{"id":7996,"date":"2024-04-17T18:27:57","date_gmt":"2024-04-17T17:27:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=7996"},"modified":"2024-04-17T19:47:18","modified_gmt":"2024-04-17T18:47:18","slug":"decider-dessiller-designer-dire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/decider-dessiller-designer-dire\/","title":{"rendered":"D\u00e9cider, dessiller, d\u00e9signer, dire"},"content":{"rendered":"<p><em><br \/>\n\u00ab Il ne faut jamais avoir une id\u00e9e, une pens\u00e9e, un mot \u00e0 sa port\u00e9e lorsqu\u2019on a besoin d\u2019une sensation. \u00bb<br \/>\n\u00ab La sensation est \u00e0 la base de tout, pour un peintre. \u00bb<\/em><br \/>\nC\u00e9zanne<\/p>\n<p><em>\u00ab Passage au pied du fort par une br\u00e8che, un vieil \u00e9boulement dans la muraille secondaire. Aucun arbre. De grandes agaves. Leurs feuilles grises de poussi\u00e8re sont scarifi\u00e9es de mots d\u2019amour, de pr\u00e9noms, de verges et de vulves sch\u00e9matiques. (L\u2019agave est comme un registre d\u2019h\u00f4tel auquel un stylo est arrach\u00e9 : il faut lui prendre une \u00e9pine, en la tournicotant jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle se casse ; on s\u2019en sert de stylet pour \u00e9crire dans le gras de la feuille, en d\u00e9chirant la peau, les chairs humides qui sont dessous.) \u00bb<\/em><br \/>\nDavid Bosc<\/p>\n<p>Ce sont des autres que la question vous vient. Il n\u2019est pas besoin de savoir s\u2019expliquer pourquoi pr\u00e9cis\u00e9ment on fait telle ou telle chose pour qu\u2019il vous soit n\u00e9cessaire de la faire. Quelle est la part de d\u00e9cision quand, 2006 ou 2007, apr\u00e8s avoir sinu\u00e9 presque exclusivement entre les barres et les tours de la ville nouvelle ou de la proche banlieue je tire vers moi cette photographie prise quelques mois plus t\u00f4t pour peintre grand format le portrait d\u2019une agave ? Je me souviens, c\u2019\u00e9tait sur les corniches du Mont Faron auquel s\u2019adosse le port de Toulon avec villas et immeubles r\u00e9sidentiels et moi je d\u00e9rivais l\u00e0-dedans \u00e0 photographier sans trop r\u00e9fl\u00e9chir les balcons, les fa\u00e7ades, les murets \u00e0 travers les haies, les cl\u00f4tures. Ivresse de la d\u00e9rive quand toute la ville vaque \u00e0 ses occupations et que soi on est comme \u00e0 marcher \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un r\u00eave. J\u2019avais tourn\u00e9 autour de cet immeuble ordinaire cherchant une vue, pi\u00e9tinant les herbes s\u00e8ches. Je me souviens l\u2019\u00e9tendage pour le linge rouill\u00e9 plant\u00e9 l\u00e0 dans la pente et les agaves couch\u00e9es au pied. J\u2019avais essay\u00e9 le bas du mur avec quelques feuilles et puis l\u2019agave seule. Une suite d\u2019images enregistre ce travail du regard. Je suis dans le petit atelier de la rue R\u00e9aumur, vers les Arts et m\u00e9tiers. Quelque chose comme 5 ou 6m2 sous les toits, petite lucarne sous un pan o\u00f9 l\u2019on tient \u00e0 peine debout en frottant la t\u00eate. Quelqu\u2019un qui se dit int\u00e9ress\u00e9 par mon travail me propose &#8211; je ne sais plus bien &#8211; un projet d\u2019expositions avec possibilit\u00e9 d\u2019achats et me sugg\u00e8re des travaux sur papier, plus abordables pour commencer. Juste sorti de l\u2019\u00e9cole c\u2019est l\u2019ann\u00e9e d\u00e9brouille \u00e0 t\u00e2tonner de plans en combines. Moi j\u2019ai agraf\u00e9 des morceaux d\u00e9coup\u00e9s dans un rouleau. 1m10 par 1m50. Avec l\u2019irruption de paysages du sud c\u2019est la premi\u00e8re fois que je laisse toute sa place au v\u00e9g\u00e9tal. \u00c9l\u00e9gance m\u00e9lancolique. Je me souviens des mots de Mallarm\u00e9, c\u2019est l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 les cours de Jean-Fran\u00e7ois Chevrier aux Beaux-Arts sont focalis\u00e9s sur \u00ab l\u2019action restreinte \u00bb : \u00ab la danseuse n\u2019est pas une femme et elle ne danse pas \u00bb. Je ne saurais pas dire en terme chor\u00e9graphique ces mouvements de danse au sol o\u00f9 les tutus font comme des nymph\u00e9as \u00e9mergeant sur la sc\u00e8ne. La plante pareille qui se couche et se courbe de tous ses bras et le path\u00e9tique d\u2019une fiert\u00e9 douloureuse.  Est-ce que c\u2019est un geste du pinceau d\u00e9j\u00e0 ? Une calligraphie ? Delacroix disait de la nature qu\u2019elle \u00e9tait un dictionnaire. Pour s\u00fbr un incroyable r\u00e9pertoire de forme et de motifs susceptibles de sugg\u00e9rer des gestes. Le gars et son projet j\u2019en n\u2019entendrais plus parler, disparu. Mais me restera ces semaines de travail et les papiers que je roule dans un coin de l\u2019atelier. Apr\u00e8s il y aura d\u2019autres occurrences des plantes, yucca, agaves, pins, silhouette d\u2019un palmier qui perce dans une perspective derri\u00e8re une barre d\u2019immeuble trahissant la latitude. Vrai que je me laisse fasciner par ces feuilles effil\u00e9es qui pointent tout autour du n\u0153ud \u00e0 la conqu\u00eate de l\u2019espace qu\u2019on pourrait croire qu\u2019elles d\u00e9signent depuis le sol des constellations dans le ciel. Par le m\u00e9lange de confusion baroque et de math\u00e9matique qu\u2019elles partagent avec les coquilles sur lesquelles m\u00e9dita Val\u00e9ry. Je regardais \u00e0 l\u2019\u00e9poque les immeubles sous l\u2019influence du Corbusier comme \u00ab des volumes pris dans la lumi\u00e8re \u00bb avec dans l\u2019id\u00e9al ses trois principes directeurs : air, espace, lumi\u00e8re. Les plantes s\u2019arrangent avec les structurent du b\u00e2ti se sculptent en t\u00e2tant l\u2019air \u00e0 la conqu\u00eate de l\u2019espace et de la lumi\u00e8re, il n\u2019y a pas plus bel \u00e9lan, alliant l\u2019invention de la forme \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9. A \u00e7a avec une invention dingue, des types, des singularit\u00e9s jamais gratuites, tr\u00e8s musicales. Postures, attitudes, pamoisons, path\u00e9tique, \u00e9l\u00e9gance, fiert\u00e9, gestes d\u00e9licats presque fragiles du bout des feuilles et modules de ces figuiers de barbarie aux raquettes emboit\u00e9es pour d\u00e9ployer de proche en proche tout un r\u00e9seau, un maillage de rondeurs intouchables. A croire que les aiguilles c\u2019est pour nous tenir \u00e0 la juste distance et susciter l\u2019image comme on fait des portraits en pied.<br \/>\nMoi j\u2019insiste. Au d\u00e9but \u00e7a plait pas tellement mes pin\u00e8des et les plantes seules encore moins. La plupart je les garde pour moi. N\u2019emp\u00eache que c\u2019est \u00e0 force de regarder qu\u2019on finit par voir. Et au d\u00e9but je ne sais pas plus qu\u2019un autre ce que le peintre voit. Tout le travail c\u2019est, comme le dit Klee, moins de reproduire le visible que de \u00ab rendre visible \u00bb. C\u2019est comme ces immeubles quand j\u2019ai fini par me rapprocher pour ne garder qu\u2019un angle de mur, l\u2019accroche d\u2019un poteau, la chemin\u00e9e du toit de la Cit\u00e9 radieuse. Les plantes c\u2019\u00e9tait une m\u00eame fa\u00e7on de laisser le contexte pour abstraire en pr\u00e9levant des sculptures. Ces jeux de rapports du d\u00e9but qui justifiaient que je m\u2019aventure au bord des villes, v\u00e9g\u00e9tation vague et dessin des architectures, buissonnements et aplat g\u00e9om\u00e9trique des fa\u00e7ades, rythme des fen\u00eatres je pouvais bien le retrouver dans un regard serr\u00e9 sur un bouquet de feuilles entrela\u00e7ant des lignes et courbant des surfaces en modulant les lumi\u00e8res. J\u2019allais juste \u00e0 la source pour boire avec les yeux.<br \/>\nIl y a ce mot de Baudelaire : \u00ab l\u2019univers sans l\u2019homme \u00bb. C\u2019est un reproche chez lui aux r\u00e9alistes. L\u2019imagination est la reine des facult\u00e9s et Delacroix l\u2019emporte sur Courbet. Moi j\u2019ai t\u00f4t \u00e9vacu\u00e9 l\u2019homme, la narration, vid\u00e9 la sc\u00e8ne. Il est avec moi celui qui regarde, contemple et consid\u00e8re. Le sujet s\u2019il y en a un. L\u2019espace, l\u2019\u00e9tendue. Le regard lui-m\u00eame. Le temps. Avec \u00e7a la m\u00e9moire. Qu\u2019est-ce qui nous fait regarder quelque chose et nous y arr\u00eater ? Des souvenirs, des r\u00e9miniscences, des liens, des \u00e9chos divers, des consonances. Peut-\u00eatre de plus en plus je fatigue du tumulte, de nos \u00e9lans narcissiques, je vais vers le monde muet, m\u2019assois au milieu des lentisques, des gen\u00eats, laisse mon regard courir sur les biceps des figuiers. Et la \u00ab brosserie touffue de poils verts \u00bb des grands pins, c\u2019est avec le pinceau, comme Ponge, r\u00e9p\u00e9tant l\u2019exercice, que j\u2019essaie de la dire. C\u2019est certainement pas grand-chose et tr\u00e8s na\u00eff de sugg\u00e9rer qu\u2019on puisse consid\u00e9rer les choses autrement qu\u2019on le fait. Est-ce que c\u2019est pas revenir sur les pas des Impressionnistes que de peindre comme je le fais des bords de mer et des arbres ? Qui pour croire que \u00e7a a la moindre valeur politique &#8211; po\u00e9tique ? Moi je regarde aux belles lumi\u00e8res comme \u00e0 un soleil qui se couche, je retourne arpenter les sentiers et bien s\u00fbr j\u2019entends les canons de la guerre. Mais que voulez-vous, \u00ab Quelque part, dans le monde, au pied d\u2019un talus, Un d\u00e9serteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage. \u00bb (Desnos)<\/p>\n<p>Image : Agave, huile sur papier, 2006. Photo : Assaf Gruber.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Il ne faut jamais avoir une id\u00e9e, une pens\u00e9e, un mot \u00e0 sa port\u00e9e lorsqu\u2019on a besoin d\u2019une sensation. \u00bb \u00ab La sensation est \u00e0 la base de tout, pour un peintre. \u00bb C\u00e9zanne \u00ab Passage au pied du fort par une br\u00e8che, un vieil \u00e9boulement dans la muraille secondaire. Aucun arbre. 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