{"id":8142,"date":"2025-03-14T10:30:10","date_gmt":"2025-03-14T09:30:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8142"},"modified":"2025-03-14T10:30:10","modified_gmt":"2025-03-14T09:30:10","slug":"une-petite-toile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/une-petite-toile\/","title":{"rendered":"une petite toile"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019essaie de me souvenir : cette petite toile tir\u00e9e des \u00e9tag\u00e8res alors que je tentais de faire un peu de place et de \u00ab rationaliser \u00bb le stock de l\u2019atelier. Un paysage grossier datant d\u2019il y a dix ans ou peut-\u00eatre plus alors que j\u2019avais pour sujet de pr\u00e9dilection l\u2019architecture morne des zones d\u2019activit\u00e9, des villes nouvelles, les parkings d\u00e9sol\u00e9s ou les aires de repos. J\u2019avais tir\u00e9 de leurs cadres des huiles sur papier pour les remiser dans des pochettes \u00e0 dessin en mani\u00e8re de purgatoire. Un certain nombre avait rejoint la poubelle.<br \/>\nJ\u2019avais d\u2019abord ponc\u00e9 la couche de vernis, abras\u00e9 les reliefs laiss\u00e9s par les emp\u00e2tements avant d\u2019appliquer un badigeon h\u00e2tif de terre de sienne br\u00fbl\u00e9e. Tabula rasa.<br \/>\nPeut-\u00eatre avais-je incidemment retrouv\u00e9 dans ce geste pr\u00e9alable celui de l\u2019artisan, du peintre d\u2019ic\u00f4nes dont l\u2019attention patiente est d\u00e9j\u00e0 une forme de recueillement ? J\u2019avais eu alors le d\u00e9sir d\u2019une figure simple.<br \/>\nCertains peintres accumulent des carnets d\u2019esquisses et de croquis dans lesquels parfois ils retournent fouiller comme on fouille dans ses souvenirs. Dans mon atelier le bureau est encombr\u00e9 de photographies imprim\u00e9es. Elles constituent pour moi une sorte de carnet de notes, de rep\u00e9rages, de banque d\u2019images. Il y avait cette s\u00e9rie d\u2019agaves prises \u00e0 Porquerolles l\u2019\u00e9t\u00e9 dernier dans une lumi\u00e8re de fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Un r\u00e9pertoire de postures comme au XIXe si\u00e8cle les peintres se fournissaient chez les photographes en acad\u00e9mies et autres nus susceptibles de jouer un r\u00f4le de composition dans des mises en sc\u00e8ne orientalistes. La premi\u00e8re agave que j\u2019ai peint, c\u2019\u00e9tait en 2006 ou 2007. Une grande agave alanguie, comme Titien peignit la V\u00e9nus d\u2019Urbino. J\u2019aime leur \u00e9l\u00e9gance baroque, sensuelle, m\u00e9lange de n\u0153uds, d\u2019ondulations et d\u2019\u00e9lans. Je ne sais pas si, faisant passer r\u00eaveusement sous mes yeux ces photographies d\u2019une saison pass\u00e9e, je pensais au jeu des mains dans la peinture renaissante. Et m\u00eame plus tard, dans les grandes compositions de Rembrandt, de Velasquez, du Greco ; papillons de lumi\u00e8res qui s\u2019isolent d\u2019eux-m\u00eames quand on plisse les yeux comme les d\u00e9compositions du vol d\u2019un oiseau dans les chronophotographies de Marey ou Muybridge. Maintenant \u00e7a m\u2019est comme une \u00e9vidence. Chaque palme se d\u00e9tache dans la lumi\u00e8re comme font dans l\u2019espace du tableau les gestes suspendus de la vierge ou de l\u2019archange Gabriel, du Christ b\u00e9nissant le monde. Me reviennent les Annonciations de Carpaccio, de Fra Angelico. M\u00eame arr\u00eat du temps. M\u00eame mani\u00e8re d\u2019hyst\u00e9riser l\u2019espace depuis leur \u00e9v\u00e9nement. M\u00eame jeu de courbes venant nouer des figures, des th\u00e8mes dans un lacis continu et m\u00e9lodique.<br \/>\nJe cherchais un geste simple, un \u00e9lan calme et silencieux, je ne sais plus bien pourquoi. Et j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 Simone Martini, \u00e0 Duccio, aux fresques du convent San Marco \u00e0 Florence, \u00e0 Masaccio, \u00e0 Giotto, \u00e0 Piero della Francesca. Je pistais une image dont je ne savais plus rien, une sorte de p\u00e2leur retenue, tr\u00e8s sereine, un espace poudreux, des murs chaul\u00e9s. Quelque chose <em>\u00e0 fleur de peau<\/em>.<br \/>\nPeu importe le sujet, s\u2019il devait m\u00eame y en avoir. Se souvenant les \u00e9tudes de t\u00eates et de bras, de jambes que G\u00e9ricault avait fait \u00e0 la morgue, Delacroix en avait tir\u00e9 cet enseignement : il \u00e9tait possible de faire des tableaux sans sujet. Le motif il me semblait l\u2019avoir entraper\u00e7u dans le d\u00e9tail que constituait l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 \u00e9lanc\u00e9e d\u2019une agave. Un doigt tendu vers la lumi\u00e8re et vers le ciel. Tout cela n\u2019\u00e9tait que pr\u00e9texte en somme, presque des incantations, les gestes d\u2019un rituel pour faire venir le ton comme d\u2019autres appellent la pluie ou je ne sais quelle p\u00e9n\u00e9tration divine. Une mani\u00e8re de squelette, de structure, les \u00e9l\u00e9ments d\u2019une sc\u00e9nographie simple.<br \/>\nLa toile en question exc\u00e9dait de peu la taille de la main ouverte ; moins qu\u2019un de ces couvercles de boite \u00e0 cigares sur lequel Toulouse-Lautrec peignait ses premi\u00e8res pochades. Mais j\u2019y projetais le lieu d\u2019une manifestation : l\u2019apparition puis l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une figure couch\u00e9e dans son \u00e9vidence. Ni ostentation, ni Trafalgar ou trompettes, ni sensiblerie mi\u00e8vre ou mani\u00e9r\u00e9e. Quelque chose de franc et tendre. Quelque chose dont je ne saurais pas dire si je l\u2019ai appris, r\u00eavant enfant en scrutant une colonne de fourmis dans la terre, le balancier d\u2019une branche dans le vent, la ros\u00e9e qui perle sur une herbe longue, d\u2019un sourire ou d\u2019une silhouette, de l\u2019horizon quand le soleil se couche et qu\u2019on s\u2019y br\u00fble les yeux, ou du visage clair d\u2019une madone, des mains que peignit Antonello de Messine, de ce qu\u2019il nous est parvenu de l\u2019art Grec.<br \/>\nIl fallait bien ce petit rectangle de la taille d\u2019une main pour accueillir tout \u00e7a, m\u00e9tissage de solidit\u00e9 et de fragilit\u00e9, d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et d\u2019\u00e9ternel, dans la mati\u00e8re de la peinture elle-m\u00eame et dans la m\u00e9moire.<br \/>\nJe me souviens avoir peint tr\u00e8s vite, tr\u00e8s droit, sans repentir, port\u00e9 comme je le suis souvent quand je peins par une sorte de d\u00e9sinvolture intuitive, comme on fredonne une m\u00e9lodie, comme on esquisse une danse en cuisinant, comme on s\u2019oublie. Le fond \u00e9tait encore frais et j\u2019appliquais par-dessus une couche \u00e9paisse qui faisait penser \u00e0 un mur l\u00e9preux. La plante creusait dedans comme un glyphe, un signe silencieux. Insondable patience des plantes pour nous autres qui gesticulons bruyamment depuis des mill\u00e9naires quand elles ne semblent faire de s\u2019insinuer dans leur substrat, capter la lumi\u00e8re, respirer l\u2019air et diss\u00e9miner dans le vent leur futur. Oui, j\u2019avais en m\u00e9moire les blancs de Fra Angelico et les figures int\u00e9rioris\u00e9es des bouddhistes. Une coupelle de fruits, une timbale chez Chardin. La main qu\u2019on l\u00e8ve par-dessus la foule sur un quai de gare pour qu\u2019elle voit qu\u2019on est l\u00e0 avant de se jeter dans les bras l\u2019un de l\u2019autre.<br \/>\nPeindre peut consister parfois \u00e0 donner un visage \u00e0 des vagues de souvenirs. A moins que ce ne soit qu\u2019un pr\u00e9texte \u00e0 leur reconvocation, un moyen de les raviver, r\u00e9pondre du travail qui se fait m\u00e9caniquement en soi. Dresser des pierres debout sur l\u2019\u00e9tendue comme on faisait jadis des menhirs, comme les font chaque \u00e9difice, des premiers tumuli aux gothique flamboyant des cath\u00e9drales. Rejouer pour mieux le voir, pour l\u2019apprivoiser, cette fa\u00e7on qu\u2019ont les images de s\u2019interposer, de s\u2019intercaler dans la vue en hybridant le sensible, les souvenirs, les pens\u00e9es. Et derri\u00e8re le processus t\u00e2tonnant, se d\u00e9gage comme un manifeste, l\u2019expression d\u2019une attitude, d\u2019un d\u00e9sir, une fa\u00e7on et un appel \u00e0 consid\u00e9rer d\u2019humbles et essentielles choses. Ce qui dans la pri\u00e8re tient \u00e0 la fois de l\u2019\u00e9loge et de l\u2019appel, de l\u2019accueil et de la mise en perspective.<br \/>\nLes mots pourraient para\u00eetre \u00e9tranges dans la bouche d\u2019un qui ne croit en rien, sauf \u00e0 consid\u00e9rer que tout cet appareil rituel, les images et les chants, les mythes et les temples ne sont que t\u00e9moignages, faits \u00e0 nous-m\u00eames, de notre d\u00e9sarroi, de nos d\u00e9sirs, de nos craintes, de nos \u00e9motions confuses. Une fa\u00e7on, comme l\u2019\u00e9crivait Rimbaud, de \u00ab fixer des vertiges \u00bb.  <\/p>\n<p>Image : Fra angelico, Annonciation (d\u00e9tail) <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019essaie de me souvenir : cette petite toile tir\u00e9e des \u00e9tag\u00e8res alors que je tentais de faire un peu de place et de \u00ab rationaliser \u00bb le stock de l\u2019atelier. 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