{"id":7989,"date":"2024-04-12T09:12:02","date_gmt":"2024-04-12T08:12:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7989"},"modified":"2024-04-13T11:22:38","modified_gmt":"2024-04-13T10:22:38","slug":"peindre-un-film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/peindre-un-film\/","title":{"rendered":"peindre un film"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Une ou plusieurs personnes se livrant \u00e0 la d\u00e9rive renoncent, pour une dur\u00e9e plus ou moins longue, aux raisons de se d\u00e9placer et d\u2019agir qu\u2019elles se connaissent g\u00e9n\u00e9ralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. \u00bb<\/em><br \/>\nGuy Debord<\/p>\n<p><em>\u00ab Observateur, fl\u00e2neur, philosophe, appelez-le comme vous voudrez ; mais vous serez certainement amen\u00e9, pour caract\u00e9riser cet artiste \u00e0 le gratifier d&rsquo;une \u00e9pith\u00e8te que vous ne sauriez appliquer au peintre des choses \u00e9ternelles, ou du moins plus durables, des choses h\u00e9ro\u00efques ou religieuses. Quelquefois il est po\u00e8te ; plus souvent il se rapproche du romancier ou du moraliste ; il est le peintre de la circonstance et de tout ce qu&rsquo;elle sugg\u00e8re d&rsquo;\u00e9ternel.<br \/>\n(\u2026)<br \/>\nPour le parfait fl\u00e2neur, pour l&rsquo;observateur passionn\u00e9, c&rsquo;est une immense jouissance que d&rsquo;\u00e9lire domicile dans le nombre, dans l&rsquo;ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l&rsquo;infini. \u00catre hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, \u00eatre au centre du monde et rester cach\u00e9 au monde, tels sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits ind\u00e9pendants, passionn\u00e9s, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement d\u00e9finir. L&rsquo;observateur est un prince qui jouit partout de son incognito. \u00bb<\/em><br \/>\nCharles Baudelaire<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab\u00a0Le monde se fait r\u00eave et le r\u00eave se fait monde.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nNovalis<\/p>\n<p>On \u00e9tait \u00e9tudiants et on s\u2019en allait traverser la ville, parcourir les alentours comme on sonde le sable frais en y plantant des battons, des tiges. Explorateurs du quotidien on se reconnaissait un app\u00e9tit commun pour les plis, les voies d\u00e9rob\u00e9es, les contre-all\u00e9es, les marges, les friches, les sinuosit\u00e9s diverses et le passage de cl\u00f4tures. A l\u2019exemple des Stalkers il nous arrivait simplement de tracer al\u00e9atoirement une ligne sur une carte pour nous guider selon ce seul principe. Ou simplement de tendre le bras, \u00e0 l\u2019envie, dans une direction, au hasard de ce que l\u2019on pourrait bien y trouver, de ce que l\u2019on pourrait bien vivre. Nous h\u00e9ritions d\u2019une tradition qui croisait le fl\u00e2neur baudelairien, la promenade surr\u00e9aliste, la d\u00e9rive situationniste tout autant que les campagnes impressionnistes ou celles des peintres de Barbizon foulant les chemins en qu\u00eate de motifs, celles des penseurs mobiles, des r\u00eaveries de Rousseau, de Rimbaud, po\u00e8te des chemins aux semelles de vent. Il m\u2019est arriv\u00e9 longtemps apr\u00e8s de claquer la porte pour quelques heures explorer un quartier, profiter d\u2019un s\u00e9jour pour d\u00e9river dans telle ou telle ville, appareil photo en bandouli\u00e8re. A Paris je prenais le RER et me perdait pour quelques heures dans les excroissances de la banlieue, descendu sur le quai au hasard d\u2019un nom. Me restait \u00e0 d\u00e9cider : \u00e0 droite ou \u00e0 gauche ; et je me laissais entra\u00eener \u00e0 la faveur des configurations urbaines, des perspectives et des vues, bifurquant pour la silhouette d\u2019un b\u00e2timent aper\u00e7u de loin, un effet de lumi\u00e8re.  Une fois perdu il me suffisait de remonter le film en t\u00e2tant des yeux. Petit Poucet reconnaissant ici un portail, l\u00e0 un angle de mur, la silhouette d\u2019un arbre. Bien plus tard je lirais ce r\u00e9cit que fait le naturaliste Jean-Henri Fabre alors qu\u2019en excursion botaniste avec des coll\u00e8gues sur le Ventoux le brouillard se l\u00e8ve, le temps tourne \u00e0 l\u2019orage, et ils n\u2019ont pour se rep\u00e9rer et sauver leur vie qu\u2019\u00e0 se mettre \u00e0 genoux et suivre \u00e0 rebours la distribution des essences identifi\u00e9es \u00e0 l\u2019aller.<br \/>\nJe l\u2019ai r\u00e9p\u00e9t\u00e9 souvent, ma peinture commence bien en amont du premier coup de pinceau pos\u00e9 sur la toile. Et le tableau pourrait n\u2019\u00eatre que la trace, le t\u00e9moignage de cette exp\u00e9rience de d\u00e9rive \u00ab psychog\u00e9ographique \u00bb que th\u00e9orisa Debord avec le situationnisme. Sans que je puisse clairement dire si je me mets en chemin pour pouvoir en tirer des tableaux ou si je projette le tableau comme un pr\u00e9texte \u00e0 fl\u00e2ner. Si je prends des photos pour regarder ou regarde pour prendre des photos. Les deux choses bouclent. L\u2019\u0153uvre d\u2019art fait l\u2019artiste autant que l\u2019artiste fait l\u2019\u0153uvre d\u2019art.<br \/>\nIl faut ajouter \u00e0 ces d\u00e9ambulations physiques, ces arpentages, les r\u00eaveries, les lectures et toutes sortes d\u2019activit\u00e9s peu identifiables qui participent d\u2019un m\u00eame mouvement. L\u2019image fixe du tableau s\u2019inscrit encore une fois dans cette mobilit\u00e9 rhizomique, heuristique. Elle est comme un point d\u2019\u00e9mergence, une balise, une photo-souvenir. Plus \u00e9paisse que la simple photo dont elle est comme un d\u00e9riv\u00e9, une d\u00e9rive pensive \u00e9paissie.<br \/>\nLa vie dans l\u2019atelier, l\u2019entourage des \u00e9bauches, des tentatives, des \u0153uvres pass\u00e9es et de celles en cours participe encore de ce geste, le redouble. On va dans un grand r\u00eave qui se fait et se distord selon comment on appuie du doigt dans telle ou telle direction. L\u2019espace-temps dit-on se courbe ou se froisse selon les masses qui s\u2019y logent. Des s\u00e9ries, des ensembles se font, un motif se diffracte \u00e0 la mani\u00e8re des images de cal\u00e9idoscope et il me semble les suivre, sinuer comme j\u2019emprunte des ruelles, longe de haies, des murets, attrape des vues. Apr\u00e8s mes marches au dehors, apr\u00e8s que j\u2019ai fouill\u00e9 dans les dossiers de vues, que je m\u2019en sois entour\u00e9 dans le d\u00e9sordre de l\u2019atelier je poursuis ce grand r\u00eave, cette forme de pens\u00e9e hallucin\u00e9e un pinceau \u00e0 la main, disposant bient\u00f4t une galerie de portraits de ville, de plantes, de paysages d\u2019enfance sur ce mur qui se recompose constamment. Morceau d\u2019un puzzle aux multiples accroches, film au montage infini.<br \/>\nOui, tout cela participe d\u2019un grand film, textes, images et chaque exposition comme une projection priv\u00e9e d\u2019une forme transitoire, d\u2019une forme possible tir\u00e9e de ces rushs. <\/p>\n<p>Ces mots de S\u00e9bastien Ecorce : <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;image m\u00eame morte ne serait elle encore qu&rsquo;une forme de vivant. On sait d\u00e9j\u00e0 fort bien qu&rsquo;il n&rsquo;existe aucune image morte. La pomme de C\u00e9zanne n&rsquo;est pas morte. La carcasse de Bacon ou de Soutine ne l&rsquo;est pas plus. Les mobiles et formes cellulaires du r\u00eave ne sont pas morts. Faire image n&rsquo;est pas une op\u00e9ration morbide. C&rsquo;est une op\u00e9ration qui s&rsquo;ouvre de sa contrainte qu&rsquo;elle renverse. Une image de l&rsquo;image, de sa forme invent\u00e9e, qu&rsquo;elle n&rsquo;absout jamais totalement. Ce serait son rythme, ce rythme du regard \u00e0 se mettre dans la forme. Cette plasticit\u00e9 \u00e0 mesure et par l&rsquo;\u00e9cart. Faire image serait parvenir \u00e0 se faire toucher l&rsquo;affinit\u00e9 et le parasitaire par une immersion ph\u00e9nom\u00e9nologique enracin\u00e9e dans l&rsquo;incarnation de ce qu&rsquo;elle objecte.\u00a0\u00bb<\/em> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Une ou plusieurs personnes se livrant \u00e0 la d\u00e9rive renoncent, pour une dur\u00e9e plus ou moins longue, aux raisons de se d\u00e9placer et d\u2019agir qu\u2019elles se connaissent g\u00e9n\u00e9ralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, pour se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent. \u00bb [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":7990,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-7989","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7989","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=7989"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7989\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":7994,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/7989\/revisions\/7994"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/7990"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=7989"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=7989"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=7989"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}