{"id":8131,"date":"2025-01-26T18:05:24","date_gmt":"2025-01-26T17:05:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8131"},"modified":"2025-02-12T09:39:46","modified_gmt":"2025-02-12T08:39:46","slug":"sur-un-petit-corot","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/sur-un-petit-corot\/","title":{"rendered":"sur un petit Corot"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Grave incertitude, toutes les fois que l\u2019esprit se sent d\u00e9pass\u00e9 par lui-m\u00eame ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o\u00f9 il doit chercher et o\u00f9 tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : cr\u00e9er. Il est en face de quelque chose qui n\u2019est pas encore et que seul il peut r\u00e9aliser, puis faire entrer dans sa lumi\u00e8re. \u00bb<\/em><br \/>\nProust<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab L\u2019homme chasseur a construit son savoir dans les formes et les mouvements de proies invisibles \u00e0 partir des empreintes inscrites dans la boue, des branches cass\u00e9es, des boulettes de d\u00e9jection, des touffes de poils, des plumes enchev\u00eatr\u00e9es et des odeurs stagnantes. \u00bb<\/em><br \/>\nCarlo Ginzbur<em>g<\/p>\n<p>\u00ab L\u00e0 o\u00f9 est la d\u00e9sertion du sens et l\u2019arasement des langages, s\u2019allume un feu tr\u00e8s pur, un \u00e9clat : couleur neuve, \u00eatre nouveau. \u00bb<\/em><br \/>\nJean-Paul Marchieschi<\/p>\n<p>Une pochade. Une \u00e9tude aurait-on dit encore au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle quand la critique jugeait de D\u2019Aubigny qu\u2019il ne peignait que des \u00e9bauches peu abouties, des toiles peu faites (bient\u00f4t, avec la touche et le geste du pinceau on laisserait voir le grain de la toile crue).<br \/>\nDe ces notes que l\u2019on prenait avant que l\u2019appareil photo s\u2019y substitue et qui ne semblent que t\u00e9moigner avec une sorte d\u2019objectivit\u00e9 na\u00efve d\u2019un moment des plus ordinaires, de la globale apparence des choses avant que ne s\u2019en m\u00eale la passion et la fi\u00e8vre, les drames et les honneurs et tous ces r\u00e9cits que l\u2019on fait de nos remuements effectifs ou r\u00eav\u00e9s. Sur de petites surfaces de planche ou de carton, des couvercles de boites, un carr\u00e9 de lin clou\u00e9 sur un ch\u00e2ssis de bois, dans le retrait des mondanit\u00e9s urbaines, il arrive qu\u2019amateurs ou artistes de m\u00e9tier s\u2019essaient \u00e0 noter cet \u00e9coulement du temps en marge de la grande histoire, de ses intrigues et ses trag\u00e9dies. Comment avec le temps le jour tombe sur les choses, les fait chanter, leur fait des ombres ; une branche se silhouette dans la perspective. Comment l\u2019\u00e9paisseur atmosph\u00e9rique adoucit les lointains.<br \/>\nDes peintures comme celle-ci il s\u2019en est fait des centaines, des milliers \u00e0 l\u2019\u00e2ge du plein air, quand se d\u00e9veloppa le chemin de fer, conjointement ou presque \u00e0 la commercialisation de la peinture en tube. Quand de ces \u00e9tudes on fit un genre et bient\u00f4t m\u00eame une \u00e9cole, \u00e0 la faveur d\u2019une sensibilit\u00e9 nouvelle ou d\u2019une lassitude de la jeune g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019\u00e9gard des grands sujets d\u2019histoire, du pompeux, du grandiloquent, du poli. Et l\u2019on pourra trouver \u00e0 quelques-unes le charme, la d\u00e9licate sobri\u00e9t\u00e9 dont t\u00e9moigne celle-ci. Ressentir cet apaisement que donnaient les motifs bucoliques. Il vous semblera que le peintre a comme saisit un instant dans le d\u00e9roul\u00e9 \u00e9tale des heures. D\u00e9coupant moins dans les gestes que dans le temps. Qu\u2019il a peint, moins les choses, quoi qu\u2019elles semblent l\u00e0 aussi, finement observ\u00e9es et rendues, que ce sentiment d\u2019\u00e9vidence qui se fait parfois, suscitant une euphorie int\u00e9rieure proche de la f\u00e9licit\u00e9 et doubl\u00e9e imm\u00e9diatement d\u2019un indicible \u00e9tonnement. Cette r\u00e9v\u00e9lation simple qui se fait quand on ouvre les yeux sur le jour. \u00c9tonnement continu et calme que les choses soient telles qu\u2019elles sont, et que tout s\u2019anime dans un mouvement d\u2019horlogerie. Et que vous ayez la capacit\u00e9 certains instant de vous en extraire mentalement pour le consid\u00e9rer est proprement vertigineux. \u00c9tonnement fascin\u00e9 de celui qui, naissant, d\u00e9couvre un monde incommensurable et touffu, plein de complications calmes, qui lui pr\u00e9existe. \u00c9bahissement de celui qui entre dans le temps et d\u00e9couvre avec la po\u00e8te que \u00ab la nature a lieu \u00bb.<br \/>\nPeut-\u00eatre entrevoit-t-il, notre peintre, que, juch\u00e9 sur son petit tabouret, les couleurs sur la cuisse et la main suspendue, \u00e0 regarder intens\u00e9ment un bout de muret et un arbre, il pourra remonter dans le temps de leur origine, et de l\u00e0 scruter la gen\u00e8se du monde lui-m\u00eame ? Il a fait l\u2019exp\u00e9rience de comment l\u2019esprit dans la contemplation semble, tournoyant, tomber en lui-m\u00eame, s\u2019absorber en un tunnel sans fin.<br \/>\nCe qui l\u2019avait fait attraper un petit bout de toile, le serrer \u00e0 hauteur du buste dans la griffe du chevalet de campagne ; ce qui l\u2019avait peut-\u00eatre m\u00eame fait peintre comme d\u2019autres se faisaient po\u00e8tes et dans quelques ann\u00e9es photographes tenait sans doute dans cet embarras des t\u00e9moins. Puisqu\u2019il l\u2019avait vu, l\u2019avait senti : que faire de \u00e7a alors, sinon l\u2019apaiser et le dire en l\u2019objectivant ? Comment se reprendre, se ressaisir, sinon en confiant son esprit fi\u00e9vreux \u00e0 sa main, et par elle au savoir de l\u2019artisan ?<\/p>\n<p>Dans un livre de l\u2019anthropologue Nicolas Nova, j\u2019avais not\u00e9 cette observation : \u00ab Qu\u2019il s\u2019agisse de mettre des choses de c\u00f4t\u00e9 dans une boite ou un sac plastique, de prendre des notes dans un cahier ou sur un smartphone, de dessiner des croquis sur une feuille volante, de prendre des photographies ou des enregistrements audio, l\u2019enjeu est toujours le m\u00eame : orienter son attention pour produire et r\u00e9colter toutes sortes de traces et d\u2019inscriptions. \u00bb<br \/>\nIl semble pourtant que ce mouvement volontaire de pr\u00e9l\u00e8vement, de note ou de r\u00e9colte soit pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une sollicitation des choses elles-m\u00eames. \u00catre intrigu\u00e9, \u00eatre touch\u00e9, \u00e9mu, \u00eatre attir\u00e9 par, d\u00e9nonce grammaticalement la passivit\u00e9 dans laquelle nous sommes d\u2019abord. C\u2019est recevoir un appel, un signal. Celui des manifestations du visible et de tout un monde physique qui p\u00e8se dans le paysage sensible du r\u00e9el. La qualit\u00e9 particuli\u00e8re de l\u2019air, une brise peut-\u00eatre, des odeurs, le bruissement des feuilles dans les arbres et ce qui, par le m\u00e9canisme de l\u2019aptique, fait ressentir \u00e0 distance les qualit\u00e9s mat\u00e9rielles des choses : cette all\u00e9e de terre dont vous ressentez presque le contact, le poudreux et qui vous fait ressouvenir le bruit que font dessus les semelles quand on marche ; la pierre du muret dont vous remonte dans la paume de la main le rugueux caract\u00e9ristique. Mille stimuli presque indissociables dont le corps se fait le r\u00e9cepteur et qu\u2019il reconnait ensuite, qui lui remontent, comme l\u2019ont si justement d\u00e9crit Proust et Chateaubriand, \u00e0 travers les strates de la m\u00e9moire, \u00ab l\u2019\u00e9difice immense du souvenir \u00bb. Pour Lucr\u00e8ce, \u00ab\u00a0Tous les corps s&rsquo;\u00e9coulent et se r\u00e9pandent en tous sens des \u00e9manations vari\u00e9es; \u00e9coulement sans t\u00eate ni repos, puisque nos sens en sont toujours affect\u00e9s, et que de tous les objets nous pouvons toujours percevoir la forme, l&rsquo;odeur, le son.\u00a0\u00bb<br \/>\nLe monde, ce sont ces milliers, ces millions d\u2019\u00e9manations qui font ch\u0153ur pris dans le filtre de nos perceptions et hi\u00e9rarchis\u00e9 par nos partis-pris, nos int\u00e9r\u00eats, les tournures intimes de notre nature, notre exp\u00e9rience v\u00e9cue. Notre fa\u00e7on de recevoir et de r\u00e9pondre \u00e0 ces bruissements vibratiles.<\/p>\n<p>Les imprimeurs nomment \u00ab amour \u00bb le contact appuy\u00e9 de la matrice grav\u00e9e ou de la pierre lithographique sur le papier, garant de la belle impression. Un monde nait, pourrait-on dire, de la m\u00eame fa\u00e7on de la rencontre de deux d\u00e9sirs. Celui du visible et de la vue. Celui des manifestations sensibles des mati\u00e8res, des \u00eatres et celui des sens qui s\u2019en font t\u00e9moins, interpr\u00e8tes en m\u00eame temps qu\u2019ils s\u2019en nourrissent, se fa\u00e7onnent selon leur influence. <\/p>\n<p>Les dictionnaires disent de l\u2019amour qu\u2019il est un fort sentiment d\u2019affection et d\u2019attachement assez intense pour pousser ceux qui le ressentent \u00e0 rechercher une proximit\u00e9 physique avec l\u2019objet de leur amour. Ils ne disent pas comment s\u2019approcher d\u2019un impalpable qui traverse tout un paysage, qui est fait d\u2019air et de lumi\u00e8re, de sensations et des sentiments m\u00eal\u00e9s qu\u2019on y projette dans une forme de respiration m\u00eal\u00e9e ou de danse mentale. Les dictionnaires laissent partir les marins qui n\u2019ont d\u2019yeux que pour l\u2019horizon et les lointains que l\u2019on ne fait jamais qu\u2019entrapercevoir, quelque soient les milles que l\u2019on parcoure pour aller \u00e0 leur rencontre. Le vieux C\u00e9zanne allait sur le motif, comme d\u2019autres avant lui, comme d\u2019autres apr\u00e8s, qu\u00eatant \u00ab la petite sensation \u00bb, accroch\u00e9 au b\u00e2ton de sourcier de son c\u0153ur. Il ouvrait grand les yeux sous son chapeau de paille. Laissait entrer avec la folie du mistral la vive lumi\u00e8re du midi. Ainsi aimait-il des heures durant, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement. La douleur lui venait et il ne pouvait pourtant jamais se r\u00e9soudre replier son barda, \u00e0 rentrer par les chemins de terre, piteux, d\u00e9\u00e7u de lui, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, secou\u00e9 par des \u00e9lans maniaco-d\u00e9pressifs. Il lui semblait que c\u2019\u00e9tait ses yeux qu\u2019il arrachait en quittant le motif.<br \/>\nD\u2019autres parleront du sentiment oc\u00e9anique, d\u2019une forme de communion, de \u00ab se sentir simple, infiniment sur la terre \u00bb, d\u2019un fait qu\u2019une toile petite parfois peut vous mettre en face de \u00e7a, vous ouvrir l\u2019\u00e2me. Avec le sentiment de l\u2019espace et du temps, la pr\u00e9sence des choses diss\u00e9min\u00e9es sur l\u2019\u00e9tendue, c\u2019est votre \u00eatre lui-m\u00eame qui vous pleut dans le corps. Toute l\u2019arborescence des choses du monde qui soudain s\u2019\u00e9claire et pivote lentement sur elle-m\u00eame. <\/p>\n<p>Me revient ces mots du peintre Jean-Paul Marcheschi face aux paysages de C\u00e9zanne : \u00ab le style est une solitude qui a pris forme, et la forme prend du temps. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Grave incertitude, toutes les fois que l\u2019esprit se sent d\u00e9pass\u00e9 par lui-m\u00eame ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur o\u00f9 il doit chercher et o\u00f9 tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : cr\u00e9er. 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