{"id":8066,"date":"2024-08-27T10:05:49","date_gmt":"2024-08-27T09:05:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8066"},"modified":"2024-08-27T10:05:49","modified_gmt":"2024-08-27T09:05:49","slug":"la-faute-a-mabille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-faute-a-mabille\/","title":{"rendered":"La faute \u00e0 Mabille"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Le temps du monde est un enfant qui joue et qui place les pions \u00e7a et l\u00e0 ; c&rsquo;est un royaume de l&rsquo;enfant. \u00bb<\/em><br \/>\nH\u00e9raclite<\/p>\n<p><em>\u00ab Le jeu n\u2019a pas d\u2019autre sens que lui-m\u00eame. \u00bb<\/em><br \/>\nRoger Caillois<\/p>\n<p>Annie Ernaux le confesse dans un petit livre* ; certains choix dans sa vie, certaines aventures dans lesquelles elle s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9e, certains gestes qu\u2019elle a fait n\u2019ont \u00e9t\u00e9 d\u2019une mani\u00e8re que pr\u00e9textes \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Quelquefois elle a aim\u00e9 pour se mettre dans un certain \u00e9tat, pour se \u00ab pousser \u00e0 \u00e9crire \u00bb ou \u00ab d\u00e9clencher l\u2019\u00e9criture d\u2019un livre \u00bb. Je ne m\u2019explique pour ma part pas tout \u00e0 fait ce qui nous pousse, ce qui me pousse \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 peindre, \u00e0 dessiner, \u00e0 photographier. Si je le fais seulement comme on t\u00e2te ou hume, suce le monde, laissant \u00e9chapper alors sous une forme ou une autre le plaisir ou le d\u00e9plaisir, l\u2019\u00e9tonnement, le d\u00e9sarroi, l\u2019incr\u00e9dulit\u00e9, tentant de communiquer mon exp\u00e9rience pour lui donner une valeur objective, ou si la pulsion imageante pr\u00e9c\u00e8de elle aussi le monde et que je vis pour nourrir la b\u00eate. Que je voyage pour prendre des photos quand on penserait que c\u2019est le voyage lui-m\u00eame qui suscite l\u2019acte photographique.<br \/>\nSurvivance du chasseur primitif dont le corps garde le souvenir, subit encore les pulsions. Atavisme d\u2019une pens\u00e9e symbolique qui n\u2019a de cesse de transformer l\u2019exp\u00e9rience en langage et en images au cours d\u2019une interminable digestion. Forme d\u2019\u00e9rotisme qui consiste \u00e0 chercher \u00e0 jouir des moyens dont on dispose en exer\u00e7ant \u00e0 chaque fois que l\u2019occasion le permet cette gestuelle raffin\u00e9e \u2013 ne dit-on pas que pour celui qui a un marteau tout ressemble incidemment \u00e0 un clou ? Addiction qui incite \u00e0 rechercher pour le retrouver un plaisir \u00e9prouv\u00e9 dans l\u2019exercice du regard lorsque l\u2019on comprenait intuitivement qu\u2019il \u00e9tait possible comme dans la danse ou le chant de faire jouer le monde \u00e0 la pointe du regard. Intranquillit\u00e9 fondamentale \u2013 le malheur des hommes venant de ne <em>pas savoir demeurer calmement dans une chambre<\/em>. \u00c9motion se relan\u00e7ant perp\u00e9tuellement. Mani\u00e8re qu\u2019a la vie de s\u2019\u00e9prouver, de prendre conscience d\u2019elle-m\u00eame. Les raisons se multiplient. Comme les images que l\u2019on fait. Et moi, carnet en poche, appareil en bandouli\u00e8re je braconne des situations, des jeux de lumi\u00e8re et d\u2019ombre, des arrangements, des compositions, des signes. <\/p>\n<p>Je ne sais pas quand Pierre Mabille a \u00e9lu pour unique motif de son travail cette forme oblongue, ni quand sa simplicit\u00e9 mutique, son silence g\u00e9om\u00e9trique ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9texte \u00e0 comparaisons et associations \u2013 chacun a voulu la faire parler. Sans doute a-t-il commenc\u00e9 \u00e0 lister pour lui-m\u00eame les \u00e9chos possibles, les suggestions, consid\u00e9rant le travail de l\u2019imagination et ce r\u00e9flexe que l\u2019on a \u00e0 identifier par reconnaissance ou rapprochement \u2013 \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le r\u00e9cit \u00e0 la pr\u00e9sence concr\u00e8te. Certains de ses cataloguent font bonne place \u00e0 cette liste semble-t-il infinie, de la feuille d\u2019olivier ou de laurier, \u00e0 la flamme en passant par l\u2019\u0153il ou l\u2019amande, la mandorle, la rencontre de deux parenth\u00e8ses oppos\u00e9es, le chevauchement de deux cercles&#8230;<br \/>\nJ\u2019ai trouv\u00e9 dans mes archives familiales des cartes postales du d\u00e9but du si\u00e8cle dernier au verso travers\u00e9 d\u2019un lacunaire \u00ab bien arriv\u00e9s \u00bb (la notion d&rsquo;instant \u00e9tait toute autre qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui il y a 60 ans) et dont l\u2019image prenait en charge la communication de mani\u00e8re non verbale. Le num\u00e9rique et les smartphones ont institu\u00e9 l\u2019usage du mms, image non l\u00e9gend\u00e9e porteuse de sous-entendus que le d\u00e9dicataire a charge d\u2019interpr\u00e9ter. Il peut s\u2019agir de taquiner par un \u00ab regarde o\u00f9 je suis (ou avec qui je suis) \u00bb  &#8211; en vacances, sur une plage idyllique, au restau\u2026, ou de lancer une sorte de \u00ab tu as vu \u00bb ou \u00ab tu reconnais \u00bb de connivence tacite. Ainsi, les \u00e9vocations diverses que ne manquaient pas de t\u00e9moigner les familiers du travail de Mabille purent-ils d\u00e9sormais partager des images \u00e0 valeur de clin d\u2019\u0153il pour dire en montrant, c\u2019est-\u00e0-dire, dire sans dire, comme sous pr\u00e9texte de jeu son travail les suivait partout. Une forme de \u00ab je pense \u00e0 toi \u00bb (\u00e0 ton travail) et de d\u00e9rive \u00e0 la mani\u00e8re de la rumeur ou du coq \u00e0 l\u2019\u00e2ne. Apr\u00e8s tout, c\u2019est un des r\u00f4les assign\u00e9s \u00e0 la photographie : t\u00e9moigner objectivement de ce que l\u2019on a vu. Et c\u2019est une capacit\u00e9 qu\u2019on lui reconnait par surcro\u00eet : jouer du visible pour fabriquer des images.<br \/>\nIncidemment, \u00e0 chacune de mes excursions photographiques, et m\u00eame lorsque je laisse seulement l\u2019\u0153il tra\u00eener sur les reliefs du visible, je croise des variations, des modulations, des incarnations plus ou moins fortuites de cette forme sur laquelle, depuis que le travail de Mabille hante un coin de ma conscience, je ne fais plus que glisser comme tout le monde avec indiff\u00e9rence, mais qui au contraire d\u00e9clenche en moi un sursaut d\u2019attention, un plaisir malicieux. Le monde se partage d\u00e8s lors en deux : ceux qui regardent sans voir et ceux qui saisissent une correspondance, un signe. Ceux et celles en somme pour lesquels le signifiant reste atone et ceux et celles qui en entendent la petite musique.<br \/>\nPour qui a fait profession des choses du visible c\u2019est un travail si l\u2019on veut, qui s\u2019insinue, s\u2019additionne \u00e0 toute sorte de menues attentions, aux scrutations quotidiennes, \u00e0 mes propres obsessions ou int\u00e9r\u00eats pour les structures du visible ou certains motifs affectifs. Je crois qu\u2019incidemment s\u2019est institu\u00e9 une traque qui ne dit pas son nom. Un rituel semblable \u00e0 ceux de l\u2019enfance qui faisaient traverser les passages pi\u00e9tons sans d\u00e9passer des bandes blanches ou remonter les trottoirs en \u00e9vitant l\u2019axe du joint des bordures, longer les grilles en y faisant sonner un b\u00e2ton comme les doigts sur une harpe, d\u00e9compter les voitures rouges ou bleues le long d\u2019un trajet, imaginer le nez \u00e0 la fen\u00eatre la course effr\u00e9n\u00e9e d\u2019un funambule sur les fils des poteaux t\u00e9l\u00e9graphique dont le ventre jouait un rythme chaloup\u00e9 de descentes et de remont\u00e9es semblable \u00e0 une houle visuelle.<br \/>\nOui, ce pourrait \u00eatre un projet semblable \u00e0 ceux que lista \u00c9douard Lev\u00e9. Photographier les homonymes d\u2019artistes c\u00e9l\u00e8bres, les noms de villages \u00e9vocateurs. Un programme oulipien. Un protocole issu d\u2019une conversation entre Sophie Calle et Paul Auster. Je me souviens de photographies du sculpteur Jimmy Durham recensant les occurrences du mot Europe aux fa\u00e7ades des h\u00f4tels, des restaurants, des gares. Martin Parr focalisera son attention sur les moments kitchs, Cartier-Bresson restera le ma\u00eetre de l\u2019instant d\u00e9cisif. Autant de fa\u00e7on de traverser l\u2019existence en inventant un chemin particulier. Mais qui pourra dire quel \u00e9tait le pr\u00e9texte de quoi, s\u2019il faut vivre pour manger ou manger pour vivre ? <\/p>\n<p>*Le jeune homme, Gallimard, 2022.<br \/>\nImage : JL, Porto, ao\u00fbt 2024.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Le temps du monde est un enfant qui joue et qui place les pions \u00e7a et l\u00e0 ; c&rsquo;est un royaume de l&rsquo;enfant. \u00bb H\u00e9raclite \u00ab Le jeu n\u2019a pas d\u2019autre sens que lui-m\u00eame. \u00bb Roger Caillois Annie Ernaux le confesse dans un petit livre* ; certains choix dans sa vie, certaines aventures dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8067,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8066","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8066","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8066"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8066\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8068,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8066\/revisions\/8068"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8067"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8066"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8066"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8066"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}