{"id":8093,"date":"2024-09-26T11:03:43","date_gmt":"2024-09-26T10:03:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8093"},"modified":"2024-09-26T11:03:43","modified_gmt":"2024-09-26T10:03:43","slug":"le-tremblement-du-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-tremblement-du-temps\/","title":{"rendered":"le tremblement du temps"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Il a devant lui son tableau dress\u00e9 sur un chevalet peintre et tableau sont debout face \u00e0 face la pi\u00e8ce avec ses murs de pierres ocres et sa moquette en harmonie est pleine d\u2019un air ou d\u2019un silence pareillement color\u00e9s dans la main gauche un godet avec de la peinture blanche dans la main droite un pinceau \u00bb<\/em><br \/>\nBernard No\u00ebl, Le Roman d\u2019un \u00eatre.<\/p>\n<p><em>\u00ab Le corps du peintre, quand il peint, est une articulation de l\u2019espace. \u00bb<\/em><br \/>\nBernard No\u00ebl, Journal du regard.<\/p>\n<p><em>\u00ab C\u2019est cela que le mot destin veut dire : \u00eatre en face, rien d\u2019autre que cela, toujours en face. \u00bb<\/em><br \/>\nRainer Maria Rilke, Les \u00e9l\u00e9gies de Duino<\/p>\n<p>On a coutume, quand la conversation s\u2019\u00e9puise ou qu\u2019un silence dure un peu entre deux relances, faisant comme une latence, un suspend, quand le bavardage fait une pause, d\u2019user d\u2019une image un peu enfantine : <em>un ange passe<\/em>. Non pas le tranchant d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui stup\u00e9fierait, mais une sorte de glissement qui emporte un instant l\u2019attention apr\u00e8s lui comme au cours d\u2019un trajet en voiture ou en train l\u2019\u0153il attrape furtivement une silhouette ou un relief qui s\u2019\u00e9chappe.<br \/>\nDans la continuit\u00e9 l\u00e9nifiante se fait un trou, une interruption, un d\u00e9croch\u00e9 qui ravive l\u2019attention non pas sur un objet, mais sur une sensation, une intuition peut-\u00eatre, une pr\u00e9sence n\u00e9gative, impalpable.<br \/>\nLes anxieux que cela inqui\u00e8te \u00e9vitent soigneusement l\u2019advenue de ce souffle, trouvant \u00e0 passer outre en multipliant les paroles et les gestes, en s\u2019agitant, en comblant les fissures ; confortant dans le travail et l\u2019hyperactivit\u00e9 une mani\u00e8re de divertissement pascalien.<br \/>\nLes contemplatifs s\u2019y rendent amoureusement, lascivement, fascin\u00e9s de trouver en marge de la vie courante et dans l\u2019intervalle entre deux obligations pressantes une dimension autre, plus souple et \u00e9tendue que certains diraient m\u00e9taphysique. Le corps se laisse aller, se d\u00e9tend, la t\u00eate peut-\u00eatre fourmille, les paupi\u00e8res vont pour se fermer sur une inspiration profonde. Vous buvez \u00e0 m\u00eame le ciel.<\/p>\n<p>Chateaubriand \u00e0 propos L\u2019Hiver ou le D\u00e9luge de Poussin, a cette formule c\u00e9l\u00e8bre : <em>\u00ab Ce tableau rappelle quelque chose de l\u2019\u00e2ge d\u00e9laiss\u00e9 et de la main du vieillard : admirable tremblement du temps ! souvent les hommes de g\u00e9nie ont annonc\u00e9 leur fin par des chefs-d\u2019\u0153uvre : c\u2019est leur \u00e2me qui s\u2019envole. \u00bb<\/em> Je suis peu sensible \u00e0 la dimension narrative de Poussin, \u00e0 sa clart\u00e9 classique ou \u00e0 sa subtile intelligence. Le lisible en g\u00e9n\u00e9ral en art, hors quelques exceptions, entrave mon plaisir. Je ne suis pas historien ni amateur de devinettes et d\u2019\u00e9nigmes. Mais la formule qui pointe la dimension sensible de l\u2019\u0153uvre par l\u2019inscription de la main, de sa grande ma\u00eetrise \u00e0 peine modul\u00e9e par ce que l\u2019\u00e2ge laisse \u00e9chapper, m\u2019a toujours renvoy\u00e9, par la fait d\u2019un d\u00e9tournement subjectif \u00e0 l\u2019impalpable qui hante la peinture dans l\u2019espace qu\u2019elle semble fonder. Parcourant les galeries, les catalogues, je passais outre l\u2019interpr\u00e9tation ici et l\u00e0 de r\u00e9cits mythologiques, historiques, l\u2019anecdote, les dimensions m\u00e9taphoriques qui avaient trait \u00e0 la philosophie, le pathos, et m\u00eame la subtilit\u00e9 des nuances ou de la composition, la vie des figures, l\u2019illusion perspective. Ce qui me retenait avait lieu au-del\u00e0 de ces dimensions. Demeurait difficile \u00e0 localiser. A nommer, m\u00eame. Sentiment de pr\u00e9sence. Sensation proche du sublime, m\u00ealant inqui\u00e9tude et f\u00e9licit\u00e9. Une qualit\u00e9 spatiale. Quelque chose d\u2019un temp\u00e9rament. Li\u00e9 \u00e0 la texture, \u00e0 la touche. Je l\u2019ai nomm\u00e9 parfois \u00ab le tremblement du temps \u00bb, la hantise de la grande temporalit\u00e9.<br \/>\nC\u2019est ce que j\u2019ai cherch\u00e9 moi-m\u00eame au-del\u00e0 du motif ou du sujet, du jeu plastique qu\u2019engage le tableau ou toute autre forme d\u2019expression. Venir toucher ou rendre perceptible d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre un sentiment ou une sensation qui pouvait, comme le passage de l\u2019ange, me saisir parfois dans un nouage de gravit\u00e9 et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Quelque chose de tr\u00e8s en arri\u00e8re de l\u2019apparence et de tout ce que pouvait travailler l\u2019intelligence, s\u2019immis\u00e7ant comme une malice, et qui me fascinait tant dans certains portraits du Fayoum, dans certaines \u0153uvres d\u2019art premier mais parfois aussi dans le presque enfantin d\u2019un tableau ou d\u2019une encre de Miro, dans un Chardin ou un Morandi.<br \/>\nJ\u2019y ai repens\u00e9 r\u00e9cemment en lisant St\u00e9phane Lambert \u00e0 propos de Monet et du grand cycle des Nymph\u00e9as. L\u2019\u0153uvre est magistrale. Comme les quatre saisons de Poussin, elle t\u00e9moigne de ce que Monet aborde avec l\u2019\u00e2ge dans un retrait volontaire un nouveau continent de son \u0153uvre. St\u00e9phane Lambert touche ici \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 du travail de l\u2019artiste et j\u2019y ai retrouv\u00e9 dit ce que j\u2019ai plus d\u2019une fois ressenti dans l\u2019atelier : <em>\u00ab la mutation s&rsquo;\u00e9tait op\u00e9r\u00e9e ailleurs, en secret, sans \u00e9clat, dans la patience du lent travail au quotidien, une retraite faite de douceur et d&rsquo;\u00e2pret\u00e9, immersion dans le silence o\u00f9 r\u00e9sonnaient seulement le clapotis de l&rsquo;eau et ses \u00e9chos dans la t\u00eate, oui, un silence dans lequel parfois on avait le sentiment de se perdre, loin de l&rsquo;excitation fi\u00e9vreuse de la ville, dans une solitude profonde, le seul lieu \u00e0 vrai dire o\u00f9 la cr\u00e9ation tienne, car il n&rsquo;y a pas de port dans cette travers\u00e9e, brouillard dans lequel on s&rsquo;enfonce, qui offre quelquefois une \u00e9claircie aux sens, accalmie qui permet certains soirs de se poser sur une chaise en osier en bordure des \u00e9tangs, une cigarette allum\u00e9e entre les doigts, comme sur le pont d&rsquo;un bateau, face \u00e0 la masse de l&rsquo;horizon assombri, deviner la mer, et guetter la nuit, savourer cet instant de d\u00e9tente, oh! il y avait quand m\u00eame une justice, se disait-on alors, en observant la fin des choses, d&rsquo;avoir pu ramener ce silence dans la toile, que ces jours pass\u00e9s \u00e0 observer, \u00e0 attendre, se soient convertis en couleurs, il y avait une justice qui donnait raison au plus indicible des labeurs, une sensation par laquelle on savait que cr\u00e9er \u00e9tait exister \u00e0 travers l&rsquo;\u0153uvre en cours \u00bb<\/em>.<br \/>\nIl y avait ce temps comme \u00e9tendu et tremblant, hyst\u00e9ris\u00e9 par l\u2019immobilit\u00e9 de l\u2019image. Son aura si l\u2019on veut, tr\u00e8s litt\u00e9ralement. Il y a aussi le silence ou ces diverses qualit\u00e9s de silences, comme les diverses qualit\u00e9s de l\u2019espace. Tout cela obscur\u00e9ment se noue. Oui, j\u2019ai peint des architectures, des terrains vagues, des arbres et des plantes, des rivages. Tout aussi bien des toiles m\u00e9lancoliques, d\u2019autres solaires, des jeux d\u2019ombres, des compositions diverses tirant plus ou moins vers l\u2019abstraction g\u00e9om\u00e9trique, j\u2019y ai gliss\u00e9 des clins d\u2019\u0153il, des subtilit\u00e9s constructives, malicieuses et pleines de sous-entendus. J\u2019ai tent\u00e9 chaque fois de faire un tableau, chose tr\u00e8s simple et \u00e9minemment complexe. Par quoi un tableau tient-il ? A chaque fois \u00e7a aura \u00e9t\u00e9 comme d\u2019\u00e9laborer avec plus d\u2019intuition que d\u2019intelligence rationnelle, plus ou moins aventureusement, de mani\u00e8re plus ou moins \u00e9chevel\u00e9e ou bancale une sorte de rets ou de lieu pour retenir et exalter cet impalpable du silence ou du temps, cette subtile texture du silence ou ce fascinant tremblement du temps.<br \/>\nGilles A. Tiberghien l\u2019aura not\u00e9 avec acuit\u00e9 : <em>\u00ab Si l\u2019on regarde bien, on comprend vite que ce n\u2019est ni de r\u00e9alisme ni de naturalisme qu\u2019il est question mais d\u2019\u00e9quilibre, de jeux de formes s\u2019effor\u00e7ant de s\u2019arracher \u00e0 la mati\u00e8re picturale pour mieux l\u2019affirmer paradoxalement, imposer son r\u00e8gne souverain qui parle du tableau en se soustrayant \u00e0 l\u2019image. \u00bb<\/em> Il introduisait ses r\u00e9flexions par une citation de Bernard No\u00ebl : <em>\u00ab l\u2019autre et moi sommes \u00e9galement au monde, et c\u2019est cette relation qui est la r\u00e9alit\u00e9. Le v\u00e9ritable r\u00e9alisme est dans le d\u00e9veloppement de cette relation et non dans la copie de la r\u00e9alit\u00e9. Seul ce d\u00e9veloppement est cr\u00e9ateur, si cr\u00e9er consiste \u00e0 mettre le monde au monde. Mais que pourrait-on y mettre d\u2019autre ? \u00bb<\/em> Pierre Wat l\u2019aura tr\u00e8s subtilement explor\u00e9 : <em>\u00ab les motifs qu\u2019aborde cet artiste, alors m\u00eame qu\u2019il les aborde jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement, sont des chausse-trappes \u00bb, \u00ab c\u2019est d\u2019absence et de pr\u00e9sence qu\u2019il est ici question \u00bb<\/em>. S\u2019il est question apparemment de paysages, il faut relever qu\u2019en eux <em>\u00ab tours et maisons sont trait\u00e9s comme des figures dont la pr\u00e9sence vient \u00e0 la fois se substituer \u00e0 toute pr\u00e9sence humaine, et le rendre de ce fait impossible \u00bb<\/em>. Elles ne sont le lieu d\u2019aucune habitation mais <em>\u00ab la forme par laquelle se dit un sentiment d\u2019exil \u00bb. \u00ab La peinture est le fruit d\u2019une exp\u00e9rience, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un saisissement et d\u2019une perte, en m\u00eame temps. (\u2026) Liron peint non ses souvenirs mais la m\u00e9moire \u00bb<\/em>.<br \/>\nOn m\u2019excusera la paraphrase. Et de s\u2019appuyer sur des historiens, des philosophes pour profiter de leur autorit\u00e9. On y a recours quand on reconnait que l\u2019on ne saurait dire mieux et qu\u2019un regard suffisamment impliqu\u00e9 et consciencieux permet de d\u00e9passer les impressions premi\u00e8res et quelques peu anecdotiques pour toucher cet impalpable difficile \u00e0 cerner qui nous requiert et nourri notre sensibilit\u00e9 pour ne pas dire notre vie enti\u00e8re.<br \/>\nRilke dans sa 8e \u00e9l\u00e9gie en appelle \u00e0 l\u2019Ouvert. Et nos yeux dispos\u00e9s \u00ab autour de son libre passage \u00bb. Nous pouvons le nommer ainsi avec notre d\u00e9sir. Combinaison possible du temps et du silence, du sentiment de pr\u00e9sence et d\u2019exil. Car, \u00e9crit-il <em>\u00ab nous n\u2019avons jamais, pas un seul jour, le pur espace devant nous sur quoi les fleurs s\u2019ouvrent infiniment. \u00bb<\/em> Sauf peut-\u00eatre en croisant le regard des b\u00eates qui, <em>\u00ab sans voix, regarde, calme, \u00e0 travers nous. \u00bb<\/em> &#8211; et je poursuis : en consid\u00e9rant l\u2019\u00e9tendue, en contemplant l\u2019inclinaison d\u2019une branche, la lumi\u00e8re sur un mur, le silence, l\u2019immobilit\u00e9 apparente d\u2019un temps non anthropologique dans lequel ind\u00e9finiment l\u2019ange passe. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Il a devant lui son tableau dress\u00e9 sur un chevalet peintre et tableau sont debout face \u00e0 face la pi\u00e8ce avec ses murs de pierres ocres et sa moquette en harmonie est pleine d\u2019un air ou d\u2019un silence pareillement color\u00e9s dans la main gauche un godet avec de la peinture blanche dans la main [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8094,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8093","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8093","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8093"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8093\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8095,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8093\/revisions\/8095"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8094"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8093"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8093"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8093"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}