman colossal \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit Novalis. Peu importe au fond que toutes sorte de choses nous pr\u00e9existent. Ce qui compte, c\u2019est l\u2019attention qu\u2019on y porte, comment on les convoque, le r\u00f4le qu\u2019on leur fait jouer au sein de nos fictions. C\u2019est une affaire de d\u00e9tourage. On invente des objets comme on invente des concepts parmi ceux qui n\u2019existent qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat potentiel ou \u00e0 bas bruit tant qu\u2019on ne les a pas activ\u00e9s.<br \/>\nAinsi l\u2019on dit que Christophe Colomb, abordant en octobre 1492 les c\u00f4tes d\u2019un continent ignor\u00e9 de ses contemporains, d\u00e9couvre fortuitement l\u2019Am\u00e9rique. Mais cela restera \u00e0 son insu. Il sera, jusqu\u2019\u00e0 sa mort, convaincu d\u2019avoir ralli\u00e9 une r\u00e9gion des Indes. C\u2019est Amerigo Vespucci qui identifiera ces rivages comme ceux d\u2019un \u00ab nouveau monde \u00bb. Ce continent, par la pens\u00e9e, par l\u2019id\u00e9e qu\u2019il en a, il l\u2019invente. Colomb avait beau avoir travers\u00e9 l\u2019Atlantique, il \u00e9tait rest\u00e9 fid\u00e8le au r\u00e9cit qui l\u2019avait fait quitter l\u2019Andalousie sur le pont de la Santa Maria palpant mentalement les soies, les \u00e9pices. Vespucci, lui, fait na\u00eetre l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un nouveau continent, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on n\u2019en envisageait pas. Colomb ajoutait au peuple des indiens, Vespucci inventera un continent auquel on donnera son pr\u00e9nom. L\u2019irruption d\u2019un possible forme un \u00e9v\u00e9nement et cet \u00e9v\u00e9nement est une r\u00e9v\u00e9lation disent les ph\u00e9nom\u00e9nologues. Cette faille qui se fait au sein de la conscience, c\u2019est le jeu qui permet pr\u00e9cis\u00e9ment la survenue de l\u2019invention.<br \/>\nProust le reconnaitra \u00e0 Renoir. Au sortir d\u2019une exposition du peintre ce n\u2019est peut-\u00eatre pas tant que l\u2019image que les tableaux vous ont imprim\u00e9 sur la r\u00e9tine se superpose d\u00e9sormais aux objets ordinaires, les transfigure. En r\u00e9alit\u00e9 vous posez un nom et vous distinguez des traits, un type, certains aspects que vous n\u2019aviez qu\u2019entraper\u00e7u, oubli\u00e9s, retrouv\u00e9s fortuitement sans savoir les saisir. Renoir par le travail de r\u00e9duction qu\u2019il a fait vous en ouvre le monde. Vous vous \u00e9criez : c\u2019est \u00e7a ! Le peintre est pareil \u00e0 l\u2019alpiniste qui ouvre une voie, dessine dans la complication des reliefs, des pentes, des surfaces une ligne qui soudain leur donne acc\u00e8s. C\u2019est comme ces organisations d\u2019\u00e9toiles qu\u2019exhaussent les constellations.<br \/>\nJe l\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 pour moi-m\u00eame \u00e0 force de donner forme, mat\u00e9rialit\u00e9 \u00e0 une fa\u00e7on que j\u2019avais de regarder. Au fur et \u00e0 mesure que se dessinaient de plus en plus distinctement quelques obsessions ou seulement r\u00e9currences. Je n\u2019ai pas invent\u00e9 la fa\u00e7ade d\u2019immeuble, le terrain-vague, la silhouette du pin maritime, le d\u00e9braill\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 de l\u2019agave. Pas non plus le geste de les repr\u00e9senter. Je me suis fray\u00e9 un chemin.<br \/>\nJe n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 un homme d\u2019imagination. Je photographie constamment &#8211; geste r\u00e9put\u00e9 objectif. Mais, pr\u00e9levant, tamisant, cultivant ma mani\u00e8re, il me semble parfois sinuer dans les couloirs d\u2019un r\u00eave que je visite en m\u00eame temps que je le mod\u00e8le.<br \/>\nApr\u00e8s avoir regard\u00e9 les paysages p\u00e9riurbains, l\u2019architecture collective d\u2019apr\u00e8s-guerre, j\u2019ai retrouv\u00e9 ceux des rives m\u00e9diterran\u00e9ennes. J\u2019en ai fait la mati\u00e8re d\u2019une sorte de film affectif. Arpentant un territoire, l\u2019explorant, le fouillant, en flairant le sentiment, je l\u2019ai senti prendre corps autour de moi. Je ne sais pas s\u2019il a une chance d\u2019atteindre cette maturit\u00e9, cette rondeur, cette r\u00e9alit\u00e9 affolante de ceux qu\u2019ont form\u00e9 C\u00e9zanne ou Rembrandt ; le vertige de celui du Greco ; le silence hyst\u00e9rique de celui de Vermeer. Ces empires ont quelque chose de surhumain. Le feu d\u2019un Van Gogh est \u00e0 peu pr\u00e8s inconcevable, ahurissant. Le cr\u00e9pitement m\u00e9t\u00e9orologique pavois\u00e9 de Bonnard et les \u00e9l\u00e9gantes audace de Matisse, presque d\u00e9sinvolte et si maitris\u00e9es rel\u00e8vent d\u2019un climat qu\u2019on situe mal. Pour autant, et cela peut se voir chez des moins flamboyants, chez des carr\u00e9ment maudits, des insoup\u00e7onnables, \u00e0 force d\u2019insistance ou parce qu\u2019on visite jour apr\u00e8s jour une m\u00eame pi\u00e8ce d\u00e9rob\u00e9e, quelque chose se fait qu\u2019on pourrait dire un lieu.<br \/>\nUn lieu s\u2019invente comme on pourrait dire que l\u2019on invente en choquant deux bouts de bois une certaine grammaire sonore.<br \/>\nAux murs de l\u2019atelier les toiles s\u2019ajoutent les unes aux autres, recouvrent les murs. Dans les \u00e9tag\u00e8res comme des dos de livres les tranches, les cadres que vous tirez confirment. Dans cette m\u00eame grammaire qui fait le cin\u00e9ma, des plans, des d\u00e9tails, des vues, des arrangements. L\u2019esquisse pointill\u00e9e, lacunaire, pareille aux mouvements du regard, \u00e0 ses sauts, ellipses, stations, t\u00e2t\u00e9s, bifurcations, se d\u00e9ploie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une phrase. Chaque \u0153uvre est un des points cardinaux, une des balises d\u2019un archipel qui cherche son visage. Une contribution \u00e0 l\u2019invention d\u2019une g\u00e9ographie affective, d\u2019une forme de r\u00eave.<br \/>\nOn regarde un film sans voir la succession des images arr\u00eat\u00e9es par l\u2019\u00e9cran ; on s\u2019enfonce seulement dans sa mati\u00e8re sensible, narrative, rythmique, lumineuse, organique. Peut-\u00eatre que l\u2019on va pareillement dans sa propre vie, sur le sentier par lequel on dessine en avan\u00e7ant.  Un pas apr\u00e8s l\u2019autre une image se d\u00e9gage ou s\u2019assemble. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019artiste est un inventeur de lieux. \u00bb Didi-Huberman Quand on lui demandait pourquoi il \u00e9tait n\u00e9, Anaxagore r\u00e9pondait : \u00ab\u00a0Pour la contemplation du soleil, de la lune et du ciel.\u00a0\u00bb La premi\u00e8re fois que j\u2019ai entendu l\u2019usage du mot j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a orgueilleux, \u00e9gocentrique. 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