{"id":8102,"date":"2024-11-04T12:30:30","date_gmt":"2024-11-04T11:30:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8102"},"modified":"2024-11-04T13:01:00","modified_gmt":"2024-11-04T12:01:00","slug":"nina-maller-vagues-roches-nuees-et-autres-equivoques-reveuses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/nina-maller-vagues-roches-nuees-et-autres-equivoques-reveuses\/","title":{"rendered":"Nina Maller, vagues, roches, nu\u00e9es et autres \u00e9quivoques r\u00eaveuses."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Tout ruisselle \u00bb<\/em><br \/>\nTim Ingold<\/p>\n<p><em>\u00ab Percevoir l\u2019environnement, ce n\u2019est pas rechercher les choses qu\u2019on pourrait y trouver, ni discerner leurs formes solidifi\u00e9es, mais se joindre \u00e0 elles dans les flux et les mouvements mat\u00e9riels qui contribuent \u00e0 leur \u2013 et \u00e0 notre \u2013 formation. \u00bb<\/em><br \/>\nTim Ingold<\/p>\n<p><em>\u00ab L\u2019objet existe comme entit\u00e9 dans un monde de mat\u00e9riaux qui ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 s\u00e9par\u00e9s et qui se sont d\u00e9j\u00e0 solidifi\u00e9s dans des formes fixes et achev\u00e9es. Il se tient devant nous comme un fait accompli, n\u2019offrant \u00e0 notre examen que ses surfaces ext\u00e9rieures et solidifi\u00e9es. La chose en revanche est toujours \u00e9mergente, elle ne cesse de recueillir ou d\u2019entrem\u00ealer des mat\u00e9riaux en mouvement, dans un monde \u00e9voluant en permanence, toujours sur le seuil du r\u00e9el [\u2026] Ainsi con\u00e7ue, la chose ne se pr\u00e9sente pas sous la forme d\u2019une entit\u00e9 ext\u00e9rieurement limit\u00e9e,  confront\u00e9e au monde, mais sous l\u2019aspect d\u2019un n\u0153ud dont les lignes de vie, loin d\u2019\u00eatre contenues dans les limites de cette chose, poursuivent ind\u00e9finiment leur progression afin de se m\u00ealer \u00e0 d\u2019autres lignes dans d\u2019autres n\u0153uds. \u00bb<\/em><br \/>\nTim Ingold<\/p>\n<p>Peindre la mati\u00e8re des r\u00eaves ou sculpter \u00e0 m\u00eame la mati\u00e8re des r\u00eaves, ductile et \u00e9quivoque, toute travers\u00e9e d\u2019images se passant l\u2019une sur l\u2019autre. Il semblait que c\u2019\u00e9tait cela \u00e0 quoi s\u2019aventurait l\u2019artiste. Arracher \u00e0 leur nuit ces images toutes mentales et mobiles qui se confondent en sensations pour en fixer la d\u00e9pouille ou la trace sur le blanc objectif du papier. A moins qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse, ce qui s\u2019\u00e9chevelait, s\u2019\u00e9panchait, \u00e9cumait sur la page ne fut cette mani\u00e8re que la mati\u00e8re trouvait \u00e0 r\u00eaver, c\u2019est-\u00e0-dire, comme il se fait pour nous-m\u00eames, sa vie sans pesanteur ni succession temporelle, port\u00e9e par une causalit\u00e9 libre, les mouvements du caprice, ce terme qui dans l\u2019italien <em>capriccio<\/em> d\u00e9signe la fantaisie, un \u00ab d\u00e9sir soudain et bizarre ; une id\u00e9e fantasque \u00bb.<br \/>\nOn ne savait clairement dire s\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 de dessin, quoi que papier soit son support, en l\u2019absence de toute intervention strictement graphique. Le terme de peinture r\u00e9clamait l\u00e0 aussi le passage du pinceau, la pr\u00e9sence de la touche et on h\u00e9sitait de m\u00eame \u00e0 l\u2019employer. Avec \u00e7a une impression photographique se laissait lire dans la subtilit\u00e9 des nuances, la finesse de certains \u00e9v\u00e9nements et parce que la main semblait s\u2019\u00eatre retir\u00e9e du processus comme on disait jadis que dans l\u2019h\u00e9liographie c\u2019\u00e9tait le monde des apparences lui-m\u00eame qui venait se d\u00e9poser sur la surface photosensible.<br \/>\nOn ne savait dire ce que l\u2019image devait \u00e0 l\u2019eau, \u00e0 l\u2019impr\u00e9gnation, \u00e0 la coulure, \u00e0 ce monde des lavis et de la d\u00e9trempe, et ce qu\u2019elle devait au sec, \u00e0 la poudre du pigment, au frottage ou \u00e0 l\u2019estompage.<br \/>\nLa main, l\u2019art de la composition comme celui de la figuration et de l\u2019anecdote semblaient s\u2019\u00eatre retir\u00e9s si loin que l\u2019on y regardait comme on se perd dans la contemplation des pierres \u00e0 images, des marbres et de ces \u00e9crans en pierre de Dali que les lettr\u00e9s chinois comptent dans leur tr\u00e9sor de table. Comme sur ces pierres sorties des forges g\u00e9ologiques et p\u00e9trifi\u00e9es par le long refroidissement du monde, il vous semblait qu\u2019un mouvement \u00e9quivoque, quoique fig\u00e9 se poursuivait, se prolongeait ind\u00e9finiment dans l\u2019espace interm\u00e9diaire qui se fait entre l\u2019objet lui-m\u00eame et le regard qui se porte \u00e0 sa rencontre. Et ces \u00e9tirements, ces d\u00e9chirements, ces \u00e9rosions et ces houles provoquaient les m\u00eames \u00e9panchements dans l\u2019\u00e2me. Vous vous laissiez assoupir, ballotter par le clapot de l\u2019eau ou coiffer par le souffle du vent. La contemplation a cet effet de d\u00e9polir la vue pour retourner le regard vers des m\u00e9ditations int\u00e9rieures m\u00eal\u00e9es de r\u00eaveries et de r\u00e9miniscences. Vous aborder \u00e0 des r\u00e9gions \u00e9tranges de larges \u00e9tendues, de vastes panoramas auquel votre esprit associe les r\u00e9alit\u00e9s objectives de paysages, contreforts de montagnes de terres et de pierriers, vall\u00e9es s\u00e8ches o\u00f9 se dessine encore le lit d\u2019une rivi\u00e8re absorb\u00e9e par le sol, mouvements de mer, \u00e9cume se d\u00e9chirant, pliss\u00e9s organiques d\u2019une grotte, m\u00e9andres buissonneux, feuillages fuligineux. L\u2019orage, la pluie qui filtre, ou une perc\u00e9e de lumi\u00e8re dans la brume. Une avalanche. Une temp\u00eate de neige comme celle dont Turner fixa les \u00e9blouissements terribles. Un de ces ciels qu\u2019il essuya dans ces carnets. Mais c\u2019est de sensations qu\u2019il s\u2019agit, de mouvements int\u00e9rieurs traduits plastiquement par un \u00e9trange sismographe. Des remuements anxieux ou apais\u00e9s de l\u2019\u00e2me, des errances de la pens\u00e9e \u00e0 travers d\u2019\u00e9quivoques terrains vagues o\u00f9 se cultive le <em>sentiment oc\u00e9anique<\/em> que Romain Rolland tenta d\u2019expliciter au p\u00e8re de la psychanalyse.<br \/>\n\u00ab Le statisme de la peinture, rappelait Matisse, n\u2019emp\u00eache pas le sentiment du mouvement. C\u2019est un mouvement plac\u00e9 \u00e0 un degr\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9vation qui n\u2019entraine pas les muscles des spectateurs mais leur esprit. \u00bb Ainsi agissent les oeuvres de Nina Maller. Nu\u00e9es, ravine, vagues d\u00e9signent moins des objets que des ph\u00e9nom\u00e8nes, des glissements ou des alt\u00e9rations, des brouillages, une perte des contours. Une d\u00e9rive sans fin. Une forme de dissolution. Cette voie interm\u00e9diaire qui inqui\u00e8te cette part de nous qui a, il y a longtemps, appris \u00e0 lire le monde pour sa survie, \u00e0 discriminer les choses, \u00e0 objectiver ses perceptions, \u00e0 d\u00e9couper dans l\u2019\u00e9tendue. Qui lui a donn\u00e9 cette g\u00e9om\u00e9trie solide sur laquelle se sont b\u00e2ties les villes et les civilisations et les r\u00e9cits qui g\u00e9olocalisent ce que l\u2019on nomme l\u2019aventure humaine dans l\u2019espace et dans le temps.  C\u2019est pour cela que le charme des \u0153uvres de Nina Maller est inqui\u00e9tant aussi. Chaque image vous fait chavirer, distord et \u00e9chappe l\u2019assise rassurante de l\u2019horizon. Font retour, \u00e0 la mani\u00e8re du refoul\u00e9, certains arrangements et ce qui \u00e9chappe \u00e0 notre empire. Il est essentiel rappelle Tim Ingold de garder en m\u00e9moire que \u00ab la vie ne commence ni ne finit en aucun point donn\u00e9 \u00bb, mais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un processus continu qui se poursuit ind\u00e9finiment. Et plut\u00f4t qu&rsquo;objet on usera avec lui du terme plus \u00e9quivoque de choses pour dire comme chacune se m\u00eale et se prolonge en l&rsquo;autre pour tisser le monde. Ces oeuvres, on s\u2019y approche comme d\u2019un seuil au-del\u00e0 duquel le langage se perd ; et le sens acquis des choses ; et la solidit\u00e9 qu\u2019on y gagne et que chaque jour on travaille \u00e0 \u00e9tayer, \u00e0 ravauder. Ce sont des fen\u00eatres sur nos propres vertiges. Des images du trouble.<\/p>\n<p>Image : Nina Maller, Nu\u00e9es 1, 2020.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Tout ruisselle \u00bb Tim Ingold \u00ab Percevoir l\u2019environnement, ce n\u2019est pas rechercher les choses qu\u2019on pourrait y trouver, ni discerner leurs formes solidifi\u00e9es, mais se joindre \u00e0 elles dans les flux et les mouvements mat\u00e9riels qui contribuent \u00e0 leur \u2013 et \u00e0 notre \u2013 formation. \u00bb Tim Ingold \u00ab L\u2019objet existe comme entit\u00e9 dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8103,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8102","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8102","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8102"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8102\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8106,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8102\/revisions\/8106"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8103"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8102"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8102"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8102"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}