{"id":8107,"date":"2024-11-04T22:41:00","date_gmt":"2024-11-04T21:41:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8107"},"modified":"2024-11-04T22:41:00","modified_gmt":"2024-11-04T21:41:00","slug":"larchive-et-lhypothese","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/larchive-et-lhypothese\/","title":{"rendered":"l&rsquo;archive et l&rsquo;hypoth\u00e8se"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019essentiel c\u2019est la l\u00e9gende \u00bb<\/em><br \/>\nDosto\u00efevski<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait 2010. Fran\u00e7ois avait fond\u00e9 les \u00e9ditions deux ans auparavant. M\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 y publier mon premier livre la m\u00eame ann\u00e9e. Peu de temps apr\u00e8s il nous avait propos\u00e9 \u00e0 Arnaud et moi de prendre en charge une collection qui s\u2019occuperait de faire dialoguer texte et image. Je ne sais plus quel fut le titre qui inaugura la collection Portfolio \u2013 peut-\u00eatre le Lukas Hoffmann\/Alain Bonfand ? -, ni en quel termes nous l\u2019envisagions alors. L\u2019\u00e9dition num\u00e9rique s\u2019inventait tout juste et rien n\u2019\u00e9tait stable en termes d\u2019usages et de formats (epub, pdf\u2026). C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque des liseuses Kindle et Kobo, du premier IPad. J\u2019avais d\u00e9couvert le travail d\u2019\u00c9ric cinq ans avant. Nous avions expos\u00e9 ensemble mais \u00e9chang\u00e9 peu de mots. Me reviens un repas d\u2019apr\u00e8s vernissage o\u00f9 nous en \u00e9tions venus \u00e0 partager quelques hypoth\u00e8ses sur Rimbaud, mais le souvenir est vague.  Je l\u2019\u00e9coutais parler litt\u00e9rature et cin\u00e9ma. Moi j\u2019avais lu La nuit cin\u00e9ma (Seuil), Toujours rien sur Robert (Leo Scheer), Extraits (SFP\/779), la monographie publi\u00e9e par L\u00e9o Scheer compilant des textes de Pierre Guyotat, Daniel Arasse, Alain Jouffroy, Hubert Damisch ou encore Marie-Jos\u00e9 Mondzain. Cela suffisait \u00e0 m\u2019impressionner. On ne s\u2019\u00e9tait pas crois\u00e9s \u00e0 Paris I quand -2006\/2007- j\u2019y \u00e9tais furtivement pass\u00e9 pr\u00e9parer l\u2019agr\u00e9gation. J\u2019avais peu d\u2019heures de vol et toutes les lacunes du cancre qui d\u00e9barquant \u00e0 Paris d\u00e9couvrait un monde plus vaste que ce qu\u2019il aurait pu imaginer. Je venais de d\u00e9couvrir les Histoires de peinture. Rattrapais maladroitement mes lacunes chez Gibert apr\u00e8s avoir suivi le s\u00e9minaire Chevrier aux Beaux-Arts, les cours de Semin et de Bergounioux. Ses images des Exc\u00e9dents, des Annonces, de Moires et Pr\u00e9cis de d\u00e9composition \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 culte. Je goutais le vertige d\u2019un univers o\u00f9 l\u2019humour, la fac\u00e9tie se combinait \u00e0 une rigueur intellectuelle non exempte de gravit\u00e9, voire de tragique. Une \u0153uvre \u00e0 double fond au moins, d\u00e9coupant dans la mati\u00e8re de la fiction quelque chose qui vous saisissait comme le fait l\u2019intuition du r\u00e9el. Personne n\u2019\u00e9tait all\u00e9 comme lui fouiller la mati\u00e8re m\u00eame du film et son inconscient, ses lapsus. C\u2019est Isabelle qui, apr\u00e8s m\u2019avoir donn\u00e9 La nuit cin\u00e9ma, m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 lire Placement (Seuil). J\u2019y d\u00e9couvrais le t\u00e9moignage de l\u2019histoire personnelle, cette violence dont Confidential report (Le bleu du ciel) plus tard livrerait les fondements les plus intol\u00e9rables et qui explique la longue \u00e9tude de La maison cruelle (Mettray). 2010 donc. Mais je ne parviens pas \u00e0 me souvenir le d\u00e9roul\u00e9 des choses. Sans doute je lui ai parl\u00e9 de la collection, de ce que nous essayions d\u2019y faire. Mais peut-\u00eatre Arnaud avait-il sugg\u00e9r\u00e9 que nous l\u2019invitions ? En tout \u00e9tat de cause il avait quelque chose pour nous. Mais, alors que nous avions pour motif de mettre en relation un auteur et un plasticien, suscitant un dialogue, ou prenant en charge une conversation d\u00e9j\u00e0 existante, lui &#8211; c\u2019\u00e9tait logique au fond &#8211; fournirait texte et image d\u00e9j\u00e0 agenc\u00e9s. Le projet admettait ces entorses et tout ce qui engageait un jeu (le plus libre, le plus ouvert qu\u2019il soit) entre les deux m\u00e9diums. (Nous publierions ensuite un texte de Louis Imbert qui traiterait d\u2019images en en \u00e9tant d\u00e9pourvu. Et d\u2019autres choses encore.) Je voudrais fouiller dans mes archives, mais une part se trouve sur des disques durs d\u00e9sormais illisibles et le peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments que je retrouve est enregistr\u00e9 dans un format que mes actuels logiciels n\u2019ouvrent plus. La maison d\u2019\u00e9dition a chang\u00e9 de main, s\u2019est reconfigur\u00e9e. Il ne reste plus rien de l\u2019ancien catalogue. Seule reste cette couverture que j\u2019avais bricol\u00e9 sur Photoshop. Et cet extrait de texte qui justifiait \u00e0 lui seul mon enthousiasme et celui d\u2019Arnaud, puisque nous \u00e9tions tous les deux fascin\u00e9s par la ville. \u00ab Le film est une ville de signes, de formes, de lumi\u00e8res, il n\u2019est pas impossible que s\u2019y d\u00e9roule dans l\u2019image une vie o\u00f9 entre en jeu ces \u00e9l\u00e9ments. Mais ce n\u2019est pas l\u00e0 ce qui me charme dans l\u2019hypoth\u00e8se du film. Je suppose que celle-ci constamment va na\u00eetre, est n\u00e9e, va mourir, est morte : qu\u2019elle est un enchev\u00eatrement mani\u00e9r\u00e9 de tombes et de berceaux. \u00bb<br \/>\nUne bonne part des textes d\u2019\u00c9ric fouille ces troubles, superposant hallucinations et souvenirs, analyse et r\u00eave, retournant la fiction sur le t\u00e9moignage. Cela m\u2019avait frapp\u00e9 \u00e0 la lecture Champs-\u00c9lys\u00e9es (Non pareilles). Je lui avais dit comme certains passages, une modalit\u00e9 de l\u2019\u00e9nonciation m\u2019avait fait penser \u00e0 La Jet\u00e9e de Chris Marker (je le retrouve dans la d\u00e9dicace qu\u2019il me fait dans Confidential report). Peut-\u00eatre \u00e0 cause du pr\u00e9sent de narration : \u00ab Dans un deuxi\u00e8me r\u00e9cit, nous sommes assis dans cet angle mort du carr\u00e9 magique, sur l\u2019un de ces bancs, en train de manger des g\u00e2teaux secs\u2026 \u00bb Mais c\u2019est \u00e0 Perec que j\u2019aurais pu le comparer pour cette fa\u00e7on d\u2019inscrire l\u2019autobiographie dans une forme d\u00e9tourn\u00e9e et apparemment objective o\u00f9 le r\u00e9cit se confond au souvenir. Les sc\u00e8nes de film dialoguent avec le d\u00e9cor naturel de la ville. Le document \u00e0 la fois cloue la v\u00e9rit\u00e9 sur la page et nourri un r\u00e9cit qui l\u2019exc\u00e8de et tient de la r\u00eaverie et de r\u00e9miniscences ambigu\u00ebs, dans la filiation du Nadja de Breton ou des livres de Sebald. Souvent la sensation vous reste que la r\u00e9alit\u00e9 est vou\u00e9e comme dans les films, \u00e0 se d\u00e9rouler \u00e0 distance de vous, derri\u00e8re une vitre. On se dit qu\u2019une vie autre, une famille unie dans l\u2019enfance aurait permis que les choses co\u00efncident. Que c\u2019est l\u2019injustice froide d\u2019un rapport de police, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hypocrite, de manipulations qui ont fait l\u2019emp\u00eachement. Il y aura appris ce que vaut l\u2019autorit\u00e9, la loi et comme la raideur de l\u2019\u00e9crit peut s\u2019arranger de la r\u00e9alit\u00e9. La m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas folle. Elle avait eu seulement des retards de loyer. Le seul reproche qu\u2019on lui faisait : elle n\u2019avait pas su \u00ab collaborer \u00bb. \u00ab Derri\u00e8re la \u00ab folie \u00bb maternelle qui constitue semble-t-il, le motif unique qui a conduit \u00e0 dix ans de \u00ab surveillance \u00e9ducative \u00bb, il y a le souci \u00e9conomique : \u00e0 chaque loyer impay\u00e9, \u00e0 chaque menace d\u2019expulsion, appara\u00eet une tentative de placement. (\u2026) sa \u00ab folie \u00bb commence \u00e0 l\u2019arr\u00eat du paiement de la pension alimentaire de mon p\u00e8re (1960) et se limite \u00e0 la p\u00e9riode du placement. \u00bb On vous pla\u00e7ait pour \u00e7a avec cette raison de la violence l\u00e9gitime paternaliste opaque qui vous pr\u00e9serve de livrer des preuves ou des arguments et agit au caprice de son propre pouvoir. Le dossier il aura fallu attendre 40 ans pour qu\u2019il vous soit accessible (l\u2019administration r\u00e9pondait d\u2019abord qu\u2019elle n\u2019en trouvait pas trace) et on d\u00e9couvrait comment les choses se fabriquaient. Sa vie m\u00eame \u00e9tait une mauvaise intrigue avec ses zones d\u2019ombres et ses incoh\u00e9rences.<br \/>\nComme je lui disais il y a peu que je venais d\u2019apprendre avec effroi l\u2019histoire de la colonie p\u00e9nitentiaire des enfants du Levant (l\u2019\u00eele du Levant faisait partie des \u00eeles d\u2019Hy\u00e8res et \u00e0 ce titre de mes paysages d\u2019enfance), il m\u2019annon\u00e7ait terminer un livre sur La Petite-Roquette. Je finissais tout juste de lire Laura est nue, \u00e9rotique et philosophique, d\u2019une intelligence malicieuse. N\u2019avais pas achet\u00e9 Double feinte (Tinbad). L\u2019\u00e9crit avait pris ces derni\u00e8res ann\u00e9es une place de plus en plus importante.<br \/>\nLa derni\u00e8re fois que nous nous sommes vus c\u2019\u00e9tait au vernissage de ma derni\u00e8re exposition \u00e0 Paris, en juin. Il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 me parler quand Isabelle m\u2019a \u00ab emprunt\u00e9 \u00bb pour r\u00e9pondre aux questions d\u2019un autre visiteur. C\u2019est le jeu de l\u2019\u00e9v\u00e9nement ; vous vous faites attraper vingt fois, passez d\u2019une personne \u00e0 l\u2019autre, ne parvenez qu\u2019\u00e0 saluer de loin un ami qui ne s\u2019attarde pas. Jamais assez disponible. Vous vous dites, il faudra que je lui envoie un message. Mais la vie reprend d\u2019un projet \u00e0 l\u2019autre, maintenant \u00e7a serait un peu r\u00e9chauff\u00e9. Il faudra trouver un pr\u00e9texte. Les semaines passent. C\u2019est comme la voiture : quinze fois que je me dis qu\u2019il faut que je trouve le temps de prendre un rdv pour la r\u00e9vision. \u00c7a attend encore. Isabelle me dit qu\u2019il est malade. Je n\u2019ose pas \u00eatre trop intrusif, suis \u00e0 distance les nouvelles. Au plus mal. Un peu mieux. La m\u00eame p\u00e9riode l\u2019ami Philippe d\u00e9butait ses s\u00e9ances de chimio, en rentrait chez lui crev\u00e9. J\u2019attendais des nouvelles sans trop oser en demander. Cet \u00e9t\u00e9, pris par les travaux, l\u2019expo de juillet, l\u2019expo de septembre puis celle d\u2019octobre \u00e0 pr\u00e9parer. L\u2019expo d\u2019Orsay. Enfin le d\u00e9c\u00e8s de la grand-m\u00e8re de Julie. Les difficult\u00e9s financi\u00e8res, la fin de la galerie.<br \/>\nLes questions de logistique \u00e9taient omnipr\u00e9sentes, si elles n\u2019\u00e9taient pas le gros du travail. Il fallait remonter un tableau rapidement. \u00ab Bien re\u00e7u mais pas pris le temps de l\u2019ouvrir. \u00bb \u00c9ric est au plus mal. Qu\u2019est-ce qu\u2019on peut r\u00e9pondre sinon des formules banales ? \u00ab\u00a0c&rsquo;est tr\u00e8s dur\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est que le matin que je lirais le message re\u00e7u la veille au soir, 22h30. \u00ab Eric est parti \u00bb. Bien s\u00fbr l\u00e0 encore on savait que \u00e7a allait arriver. Question de semaines, de mois tout au plus. Et pourtant je me faisais croire que c\u2019\u00e9tait encore un des d\u00e9tours du r\u00e9cit autobiographique qui traversait son \u0153uvre. En v\u00e9rit\u00e9 j\u2019\u00e9tais emport\u00e9 par cette vie qu\u2019on dit courante. Esp\u00e9rant trouver demain l\u2019occasion de faire ce que je m\u2019\u00e9tais promis hier, tabass\u00e9 par les nouvelles du monde, toutes plus d\u00e9sesp\u00e9rantes les unes que les autres. Requis par le quotidien le plus prosa\u00efque. Depuis hier je feuillette ses livres. Re-d\u00e9couvre une d\u00e9dicace que j\u2019avais oubli\u00e9. Me dit que c\u2019est b\u00eate quand m\u00eame qu\u2019il me manque celui que nous avions fait pour Publie et dont le contenu maintenant m\u2019\u00e9chappe ; L\u2019hypoth\u00e8se. Le texte manquant. Et puis que je ne saurais jamais ce qu\u2019il avait voulu me dire de l\u2019exposition. Peut-\u00eatre sur son titre, emprunt\u00e9 a roman de Nevil Shute ou sur le film de 59. On the beach\/Le dernier rivage. <\/p>\n<p>Eric Rondepierre 2 f\u00e9vrier 1950 &#8211; 2 novembre 2024<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019essentiel c\u2019est la l\u00e9gende \u00bb Dosto\u00efevski C\u2019\u00e9tait 2010. Fran\u00e7ois avait fond\u00e9 les \u00e9ditions deux ans auparavant. M\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 y publier mon premier livre la m\u00eame ann\u00e9e. Peu de temps apr\u00e8s il nous avait propos\u00e9 \u00e0 Arnaud et moi de prendre en charge une collection qui s\u2019occuperait de faire dialoguer texte et image. Je [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8108,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8107","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8107","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8107"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8107\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8109,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8107\/revisions\/8109"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8108"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8107"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8107"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8107"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}