{"id":8050,"date":"2024-06-13T11:19:00","date_gmt":"2024-06-13T10:19:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8050"},"modified":"2025-10-09T08:40:38","modified_gmt":"2025-10-09T07:40:38","slug":"la-malice-en-peinture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-malice-en-peinture\/","title":{"rendered":"La malice en peinture"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Je recommence, puisque j&rsquo;avais cru pouvoir finir. Je recommence m\u00eame, parce que j&rsquo;avais cru pouvoir finir. C&rsquo;est ce que j&rsquo;appelle ailleurs \u00ab la passe \u00bb : je croyais que c&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. Seulement voil\u00e0, cette cr\u00e9ance : \u00ab je croyais que c&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9 \u00bb cette cr\u00e9ance m&rsquo;a donn\u00e9 l&rsquo;occasion de m&rsquo;apercevoir de quelque chose. C&rsquo;est m\u00eame comme \u00e7a &#8211; ce que j&rsquo;appelle \u00ab la passe \u00bb &#8211; \u00e7a donne l&rsquo;occasion tout d&rsquo;un coup de voir un certain relief, un relief de ce que j&rsquo;ai fait jusqu&rsquo;ici. Et c&rsquo;est ce relief qu&rsquo;exprime exactement mon titre de cette ann\u00e9e, celui que vous avez pu lire, j&rsquo;esp\u00e8re, sur l&rsquo;affiche, et qui s&rsquo;\u00e9crit : Les non-dupes errent. \u00bb<\/em><br \/>\nLacan<\/p>\n<p><em>\u00ab J\u2019appellerai ainsi d\u00e9-co\u00efncidence ce descellement laissant para\u00eetre \u2013 d\u00e9faisant de l\u2019int\u00e9rieur tout ordre qui, s\u2019instaurant, se fige \u2013 des ressources qu\u2019on n\u2019imaginait pas. (\u2026) Sur quoi d\u2019inou\u00ef peut ouvrir, du sein m\u00eame du cours continu des choses, ce qui s\u2019y trame subrepticement d\u2019\u00e9cart et de dissidence ? Et l\u2019art, d\u00e8s lors, en ce sens, ne fait-il pas cause commune avec l\u2019existence ? \u00bb<\/em><br \/>\nFran\u00e7ois Jullien<\/p>\n<p><em>\u00ab Peinture : Art de prot\u00e9ger les surfaces plates des intemp\u00e9ries et de les exposer \u00e0 la critique \u00bb.<\/em><br \/>\nAmbrose Bierce<\/p>\n<p><em>\u00ab Locus est generationis principium activum. Le lieu est un principe actif d\u2019engendrement \u00bb<\/em><br \/>\nAlbert le Grand<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Personne n&rsquo;avait remarqu\u00e9 qu&rsquo;en peignant cette cath\u00e9drale, Monet s&rsquo;\u00e9tait efforc\u00e9 de rendre la lumi\u00e8re et l&rsquo;ombre pos\u00e9s sur ses murs; non, cela est inexact : en r\u00e9alit\u00e9, tous les efforts de Monet tendaient \u00e0 cultiver la peinture qui poussait sur les murs de la cath\u00e9drale. Ce n&rsquo;\u00e9taient pas la lumi\u00e8re et l&rsquo;ombre qui constituaient son objectif principal, mais la peinture plac\u00e9e dans l&rsquo;ombre et dans la lumi\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nMalevitch<\/p>\n<p>Ce pourrait \u00eatre une fa\u00e7on de traverser l\u2019histoire de l\u2019art par le d\u00e9tail : relever, flagrants ou discrets, les moments de jeu que les peintres ont gliss\u00e9s dans leurs \u0153uvres, comme ironie ou connivence nous r\u00e9v\u00e9lant comment les choses ne sont pas tout \u00e0 fait ce qu\u2019on croit ou voudrait croire qu\u2019elles sont. Comment le voir se trame, comment le visible se d\u00e9multiplie. Ces moments de d\u00e9-co\u00efncidences, de retournements o\u00f9 la sc\u00e8ne bascule sur les coulisses, o\u00f9 l\u2019illusion se d\u00e9nonce, s\u2019avoue comme telle au sein m\u00eame du r\u00e9cit qu\u2019elle sert.<br \/>\nLa peinture d\u00e9signe dans le langage courant cette mati\u00e8re fluide et colorante que l\u2019on applique sur une surface en m\u00eame temps que l\u2019activit\u00e9 en elle-m\u00eame avec sa technicit\u00e9, ses raffinements, son histoire. On fait de la peinture, non pas quand on la fabrique, m\u00e9langeant liant et pigment, mais en l\u2019utilisant ; c\u2019est-\u00e0-dire en peignant. L\u2019un \u00e9tant le potentiel de l\u2019autre ou l\u2019autre l\u2019horizon et l\u2019aboutissement, la r\u00e9alisation de l\u2019un. Mais la peinture, c\u2019est aussi cet objet-support dans lequel la r\u00e9alisation s\u2019incarne, puisqu\u2019on dit peinture &#8211; c\u2019est une synecdoque &#8211; comme on dit tableau, \u00e9vacuant verbalement l\u2019objet, le support, \u00e0 la faveur duquel et sur laquelle la peinture advient, se transporte, se donne \u00e0 voir pour en quelque sorte l\u2019abstraire ou l\u2019id\u00e9aliser. Le tableau c\u2019est le plateau sur lequel se pr\u00e9sente la t\u00eate de Jean le Baptiste. La peinture c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le sang.<br \/>\nPendez sur un clou plant\u00e9 au mur une toile blanche. Posez-l\u00e0 simplement \u00e0 son pied, l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9e pour qu\u2019elle y tienne adoss\u00e9e. Tenez-vous \u00e0 un pas ou deux pour la consid\u00e9rer. Vous regardez la peinture. Une peinture. De la peinture. Et tout le vertige est l\u00e0. Vous t\u00e2tez, vous fouillez du regard les nuances, les textures d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre. Ou vous glissez n\u00e9gligemment sur l\u2019objet que l\u2019on nomme tableau ou peinture, le volume qu\u2019il occupe, sa fa\u00e7on de recevoir la lumi\u00e8re ou de produire une petite ombre. Vous scrutez le geste, la touche, la main (l\u2019absence ou l\u2019invisibilit\u00e9 du geste, de la touche, de la main\u2026), l\u2019aventure ou l\u2019\u00e9v\u00e9nement pictural, expressif ou retenu, lyrique, laborieux, r\u00eache et minimal ou d\u00e9j\u00e0 sensuel. Et tout ce que vous pouvez interpr\u00e9ter ou ressentir tient \u00e0 cette mat\u00e9rialit\u00e9 premi\u00e8re \u2013 la peinture \u2013 telle qu\u2019elle sugg\u00e9ra \u00e0 Maurice Denis la d\u00e9finition concr\u00e8te, pragmatique que l\u2019on conna\u00eet : \u00ab un tableau, avant d&rsquo;\u00eatre un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assembl\u00e9es \u00bb. La peinture physique et ressentie qui fit dire \u00e0 Matisse qu\u2019\u00ab un centim\u00e8tre carr\u00e9 de bleu n&rsquo;est pas aussi bleu qu&rsquo;un m\u00e8tre carr\u00e9 du m\u00eame bleu. \u00bb<\/p>\n<p>On connait l\u2019anecdote que rapporte Kandinsky en guise de marqueur symbolique d\u2019une r\u00e9v\u00e9lation et de la naissance moderne de l\u2019art abstrait. C\u2019est de ne pas pouvoir identifier le sujet d\u2019un tableau, d\u00e9chiffrer ce qu\u2019il repr\u00e9sente, parce qu\u2019il est retourn\u00e9 parmi d\u2019autres dans le d\u00e9sordre de l\u2019atelier \u00e0 quelque distance et parce que ce d\u00e9faut de lisibilit\u00e9 figurative n\u2019enl\u00e8ve manifestement rien \u00e0 la pr\u00e9sence ou au charme du tableau et m\u00eame davantage l\u2019exalte, la lib\u00e8re, que l\u2019artiste en vient \u00e0 consid\u00e9rer que \u00ab Le sujet n&rsquo;avait plus de place dans mes tableaux. Il leur \u00e9tait m\u00eame nuisible \u00bb.<br \/>\nLa mythologie confirme l\u2019intuition provoqu\u00e9e par la s\u00e9rie des Meules de foin de Monet, d\u00e9couvertes quelques ann\u00e9es auparavant : \u00ab\u00a0Il s&rsquo;en d\u00e9gageait la puissance incroyable, inconnue pour moi, d&rsquo;une palette qui d\u00e9passait tous mes r\u00eaves. Le sujet n&rsquo;\u00e9tait donc pas indispensable au tableau.\u00a0\u00bb Et prolonge ces intuitions des romantiques, de Delacroix notamment, consid\u00e9rant qu\u2019un tableau \u00ab ne doit pas \u00eatre trop fini \u00bb ou louant chez G\u00e9ricault ces \u00e9tudes de pieds et de mains (\u00ab morceaux anatomiques \u00bb) dans lesquelles se manifestent l\u2019absence de sujet (nulle th\u00e8se, nulle narration, l\u2019homme dans sa plus prosa\u00efque mati\u00e8re). Rembrandt avait d\u00e9j\u00e0 sollicit\u00e9 un b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 qui nous parvient aujourd\u2019hui comme un \u00ab sacr\u00e9 morceau de peinture \u00bb. Et Georges Didi-Huberman analyse longuement chez Fra Angelico un usage non mim\u00e9tique du geste pictural, des \u00ab zones de relative d\u00e9figuration \u00bb.<br \/>\nLes mythes et l\u00e9gendes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9textes \u00e0 peindre des athl\u00e8tes, des drames, des femmes nues et lascives, les armures et pi\u00e8ces orf\u00e8vreries pr\u00e9textes \u00e0 bravoure, les parterres pr\u00e9textes \u00e0 manifester un art de l\u2019observation botanique ; le corps d\u2019un Christ transit pouvait \u00e0 travers l\u2019\u0153uvre de pi\u00e9t\u00e9, le discours moral, la saisie physique, \u00eatre l\u2019occasion de travailler une palette d\u2019effets et de nuances, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 exercer quelques potentialit\u00e9s picturales. Ingres assuma les distorsions anatomiques de sa Grande Odalisque, inf\u00e9odant le corps \u00e0 l\u2019harmonie, \u00e0 l\u2019entrainante dynamique des courbes. Les exemples ne manquent pas. L\u2019art dit-on se manifeste dans l\u2019\u00e9cart. La gymnastique des \u00e9carts.<br \/>\nIls furent quelques-uns \u00e0 \u00e9noncer \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne que le sujet de la peinture c\u2019\u00e9tait la peinture elle-m\u00eame, ses potentialit\u00e9s, ses remuements, sa plasticit\u00e9, les \u00e9v\u00e9nements concrets qui s\u2019y jouaient, stridences ou calme l\u00e9nifiant, dynamisme, \u00e9quilibres, d\u00e9s\u00e9quilibres, jusqu\u2019au tutoiement de ses limites, sa disparition, sa r\u00e9incarnation dans le collage ou la photographie, ses convulsions diverses. La peinture comme langage. La peinture comme mat\u00e9riau. Comme concept. La peinture \u00e9tendue comme un certain usage des rapports de couleur\u2026 <\/p>\n<p>Ici un escargot, l\u00e0 une mouche dont on ne sait dire s\u2019ils sont dans ou sur l\u2019image. Comme un passant traversant inopin\u00e9ment un tournage. Un couteau en \u00e9quilibre qui fait mine de tomber hors du tableau, des regards adress\u00e9s qui traversent la surface, d\u2019autres qui se font traverser \u00e0 la faveur d\u2019une m\u00e9ditation pour laquelle ils ont \u00e9t\u00e9 une fen\u00eatre ouverte. Des murs qui se confondent \u00e0 la surface de la toile des fen\u00eatres qui redoublent celle du tableau dans son cadre. Des perturbations, des ambigu\u00eft\u00e9s perspectives. Des r\u00e9serves et des morceaux inachev\u00e9s, des couleurs non naturalistes. Des illusions et des d\u00e9trompe-l\u2019\u0153il. Le jeu libre de la touche ou le dos du pinceau qui vient fouiller la p\u00e2te l\u00e0 o\u00f9 se sugg\u00e8re une dentelle ou une fraise. Ce badigeon de blanc qui fait signe dans une peinture de Vermeer, sensualit\u00e9 aptique qui affole les sens, alors que sagement il mime le badigeon blanc d\u2019un mur chaul\u00e9.<br \/>\nCe n\u2019est pas seulement que la figuration ou le figural sont hant\u00e9s par l\u2019invisible. C\u2019est que le sens est aiguillonn\u00e9 par le non-sens, la forme par l\u2019informe, la m\u00e9tabolisation par l\u2019\u00e9tat des choses qui la pr\u00e9c\u00e8de. Picasso commentant cette T\u00eate de taureau obtenue par l\u2019assemblage d\u2019une selle et d\u2019un guidon de v\u00e9lo ne peut s\u2019emp\u00eacher de l\u2019imaginer un jour d\u00e9faite par le temps pour redevenir selle et guidon. Et on aime avec lui que le r\u00e9cit cohabite avec la pr\u00e9sence immanente des mat\u00e9riaux qu\u2019il m\u00e9tabolise. On aime en somme que le r\u00e9cit, tout en charmant par son efficace, on nous entrainant dans son monde, se donne pour tel. On aime percevoir, go\u00fbter son caract\u00e8re organisateur, son r\u00eave, et dans le m\u00eame temps la friche qui perce dans les fissures, entre les joints. L\u2019invraisemblable puissance tellurique sur laquelle et \u00e0 partir de laquelle on r\u00eave. Le mouvement de l\u2019incarnation et de la figuration rendu \u00e0 lui-m\u00eame d\u2019\u00eatre saisit sur le seuil. Foi et ironie, gravit\u00e9 et rire m\u00eal\u00e9s ou dansant autour du miracle qu\u2019ils et elles fabriquent.<\/p>\n<p>Image : Gilles Elie, <em>Embarquement imm\u00e9diat<\/em>, 2022, acrylic on linen, 89 x 116 cm.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Je recommence, puisque j&rsquo;avais cru pouvoir finir. Je recommence m\u00eame, parce que j&rsquo;avais cru pouvoir finir. C&rsquo;est ce que j&rsquo;appelle ailleurs \u00ab la passe \u00bb : je croyais que c&rsquo;\u00e9tait pass\u00e9. 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