{"id":8047,"date":"2024-06-09T16:28:35","date_gmt":"2024-06-09T15:28:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8047"},"modified":"2024-06-09T16:28:35","modified_gmt":"2024-06-09T15:28:35","slug":"admettons","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/admettons\/","title":{"rendered":"admettons"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab D\u00e8s qu\u2019on approfondit on quitte le r\u00e9el. \u00bb<\/em><br \/>\nCl\u00e9ment Rosset<\/p>\n<p>Admettons. Tu t\u2019assois au bureau &#8211; ou tu y es d\u00e9j\u00e0 assis &#8211; et tu as ce geste. Par-dessus les fichiers d\u00e9pos\u00e9s l\u00e0, par-dessus les fen\u00eatres ouvertes et ces diverses choses en cours vou\u00e9es \u00e0 attendre, insoldables (le bureau de l\u2019\u00e9cran double le d\u00e9sordre du bureau qui le soutient), par-dessus d\u2019autres fichiers textes, tu en ouvres un nouveau. Le bandeau bleu en haut annonce Document10 (9 l\u00e0-dessous ouverts, en cours, peut-\u00eatre pas m\u00eame sauvegard\u00e9s ?). Et sur le fond gris p\u00e2le qui masque presque tout l\u2019\u00e9cran et laisse deviner dans les marges un arri\u00e8re-plan feuillet\u00e9, encombr\u00e9, le rectangle vertical blanc de la page vierge tronqu\u00e9 au pied. Tu d\u00e9blaies un espace. Repousse localement l\u2019encombrement ordinaire, le brassage courant \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie. Admettons qu\u2019il te restait un peu d\u2019\u00e9nergie ou un peu de temps en sus (Mais en r\u00e9alit\u00e9, ce temps, cette \u00e9nergie, tu les prends sur autre chose, toujours.). Ou que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 une forme de prise d\u2019air perc\u00e9e dans la masse courante. Et admettons que ce geste pour partie automatique tu l\u2019as fait dans l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9claircir un certain point. Avec l\u2019intention de d\u00e9poser-l\u00e0 une consid\u00e9ration, une remarque, un retour d\u2019exp\u00e9rience &#8211; on dit \u00ab poser des mots \u00bb sur les choses comme de rabattre ce qui papillonne sur un seul et m\u00eame plan, le rendre lisible, l\u2019apaiser. Parce que dans le flux presque constant des pens\u00e9es, des r\u00eaveries qui font comme fredonner par-dessus les mouvements quotidiens, tu as eu l\u2019impression de buter sur quelque chose, une tr\u00e8s humble r\u00e9v\u00e9lation, une petite v\u00e9rit\u00e9, une marche un peu solide. Simplement l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait possible en cet instant de rapatrier dans l\u2019intelligible quelque chose de volage. Du moins, te reste dans un reflux de conscience une sensation un peu localisable, ou un agglom\u00e9ra de mots, une sorte de titre. \u00c7a reste difficile \u00e0 dire clairement, si c\u2019est chercher \u00e0 formuler pour apaiser, pour r\u00e9duire, pour d\u00e9tourer ou \u00e0 l\u2019inverse pour \u00e9tendre, lier, d\u00e9ployer.<br \/>\nAlors il faut r\u00e9capituler, remonter le cours de ce mouvement mental, d\u00e9gager d\u00e9licatement le syst\u00e8me racinaire qui vient avec l\u2019\u00e9v\u00e9nement et qui ne le laisse pas se d\u00e9tacher si ais\u00e9ment du milieu, de la friche o\u00f9 il a \u00e9clos. Ce qui am\u00e8ne \u00e0 consid\u00e9rer un cercle, puis un autre cercle plus large et plus large encore, les diverses implications initiales sans lesquelles la trouvaille serait \u00e0 peu pr\u00e8s ind\u00e9chiffrable. Alors, il faut engager la grammaire. Un d\u00e9veloppement construit. Dire les \u00e9chos qui s\u2019invitent \u00e0 diff\u00e9rentes profondeurs, les parages qui s\u2019esquissent, le contexte, les dynamiques en jeu. Reprendre.<br \/>\nAdmettons que \u00e7a ressemble au fait de poser un nom sur une chose, comme le fait un botaniste par exemple qui vient placer un sp\u00e9cimen dans une famille, une classe, un ordre. Une mani\u00e8re d\u2019indexer et de l\u00e9gender. Que cela tient d\u2019un mouvement positiviste.<br \/>\nOn l\u2019admet jusque \u00e0 un point. A constater que l\u2019engagement d\u00e9borde imm\u00e9diatement ce seul objet. Le langage n\u2019est pas seulement un outil, il est aussi une mati\u00e8re avec sa plasticit\u00e9, susceptible d\u2019un mouvement. Plasticit\u00e9 dont on se prend au jeu d\u2019explorer, d\u2019\u00e9prouver les multiples possibilit\u00e9s. Pour le botaniste peut-\u00eatre aussi est-ce pr\u00e9texte \u00e0 agencer, \u00e0 faire chanter la langue ? Puisque les mots sont d\u2019abord autour de vous et que c\u2019est leur usage qu\u2019il s\u2019agit d\u2019apprendre pour acqu\u00e9rir un pouvoir sur les autres et sur les choses.<br \/>\nL\u2019intention, dans l\u2019usage, est intermittente. Vous vous mettez en marche \u00e0 la recherche d\u2019un crayon parce que vous n\u2019en avez plus et que vous en avez besoin &#8211; en anticipez le besoin \u00e0 venir. Et puis marcher absorbe toute votre attention. Vous marchez pour marcher. Vous avez plaisir \u00e0 marcher. Vous \u00eates simplement, naturellement en marche. Vous exercez une sorte d\u2019autod\u00e9termination. Vous r\u00e9pondez \u00e0 un \u00e9lan. Vous fl\u00e2nez. Vous vous laissez emporter par les rues, l\u2019animation de la ville, la douceur du temps. Vous r\u00e9pondez \u00e0 vos sens, \u00e0 la configuration de votre corps semble-t-il pr\u00e9dispos\u00e9 \u00e0 marcher, \u00e0 \u00e9couter et sentir. Le soleil tombe sur les fa\u00e7ades, les gens vaquent \u00e0 leurs occupations, ils ont des d\u00e9marches, des costumes, des visages. Une voiture d\u00e9marre, une autre klaxonne. Vous repensez au crayon, remobilisez votre esprit. Mais le crayon peut-\u00eatre c\u2019est un pr\u00e9texte. J\u2019emprunte l\u2019exemple \u00e0 Virginia Woolf : <em>\u00ab De m\u00eame que le chasseur de renard chasse afin de pr\u00e9server l\u2019\u00e9levage des chevaux, et que le golfeur joue afin de pr\u00e9server les grands espaces des promoteurs, de m\u00eame, lorsque le d\u00e9sir nous prend d\u2019arpenter les rues au hasard, un crayon fait office de pr\u00e9texte et, nous levant d\u2019un bond, nous nous \u00e9crions : \u00ab Il faut vraiment que j\u2019ach\u00e8te un crayon ! \u00bb, comme si, sous couvert de cet alibi, nous pouvions c\u00e9der sans risque au plus grand plaisir de la vie citadine en hiver \u2013 arpenter les rues de Londres. \u00bb<\/em><br \/>\nIl n\u2019est pas impossible que j\u2019ai mobilis\u00e9 l\u2019esquisse d\u2019une r\u00e9flexion comme on se fabrique un mobile pour simplement venir l\u00e0 exercer cette capacit\u00e9 acquise \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 tisser puisque le texte est cousin de cette ancestrale activit\u00e9 qui consiste \u00e0 fabriquer des surfaces \u00e0 partir de lignes. Peut-\u00eatre est-ce pour poursuivre ce long apprentissage de l\u2019\u00e9criture, explorer ses possibilit\u00e9s, les miennes dans son usage ? Et d\u00e9j\u00e0 me voil\u00e0 sans l\u2019avoir vraiment voulu \u2013 sans savoir l\u2019avoir quelque part voulu \u2013 \u00e0 travailler des motifs, des variations de motifs ; \u00e0 faire jouer le fil et le n\u0153ud.<br \/>\nFredonner ou chanter c\u2019est se donner de l\u2019allant, se bercer pour s\u2019apaiser. Un d\u00e9tour pour agir sur soi comme de l\u2019ext\u00e9rieur. Je reconnais \u00eatre \u00e0 l\u2019instant emport\u00e9 par un mouvement que j\u2019ai moi-m\u00eame initi\u00e9. J\u2019\u00e9cris. Je d\u00e9rive. Je m\u2019emporte. Je m\u2019embarque. Comme on dit : \u00ab je m\u2019\u00e9nerve \u00bb. Je reconnais-l\u00e0 la malice des r\u00eaves qui suscitent eux-m\u00eames leur propre mouvement, cette esp\u00e8ce de danse mentale qui se lib\u00e8re de l\u2019autorit\u00e9 du r\u00e9el pour la tresser aux sinuosit\u00e9s, aux courbes de l\u2019imagination.<br \/>\nJe bricole, j\u2019\u00e9labore, j\u2019architecture, je sculpte un texte maintenant, qui devra tenir sur lui-m\u00eame, s\u2019\u00e9paissir de plis, d\u2019arcanes, jeter des lignes ici et l\u00e0, s\u2019interrompre pour saluer de la main, bifurquer, se retourner sur lui-m\u00eame. Me surprendre, m\u2019emmener l\u00e0 o\u00f9 je sais pas. Je lui r\u00eave une r\u00e9alit\u00e9 corporelle aussi simple, \u00e9vidente et \u00e9poustouflante, jouissive, que celles qui font la r\u00e9alit\u00e9 du vivant, de l\u2019ornithorynque au palmier dattier, du l\u00e9murien \u00e0 l\u2019asperge. La m\u00eame \u00e9vidence. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on se croit un peu d\u00e9miurge ? Je fais comme avec les tableaux. M\u00eame aventure. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a. Simplement essayer de faire un tableau de mots. De faire tenir des sons, des sens, des verbes et des adverbes, des d\u00e9terminants, des qualificatifs.<br \/>\nOn m\u2019a demand\u00e9 un fois ; parce que les tableaux \u2013 les tableaux de peinture &#8211; \u00e7a ne suffit pas ? C\u2019est chercher quoi dans la mati\u00e8re des mots \u00e0 quoi la mati\u00e8re des images ne saurait pr\u00e9tendre ? Palier quel impossible, quel angle mort, quelle r\u00e9sistance ? Simplement changer de source ? \u00c7a aussi on pourra l\u2019admettre. Ce besoin de mobilit\u00e9. Cette curiosit\u00e9 physique, tactile tout autant qu\u2019intellectuelle. Un app\u00e9tit, quand le sentiment de vanit\u00e9 se d\u00e9chire un peu, pour toutes sortes de petites possibilit\u00e9s. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab D\u00e8s qu\u2019on approfondit on quitte le r\u00e9el. \u00bb Cl\u00e9ment Rosset Admettons. 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