{"id":8026,"date":"2024-05-07T18:19:30","date_gmt":"2024-05-07T17:19:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8026"},"modified":"2024-05-07T18:19:30","modified_gmt":"2024-05-07T17:19:30","slug":"choregraphie-des-derives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/choregraphie-des-derives\/","title":{"rendered":"Chor\u00e9graphie des d\u00e9rives"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab C\u2019est ainsi que, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 me taire sur ma vie, je l\u2019ai quand m\u00eame confess\u00e9e \u00e0 l\u2019aide de tout ce que je peignis. \u00bb<\/em><br \/>\nJean H\u00e9lion<\/p>\n<p><em>\u00ab Je me souviens d\u2019avoir plaisir \u00e0 noter sur le mur jauni toute la constellation des trous de punaises r\u00e9cemment arrach\u00e9es. On peut chanter sur n\u2019importe quoi, sur la chose et sur la trace. \u00bb<\/em><br \/>\nJean H\u00e9lion<\/p>\n<p>On dira pour commencer que la plupart sans doute de nos mouvements sont inconscients. Que l\u2019on est \u00ab emmen\u00e9 vers \u00bb ou \u00ab emmen\u00e9 \u00e0 \u00bb sans que l\u2019on ait \u00e0 soi-m\u00eame \u00e0 le justifier. Et que cela n\u2019est pourtant jamais sans raison, que celle-ci &#8211; ou celles-ci &#8211; soient futiles, minuscules, ou hauban\u00e9es, orient\u00e9es solidement par un projet, une \u00e9thique, une strat\u00e9gie. H\u00e9sitantes ou imp\u00e9rieuses.<br \/>\nAu fond, on pourrait vivre sans se retourner, sans s\u2019expliquer, mu tant\u00f4t par raison, tant\u00f4t par d\u00e9sir, caprice, hasard, sollicitations, appels selon des modalit\u00e9s voisines de la somnolence ou de la distraction. Exactement comme on agit entre deux prises de d\u00e9cisions, emport\u00e9 par un mouvement, une chaine causale plus ou moins complexe, l\u2019\u00e9conomie des automatismes et des r\u00e9flexes, la pente de l\u2019intuition. Peut-\u00eatre plus pr\u00e8s encore du d\u00e9li\u00e9 des r\u00eaves.<br \/>\nC\u2019est un des grands plaisirs de l\u2019existence que cherchent les sports dits \u00ab de glisse \u00bb. Cette force d\u2019entrainement, d\u2019\u00e9lan qui emporte le geste dans une chor\u00e9graphie fluide. Ces moments o\u00f9 ce n\u2019est pas l\u2019accroche qui d\u00e9place, comme l\u2019\u00e9laboration conceptuelle, r\u00e9fl\u00e9chie accroche pour v\u00e9hiculer la pens\u00e9e, mais une sorte de sustentation, de flottement, de souplesse, de courbure qui font que \u00e7a glisse. Et l\u2019incise graphique d\u2019une prise de care. Quand le geste suit et \u00e9pouse les vallonnements, les reliefs du paysage, se module, dessine \u00e0 m\u00eame le vent \u00e0 la mani\u00e8re du plan\u00e9 des go\u00e9lands. Il suffit d\u2019une impulsion quand dans son dos monte et grossit la vague, d\u2019un positionnement, d\u2019une posture, d\u2019une mani\u00e8re d\u2019\u00e9pouser cette physique pour se retrouver emport\u00e9, aspir\u00e9, transport\u00e9 dans les deux sens du terme. Et c\u2019est en dansant encore, en planant presque, que l\u2019on suivra la veine, que l\u2019on prendra la vague pour d\u00e9river avec elle le long de son d\u00e9roul\u00e9 en jouant des possibles, improvisant des s\u00e9quences de courbes amples et souples ou nerveuses et bris\u00e9es. La po\u00e9sie, la musique engendrent les m\u00eames transports physiques, la m\u00eame f\u00e9licit\u00e9, la m\u00eame d\u00e9lectation. La conversation parfois. Il est possible que l\u2019\u0153il aussi, sinuant \u00e0 travers le paysage visuel d\u2019une \u0153uvre plastique s\u2019\u00e9meuve semblablement. Jouissance physique et intellectuelle m\u00eal\u00e9es dans l\u2019exp\u00e9rience qui fait \u00e9prouver son corps dans ses capacit\u00e9s, ses ressources quand un \u00e9v\u00e9nement, un terrain le sollicitent. Qui fait \u00e9prouver la g\u00e9om\u00e9trie les reliefs du monde quand les sens les r\u00e9v\u00e8lent au t\u00e2t\u00e9 et presque sous la caresse. Quand bien m\u00eame on resterait debout face \u00e0 un mur, les bras ballants ou crois\u00e9s sur le buste, r\u00e9solument plant\u00e9 avec l\u2019\u0153il fr\u00e9missant seulement et toute cette m\u00e9canique invisible \u00e0 laquelle il participe et qui se cache derri\u00e8re le mot de regard. Quand bien m\u00eame le corps ne serait que cette image qu\u2019on sollicite en r\u00eave, parcouru de mar\u00e9es internes qui ne font que frissonner discr\u00e8tement \u00e0 la surface de l\u2019enveloppe. \u00ab Il y a dans la surface du tableau, note Bernard No\u00ebl, une \u00e9paisseur excitante, qui agit massivement sur tous les sens du spectateur et qui les unifie dans son mouvement. \u00bb Et ce qui au fond s\u2019entend assez volontiers dans les \u0153uvres de l\u2019abstraction lyrique o\u00f9 ce mouvement est d\u00e9ploy\u00e9 dans sa phrase \u00e0 travers l\u2019espace visible, se donne pour \u00e9vident dans la peinture gestuelle qui porte la trace du corps qui en a \u00e9t\u00e9 le vecteur ou le sismographe, se retrouve encore au sein de l\u2019expression figurative, tant dans sa composante visuelle ou concr\u00e8te, mat\u00e9rielle, que dans le canevas de sa narration. Tant dans les conversations qui se font entre les couleurs, les masses, les lumi\u00e8res, les formes que dans l\u2019agencement des plans, des figures, les connivences de l\u2019implicite et des renvois. \u00ab L\u2019art pense \u00bb, jette Deleuze. Et sa mat\u00e9rialit\u00e9 nous introduit \u00e0 l\u2019imm\u00e9diate intimit\u00e9 toute physique, sensuelle si l\u2019on veut, de cette pens\u00e9e. L\u2019art jouit aussi de ses propres possibilit\u00e9s, de son extase expressive. De l\u2019entra\u00eenement qu\u2019il provoque ou qu\u2019il relance. <\/p>\n<p>\u00ab [On est] dans une sorte de discontinuit\u00e9 pr\u00e9alable dont on ne peut jamais venir \u00e0 bout et pour laquelle on ne rencontre ni sol fondamental, ni point de d\u00e9part, ni cause d\u00e9terminante. Dans ce nuage d\u2019\u00e9v\u00e9nements, on peut se d\u00e9placer \u00bb \u00e9crit Michel Foucault. Cette possibilit\u00e9 de mouvement, on dira qu\u2019elle est un jeu. L\u2019art pense et jouit du jeu.<br \/>\nPeu de gens sauraient dire comment ils en sont arriv\u00e9s \u00e0 mener les vies qu\u2019ils m\u00e8nent, pourquoi ils sont tomb\u00e9s amoureux de telle ou telle personne, pourquoi ils appr\u00e9cient tel ou tel paysage, compagnonnage, musique ou film. Cela ne discr\u00e9dite pas les n\u00e9cessit\u00e9s, n\u2019alt\u00e8re pas l\u2019\u00e9lan, le plaisir. Des journ\u00e9es se font comme \u00e7a \u00e0 l\u2019atelier quand travailler n\u2019est que s\u2019abandonner \u00e0 une pente naturelle ou des n\u00e9cessit\u00e9s qu\u2019on ignore en somnambule, en r\u00eaveur \u00e9veill\u00e9. Quand les mains s\u2019agitent d\u2019un mouvement propre, d\u00e9laissant la pesante et embarrass\u00e9e industrie des r\u00e9flexions, intelligence et \u00e9laborations volontaires pour adopter la fa\u00e7on qu\u2019ont les papillons de butiner selon un trajet al\u00e9atoire compliqu\u00e9 qui d\u00e9joue nos d\u00e9sirs de ligne et de lisibilit\u00e9. Un trajet fait de suscitations, de sentiments et de caprices, de divagations, de capillarit\u00e9s, d\u2019inclinaisons.<br \/>\nDessiner, peindre est parfois comme danser sur de la musique. On va alors dans la confiance de ce qui vient, de l\u2019instant et de la proximit\u00e9, tout occup\u00e9 \u00e0 quelque chose de tr\u00e8s local en somme et de tr\u00e8s imm\u00e9diat, brodant, tricotant, ignorant les perspectives, les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs. Confiant peut-\u00eatre dans le fait qu\u2019un geste se d\u00e9ploie naturellement, que la patience et la logique constructive du proche en proche ou du peu \u00e0 peu valent l\u2019embard\u00e9e et la planification. Pr\u00e9f\u00e9rant au programme une disponibilit\u00e9 sensible ouverte aux bifurcations, aux buissonnements, \u00e0 l\u2019al\u00e9a. Funambules accueillant le d\u00e9s\u00e9quilibre comme g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019hypoth\u00e8ses chor\u00e9graphiques. Bernard No\u00ebl touche \u00e0 une m\u00e9canique semblable observant les dessins d\u2019Andr\u00e9 Masson, qui lui fait dire que \u00ab l\u2019\u0153il est le sexe de la t\u00eate \u00bb. Peut-\u00eatre tout jeu est une modalit\u00e9 de l\u2019\u00e9rotisme. Sans doute, \u00ab il y a des signes dans l\u2019air, puis le corps oublie l\u2019appel du sens dans son emportement \u00bb. Ce n\u2019est qu\u2019ensuite, r\u00e9trospectivement que pour s\u2019en expliquer, par curiosit\u00e9, on tentera de d\u00e9plier la chose, d\u2019observer ou analyser ce qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u0153uvre, pris en charge par l\u2019embarcation rapide de l\u2019intuition, par l\u2019entrainement d\u2019un mouvement semblable \u00e0 cette succession de d\u00e9s\u00e9quilibres rattrap\u00e9s qui fait la marche. Il semblera alors que ce que l\u2019on appelle ainsi intuition est une m\u00e9moire obscure, une attention continue, comme une ligne de vie, qui double l\u2019exp\u00e9rience brouillonne de surface. Une forme de tuteur invisible, en retrait, qui guide les gestes, optimise les calculs statistiques pour r\u00e9engager le corps constamment en contr\u00f4lant le cap. Un second corps, invisible, impalpable qui appuie doucement sur la trame de l\u2019espace comme on creuse un sillon pour guider l\u2019eau dans sa forme. Mais aussi une confiance. Celle, na\u00efve, de l\u2019enfant qui d\u00e9couvre les possibilit\u00e9s de son corps, de sa volont\u00e9, de ses expressions ; s\u2019en fait le spectateur volubile. De l\u2019amoureux de la libert\u00e9. Confiance d\u00e9gag\u00e9e de tout <em>a priori<\/em> et qui consid\u00e8re comme une \u00ab la main insens\u00e9e et la main habile, sensible, intelligente \u00bb, comme l\u2019\u00e9crit encore Bernard No\u00ebl, et mise alors \u00ab sur le hasard tout ce qu\u2019il mettait sur la ma\u00eetrise \u00bb. <\/p>\n<p>Image : Fernand Deligny, journal de Janmari, janvier 1974.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab C\u2019est ainsi que, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 me taire sur ma vie, je l\u2019ai quand m\u00eame confess\u00e9e \u00e0 l\u2019aide de tout ce que je peignis. \u00bb Jean H\u00e9lion \u00ab Je me souviens d\u2019avoir plaisir \u00e0 noter sur le mur jauni toute la constellation des trous de punaises r\u00e9cemment arrach\u00e9es. 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