{"id":8076,"date":"2024-09-14T15:41:52","date_gmt":"2024-09-14T14:41:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8076"},"modified":"2024-09-16T16:31:27","modified_gmt":"2024-09-16T15:31:27","slug":"lettre-a-j-t","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/lettre-a-j-t\/","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 J.T."},"content":{"rendered":"<p>Je voudrais \u00eatre tr\u00e8s factuel, quitte \u00e0 dire comme au fond tout cela m\u2019\u00e9chappe. Je suis le premier sans doute \u00e0 m\u2019\u00e9tonner du tour qu\u2019a pris ma vie et de comment j\u2019en suis &#8211; du moins pour l\u2019heure &#8211; arriv\u00e9 \u00e0 \u00e9viter un certain nombre de carri\u00e8res pour passer le gros de ma semaine \u00e0 bricoler dans mon atelier un peu face \u00e0 un mur, un peu face \u00e0 une fen\u00eatre. C\u2019est comme ces trajets en voiture qu\u2019on fait fatigu\u00e9, r\u00eavassant : un moment on se ressaisit et on ne se souvient plus comment on est arriv\u00e9 l\u00e0 ; qui en nous a pass\u00e9 les vitesses, tourn\u00e9 le volent, calcul\u00e9 la trajectoire sans qu\u2019on sache. Mais peut-\u00eatre cela vient-il de loin et l\u2019\u00e9l\u00e8ve r\u00eaveur \u2013 le cancre \u2013 pour lequel toutes les disciplines ou presque passaient pour du Chinois avait d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 d\u2019\u00eatre celui qu\u2019il serait en passant de la contemplation d\u2019un bout de ciel ou des branches tant\u00f4t immobiles, tant\u00f4t remu\u00e9es par le vent, au grand tableau d\u2019\u00e9cole se donnant parfois pour un mur opaque anim\u00e9 de signes fuyants, parfois pour un \u00e9cran de projection bienveillant \u00e0 l\u2019\u00e9gard de mon cin\u00e9ma mental.<br \/>\nToujours est-il, j\u2019ai cherch\u00e9 souvent \u00e0 m\u2019expliquer ce qui avait lieu dans cette caverne de l\u2019atelier, dans cette marginalit\u00e9 de l\u2019artiste ; \u00e0 analyser mes intentions et mes mouvements. J\u2019ai observ\u00e9 minutieusement ce qui advenait dans ce m\u00e9lange de gestes et de pens\u00e9es, de recherches esth\u00e9tiques et dans ces quelques int\u00e9r\u00eats et obsessions plus ou moins durables qui se silhouettaient. Je ne saurais dire s\u2019il en est sorti quelque chose de concret. Peut-\u00eatre me suis-je parfois convaincu d\u2019\u00eatre au clair sur mes intentions, ma d\u00e9marche ? Avec le temps je ne suis plus s\u00fbr de rien, ne sais pas si cela a le moindre sens. Et pour dire vrai je me sens aujourd\u2019hui incapable de lire tous ces livres, toutes ces th\u00e9ories pourtant d\u00e9cortiqu\u00e9es pour l\u2019agr\u00e9gation. Je me rends \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 somnambulique de mes journ\u00e9es. Je tente d\u2019en t\u00e9moigner. Je comprends l\u2019expression \u00ab b\u00eate comme un peintre \u00bb. Du moins, lorsque je m\u2019avance vers les palettes, les pinceaux, la toile, je me m\u00e9fie de l\u2019intelligence ou d\u2019une certaine forme d\u2019intelligence th\u00e9orique pour me fier au d\u00e9sir dans ce qu\u2019il a de plus vague et \u00e0 une sorte d\u2019intuition. Je ne peins pas avec des id\u00e9es. Gerard Garouste le dit quelque part, il pense beaucoup avant, mais quand il peint le tableau prend la main. Je comprends aussi l\u2019aveux de Flaubert sur Salammb\u00f4 : avoir cherch\u00e9 \u00ab\u00a0quelque chose de pourpre\u00a0\u00bb. Oui, quand sans vraiment le savoir je me l\u00e8ve et fouille un fond de palette, c\u2019est parfois simplement avec le d\u00e9sir d\u2019une couleur que je ne sais pas vraiment nommer ou d\u2019un rapport de couleurs, ou encore une qualit\u00e9 de pr\u00e9sence ou d\u2019espace. Rien de bien \u00e9loquent. Peu de choses en somme, mais pr\u00e9cis\u00e9ment, avec exigence, m\u00eame quand apparaissent certaines approximations, un certain d\u00e9braill\u00e9. Quelque chose me fait attraper une de ces photographies que j\u2019ai prise et imprim\u00e9e, parfois la replier partiellement pour la r\u00e9duire \u00e0 un d\u00e9tail. De la m\u00eame mani\u00e8re je choisis un format, un pinceau, mais c\u2019est un choix plus physique que volontaire. Les choses s\u2019ajustent, plus ou moins \u00e9videmment, plus ou moins laborieusement. Et tout le travail tient \u00e0 cet ajustement. Bien s\u00fbr dans le geste qui est un geste long pouvant s\u2019\u00e9taler sur plusieurs semaines, il y a des moments d\u2019abandon et des moments de lecture et de prises de d\u00e9cision plus conscientes. Il y a des revirements, des choses qui paraissaient claires et qui me deviennent inconsistantes. Mais g\u00e9n\u00e9ralement il s\u2019agit plut\u00f4t de consid\u00e9rer et de reconna\u00eetre ce qui advient malicieusement que d\u2019une op\u00e9ration rationnelle pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e et d\u00e9roul\u00e9e dans une causalit\u00e9 \u00e9vidente. Rien ne m\u2019ennuie plus que ce travers que l\u2019on trouve chez certains \u00e9tudiants, notamment \u00e0 la fac mais encore aussi chez des artistes issus de ce terreau universitaire \u00e0 justifier un \u00e0 un chaque choix plastique par un aspect symbolique, une r\u00e9f\u00e9rence intelligente, un concept. Comme de cocher une \u00e0 une les cases d\u2019un tableau Excel et de conclure : CQFD ! Et il m\u2019arrive de dire que pour ma part je traite moins de \u00ab la question de \u00bb, je travaille moins \u00ab sur \u00bb que je ne suis obscur\u00e9ment travaill\u00e9 \u00ab par \u00bb. En somme j\u2019accepte que ce qui me sollicite pour bonne part m\u2019\u00e9chappe. Ou, pour le dire comme Jaccottet, de \u00ab laisser \u00e0 l\u2019insaisissable sa part \u00bb. Je reconnais que ce qui m\u2019int\u00e9resse le plus dans cette aventure c\u2019est justement ce qui se laisse mal dire ou discriminer ; quelque chose d\u2019insinu\u00e9, d\u2019\u00e9quivoque ou de tellement \u00e9vident qu\u2019il fait comme un trou dans la pens\u00e9e.<br \/>\nMais bien s\u00fbr, ce travail d\u2019ajustement t\u00e2tonnant m\u00eale toute sorte d\u2019arguments, un peu de s\u00e9rendipit\u00e9, de malice, de volont\u00e9, l\u2019influence d\u2019une culture, d\u2019autres \u0153uvres d\u2019art, des presque citations, des pr\u00e9occupations li\u00e9es \u00e0 l\u2019air du temps\u2026 tout cela tress\u00e9 comme dans un r\u00eave. Je me satisfais tr\u00e8s bien que ce dispositif rudimentaire du tableau peint tienne tout \u00e0 la fois de la surface de projection, de la fen\u00eatre, du mur, de la chambre d\u2019\u00e9cho, de l\u2019ar\u00e8ne\u2026 Que s\u2019y joue tant de choses \u00e0 la fois, tr\u00e8s concr\u00e8tes et tr\u00e8s spirituelles, intimes et collectives, m\u00eal\u00e9es. Que les paradoxes s\u2019y r\u00e9solvent on ne sait trop comment. C\u2019est le lieu d\u2019une aventure et toujours quelque chose y advient qu\u2019on n\u2019avait su pr\u00e9dire, qu\u2019on n\u2019avait pas cherch\u00e9 et qui modifie sans cesse l\u2019assiette du jugement. Dans cette tension entre id\u00e9al et petite sensation advient C\u00e9zanne. Et sans doute les \u0153uvres qui me touchent le plus adviennent-elles dans ce genre de programme impossible, dans la conjugaison de paradoxes. C\u2019est cela qui les fait vibrer, les inqui\u00e8tes, les rend insaisissables ou infinies. C\u2019est-\u00e0-dire objets d\u2019un trouble, miroir ou \u00e9cho de notre propre intranquillit\u00e9 face \u00e0 elles.<br \/>\nDans telle silhouette d\u2019arbre qui m\u2019a retenue parce que faisant \u00e9cho \u00e0 des images des sensations de l\u2019enfance, pour son caract\u00e8re sculpturale, graphique, sa courbure baroque et \u00e9l\u00e9gante, la palette que j\u2019aper\u00e7ois dans les reliefs de son \u00e9corce, sa fa\u00e7on de tenir la composition que je forme mentalement en pr\u00e9levant une portion d\u2019espace \u00e0 l\u2019\u00e9tendue, par la sensation d\u2019espace qu\u2019il fonde, par l\u2019attachement que j\u2019ai au monde v\u00e9g\u00e9tal, parce que sa figure solitaire fait \u00e9cho \u00e0 la mienne, par son silence, par le souvenir que j\u2019ai de corps peints par Le Greco, parce que j\u2019entrevois un plaisir \u00e0 la peindre, par cette mani\u00e8re qu\u2019elle a de faire resurgir des moments, des odeurs et s\u2019en va ricocher loin avec d\u2019autres images, parce qu\u2019il y a le grand pin de C\u00e9zanne et aussi une vieille affiche du PLM, parce que le temps et l\u2019espace tourbillonnement alentour\u2026<br \/>\nPour en revenir \u00e0 mon propre cas tr\u00e8s concret, non par narcissisme mais parce que c\u2019est le seul au nom duquel je puisse l\u00e9gitimement parler, ce qui advient dans l\u2019objet tableau (et non pas seulement sur la toile en sa surface) tisse, tresse, m\u00eale, conjugue des sensations, des souvenirs, des impressions, l\u2019excitation d\u2019\u00e9chos et de liens qui se font dans le travail de la pens\u00e9e, plaisir sensuel de la mati\u00e8re, magie de l\u2019effet de r\u00e9el que produit la figuration, des effets physiques qu\u2019elle a sur le corps, fascination pour la pr\u00e9sence \u00ab objectile \u00bb du tableau, plaisir encore tour \u00e0 tour physique et intellectuel que l\u2019on \u00e9prouve dans le jeu, dans l\u2019aventure, dans la mobilit\u00e9 de toutes ces choses, mais aussi plaisir en somme \u00e9rotique d\u2019exercer ses capacit\u00e9s graphiques et picturales, ses capacit\u00e9s expressives qui doivent leurs convulsions, leurs modulations \u00e0 une forme de mise en tension de l\u2019intension et du contact. Car, c\u2019est une banalit\u00e9 de le dire mais le doigt qui touche le mur se touche lui-m\u00eame en touchant, dans ses d\u00e9sirs et dans ses limites, effleurant quelque chose du vertige. \u00ab On ne peint pas la chose mais l\u2019effet qu\u2019elle a sur nous \u00bb :  je souscris \u00e0 l\u2019observation de Mallarm\u00e9. Mais dans le m\u00eame temps on peint la peinture \u00e0 la fois comme histoire et comme mati\u00e8re. La pomme que l\u2019on a d\u00e9pos\u00e9e devant nous n\u2019en est qu\u2019une dimension. On va chercher quelque chose \u00e0 travers, au-del\u00e0, alentour, qui ne se r\u00e9duit pas \u00e0 sa seule apparence ou au seul signe qu\u2019elle produit dans l\u2019espace du visible. Et il est possible que la pomme soit simple r\u00e9ceptacle de quelque chose qu\u2019on y projette de l\u2019ext\u00e9rieur. Un d\u00e9sir, un souvenir, une frustration quelconque que, parce qu\u2019elle est d\u2019une certaine mani\u00e8re un sujet vide ou \u00e9prouv\u00e9, arch\u00e9typal, elle peut incarner ou supporter, localiser concr\u00e8tement.<br \/>\nTout cela est bien complexe, j\u2019ai bien conscience d\u2019y fouiller grossi\u00e8rement, d\u2019enfoncer des portes ouvertes et bien heureusement il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de se charger de tout \u00e7a pour peindre. Et m\u00eame, j\u2019aurais tendance \u00e0 dire qu\u2019il est plut\u00f4t pr\u00e9f\u00e9rable de le mettre de c\u00f4t\u00e9 quand on se retrousse les manches. Comme disait Matisse, \u00ab qui veut se faire peintre doit commencer par se couper la langue \u00bb. Quitte \u00e0 user de sa langue r\u00e9trospectivement pour observer \u00e0 post\u00e9riori en quel frayage a consist\u00e9 le tableau. On ne fait pas l\u2019amour avec des principes et des th\u00e9ories, on se laisse emporter corps et biens ou corps et \u00e2me. C\u2019est dans cette id\u00e9e que j\u2019ai pu dire que je ne faisais pas de diff\u00e9rence fondamentale entre abstraction et figuration. Quand je suis dans l\u2019atelier la question m\u2019importe peu, me concerne peu. \u00c7a reste anecdotique. Peu importe. Ce sont des mots. Il adviendra ce qu\u2019il adviendra dans ce dr\u00f4le de jeu d\u2019\u00e9chec o\u00f9 l\u2019on joue avec soi-m\u00eame sur une surface r\u00e9duite mais avec la latitude d\u2019inventer les r\u00e8gles en cours de route, de changer de point de vue ou de perspective, pr\u00eat aussi \u00e0 accepter parfois ce qui advient dans le travail, \u00e0 consid\u00e9rer chaque accident, chaque bifurcation, \u00e0 abandonner un projet pour un autre, \u00e0 d\u00e9truire, \u00e0 refaire, \u00e0 laisser de c\u00f4t\u00e9. Chaque tableau et l\u2019\u0153uvre tout entier ressemble \u00e0 une longue et lente d\u00e9rive. C\u2019est d\u2019ailleurs ainsi que je commence, d\u00e9ambulant, errant appareil photo en bandouli\u00e8re dans la ville et la campagne ou \u00e0 travers mes propres pens\u00e9es, r\u00e9miniscences, souvenirs, trouvailles, jeux d\u2019ombres et lumi\u00e8res, arrangements, compositions, rapports de couleurs, de textures, signes, motifs\u2026 Il est difficile de dire ce qui a \u00e9t\u00e9 premier, l\u2019image, les sensations ou souvenirs, la pulsion graphique ? C\u2019est un faisceau d\u2019indices qui solidifient, portent un \u00e9lan. La fa\u00e7ade d&rsquo;un immeuble, la lumi\u00e8re sur cette fa\u00e7ade d&rsquo;immeuble, l&rsquo;aspect d\u00e9j\u00e0 pictural de la chose, le motif du mur, son \u00e9cho avec le tableau lui-m\u00eame, cette phrase de Hopper, le \u00ab\u00a0chalenge\u00a0\u00bb qui se laisse entrevoir, le souvenir des \u00e9tudes napolitaines de Thomas Johns&#8230;? Qu&rsquo;est-ce qui fait peindre?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je voudrais \u00eatre tr\u00e8s factuel, quitte \u00e0 dire comme au fond tout cela m\u2019\u00e9chappe. 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