{"id":7977,"date":"2024-04-09T09:02:05","date_gmt":"2024-04-09T08:02:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7977"},"modified":"2024-04-09T09:19:22","modified_gmt":"2024-04-09T08:19:22","slug":"cet-etrange-ailleurs-ou-semblent-se-debattre-les-fous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/cet-etrange-ailleurs-ou-semblent-se-debattre-les-fous\/","title":{"rendered":"cet \u00e9trange ailleurs o\u00f9 semblent se d\u00e9battre les fous"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab La preuve que la vie et la mort sont une m\u00eame chose, c\u2019est que je me prom\u00e8ne dans cette chambre et que je vais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Praline, parce que je continue \u00e0 remuer comme si de rien n\u2019\u00e9tait, alors qu\u2019en effet rien n\u2019est. \u00bb<\/em><br \/>\nPierre Drieu La Rochelle, <em>Le feu follet<\/em>.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Alors je cherche un papier pour r\u00e9pandre mon \u00e9motion sur sa surface blanche, j\u2019oublie encore une fois mon impuissance \u00e0 pouvoir dire toute la v\u00e9rit\u00e9 que me donne l\u2019arbre au-devant de mes yeux. Je crois pouvoir cette fois l\u2019exprimer pour la donner au monde. Le temps o\u00f9 mon pinceau va sur le papier, j\u2019y crois.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nEdmond Baudoin<\/p>\n<p>Il est tout \u00e0 fait oiseux de brosser chaque jour, et l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, des petits tableaux &#8211; m\u00eame des moyens ou des grands -, sans qu\u2019on vous r\u00e9clame rien, sans soi-m\u00eame bien savoir \u00e0 quels d\u00e9sirs ou caprices, inqui\u00e9tude ou d\u00e9s\u0153uvrement les mains r\u00e9pondent, <em>quand tonnent peu loin les canons<\/em>, comme l\u2019\u00e9crit Nietzsche, brouillonne le tumulte du monde.<br \/>\nC\u2019est vrai qu\u2019on se gonfle parfois d\u2019images path\u00e9tiques, de musiciens qui continuent de jouer malgr\u00e9 tout  &#8211; ou contre tout &#8211; sur un pont qui penche, au milieu des cris et des pleurs, agripp\u00e9s au d\u00e9sespoir, pour quelques t\u00e9moins promis \u00e0 ne pas leur survivre.<br \/>\nL\u2019orgueil, avant d\u2019\u00eatre rabattu, se voit s\u2019\u00e9panouir dans l\u2019image comme on doit se r\u00eaver quelques fois en Christ fendant la foule pour marcher droit sur son sacrifice. On sourit tendrement de sa na\u00efvet\u00e9 comme des gaucheries de l\u2019enfance, puis on \u00e9vente le songe, disperse ses distractions. Il faudrait r\u00e9pondre de ses actes, vraiment. On est pas trop fanatique, peu confiant dans les \u00e9lans de l\u2019\u00e2me, peu id\u00e9aliste. Suspecte une myopie bourgeoise, sinon la sublimation du d\u00e9sespoir, un viatique, quand ce n\u2019est pas une strat\u00e9gie de manipulation, dans les cris et les slogans. \u00ab L\u2019art (ou la beaut\u00e9) sauvera le monde ! \u00bb. La phrase fait surgir l\u2019image d\u2019un pauvre, les pieds dans le caniveau ou d\u2019un qui trime \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des murs de sa condition. Et je juge avec le ventre : \u00ab du pain ! \u00bb. C\u2019est sans doute se donner trop d\u2019importance et un pouvoir trop plein \u00e0 des hypoth\u00e8ses bancales.<br \/>\nLa croyance, je veux bien l\u2019admettre, est un <em>pharmakon<\/em> ; \u00ab opium du peuple \u00bb, poison, mais aussi rem\u00e8de au d\u00e9sespoir, au d\u00e9faut du sens et \u00e0 l\u2019absurdit\u00e9 qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019ataraxie, \u00e0 l\u2019abattement. Peut-on r\u00e9ellement s\u2019en d\u00e9gager pour admettre que les choses n\u2019ont d\u2019importance que celle qu\u2019on leur accorde ? Que notre aventure est \u00e9troite et d\u2019une post\u00e9rit\u00e9 toute relative \u2013 voire tr\u00e8s anecdotique ? Et ceci consid\u00e9r\u00e9 poursuivre, comme si de rien n\u2019\u00e9tait.<br \/>\nSi le ciel est vide, si nous d\u00e9rivons d\u2019une s\u00e9rie de hasards comme une ligne de ricochets, s\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 sauver, sinon notre caprice \u00e0 ne pas vouloir descendre du man\u00e8ge, peut-on seulement poursuivre un plaisir kin\u00e9tique, sensuel et intellectuel qui ne serait pas seulement ce divertissement pascalien vou\u00e9 \u00e0 nous d\u00e9tourner du vertige et de l\u2019inadmissible ?<br \/>\nPeut-on seulement admettre que notre geste est \u00e9troit et tout bord\u00e9 de songes ? Pass\u00e9 la porte de l\u2019atelier, on ouvre le rideau, pend sa veste au clou pour enfiler le tablier. La toile attend au mur comme on l\u2019a laiss\u00e9e la veille, \u00e0 peine repos\u00e9e. C\u2019est un pan de mur duquel \u00e9chappe un peu de v\u00e9g\u00e9tation, et sur le sol un semis de lumi\u00e8res et d\u2019ombres. Il s\u2019agit de rendre au mieux l\u2019impression qu\u2019on en a eu et qui a form\u00e9 l\u2019image par laquelle existe cet arrangement pauvre, cette distribution de masses, de lignes, de lumi\u00e8res, de textures et de couleurs. On pourrait m\u00eame croire qu\u2019au fond le geste du peintre c\u2019est doter de dignit\u00e9 le plus humble ou simplement s\u2019attacher \u00e0 la lumi\u00e8re et comment elle sculpte le visible. Mais il ne lui \u00e9chappe jamais qu\u2019il n\u2019est ni ma\u00e7on ni jardinier ni sc\u00e9nographe, mais face \u00e0 sa toile, peintre. Et ce qui lui retrousse les manches \u00e0 cet instant c\u2019est une sensation qu\u2019il cherche. Quelque chose d\u2019un peu crayeux et rose mais qui tire en m\u00eame temps vers l\u2019ocre et le beige, avec un peu de gris et m\u00eame peut-\u00eatre un bleu tr\u00e8s clair, \u00e9lectrique. Il faudrait que cela tienne \u00e0 la fois de l\u2019enduit et du pelliculage mobile de la lumi\u00e8re et des reflets. Que tout un hors-champ physique et mental s\u2019immisce dans ce pl\u00e2tre. Que ce ne soit ni terne ni fade, ni pour autant acide. Comme dans les peintures de Simone Martini ou de Fra Angelico. Jusqu\u2019\u00e0 une certaine mesure. Juste avant que l\u2019aura rejoigne la religiosit\u00e9. Parce qu\u2019il faut que ce soit un badigeon aussi, brute, avec ses coups de pinceau visibles qui fasse h\u00e9siter l\u2019illusion de la profondeur et de la repr\u00e9sentation avec le concret de la mati\u00e8re et de la surface que rappelait Maurice Denis. Toujours cela : en m\u00eame temps que d\u2019\u00eatre une repr\u00e9sentation, un muret et un ciel, un buisson \u00e9mergeant d\u2019un sol terreux, un tableau ce sont des t\u00e2ches de couleur r\u00e9parties sur une surface. On regardera les deux d&rsquo;un m\u00eame geste ou presque.<\/p>\n<p>Admettons que l\u2019ambition est aussi d\u00e9risoire que tordue. Il n\u2019y a pas \u00e0 s\u2019\u00e9tonner que celui ou celle qui a l\u2019instant charge des cartons sur son diable, camion en double file, pour les poser devant la boutique l\u00e0-bas, qui p\u00e8se le plateau de pomme pour en calculer le prix, qui, de profil, regarde dans le r\u00e9tro, ouvre la porte lat\u00e9rale du bus pour laisser monter ou descendre les voyageurs s\u2019amusent de ce fou qui s\u2019escrime et qui rage en barbouillant quelques centim\u00e8tres carr\u00e9s de beige en songeant \u00e0 Vermeer \u00e0 travers Proust. Sauf \u00e0 se laisser fasciner, un peu \u00e0 distance, par cet \u00e9trange ailleurs o\u00f9 semblent se d\u00e9battre les fous, pr\u00e9cis\u00e9ment. <\/p>\n<p>Il arrive que les faits donnent raison aux moqueurs. Le peintre n\u2019a r\u00e9ussi qu\u2019\u00e0 maculer la toile d\u2019un \u00e9quivoque p\u00e2teux ou fruste. Ou bien il a effectivement bross\u00e9 l\u2019image d\u2019un mur ou de n\u2019importe quoi d\u2019autre. On lui reconna\u00eet m\u00eame du talent : \u00ab\u00a0on reconnait bien\u00a0\u00bb, ou, \u00ab\u00a0c\u2019est bien fait\u00a0\u00bb. Mais c\u2019est raconter des histoires, aux autres et \u00e0 soi-m\u00eame. \u00c7a peut se faire assez tranquillement, et m\u00eame \u00e7a s\u2019enseigne. Il faut que ce soit son jour pour toucher autre chose ou m\u00eame juste l\u2019entrevoir. Comme cette carcasse de b\u0153uf chez Rembrandt ou ses portraits de la maturit\u00e9. Parce que vous sortez de cette perspective objectivante qui fait de vous l\u2019acteur de votre regard et le ma\u00eetre de ce que vous assujettissez par lui. Parce que, dans un impalpable basculement, un regard vous est retourn\u00e9 et la chose elle-m\u00eame vous point. Vous vous sentez devenir l\u2019objet d\u2019un regard. Quelque chose a r\u00e9pondu. Ce n\u2019est peut-\u00eatre que le seul \u00e9cho de ce qu\u2019on s\u2019est acharn\u00e9 \u00e0 projeter mais il faut qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 atteint une certaine justesse pour que vibre un accord. Alors le ridicule et le vain sont pay\u00e9s par la jubilation. Il nous semble avoir r\u00e9alis\u00e9 un travail de luthier. Il vous suffira par un regard, une disposition d\u2019esprit, une d\u00e9contraction subtile de faire sonner la chose et entendre qu\u2019elle donne juste.<br \/>\nC\u2019est en toxicomane qu\u2019on essaiera avec d\u2019autres accords, dans un autre tableau de renouveler l\u2019exp\u00e9rience. On s\u2019accrochera \u00e0 des illusions, se d\u00e9sesp\u00e9rera souvent, remis en selle par ce d\u00e9sir de parcourir et d\u2019explorer ces territoires harmoniques o\u00f9 le mat et l\u2019atone, l\u2019interne laissent place \u00e0 un \u00e9carquillement complice, \u00e0 cet \u00ab Ouvert \u00bb que percevait Rilke dans le regard des animaux. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab La preuve que la vie et la mort sont une m\u00eame chose, c\u2019est que je me prom\u00e8ne dans cette chambre et que je vais t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Praline, parce que je continue \u00e0 remuer comme si de rien n\u2019\u00e9tait, alors qu\u2019en effet rien n\u2019est. \u00bb Pierre Drieu La Rochelle, Le feu follet. \u00ab\u00a0Alors je cherche [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7978,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7977","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7977","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7977"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7977\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7983,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7977\/revisions\/7983"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7978"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7977"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7977"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7977"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}