{"id":8157,"date":"2025-05-19T08:41:12","date_gmt":"2025-05-19T07:41:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8157"},"modified":"2025-07-05T22:21:18","modified_gmt":"2025-07-05T21:21:18","slug":"les-photogenies-de-laure-tiberghien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/les-photogenies-de-laure-tiberghien\/","title":{"rendered":"Les photog\u00e9nies de Laure Tiberghien"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Pourquoi en effet certaines \u00e9manations seraient-elles possibles et non pas d&rsquo;autres plus subtiles ? On ne saurait r\u00e9pondre. Songeons surtout qu&rsquo;une multitude de corpuscules imperceptibles, qui se trouvent \u00e0 la surface des corps, peuvent s&rsquo;\u00e9vader sans perdre leur structure, sans changer leur figure premi\u00e8re, et d&rsquo;autant plus rapidement que peu d&rsquo;entre eux ont des obstacles \u00e0 redouter sur leur route, et qu&rsquo;ils sont plac\u00e9s au premier plan.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nLucr\u00e8ce<\/p>\n<p>On connait l\u2019anecdote, Henry Fox Talbot l\u2019a racont\u00e9 lui-m\u00eame dans la pr\u00e9face qu\u2019il r\u00e9dige pour ce qui sera le premier livre de photographie de l\u2019histoire. Il \u00e9tait avec sa jeune \u00e9pouse en voyage de noce en Italie. Sur les rives du lac de Come, alors qu\u2019il s\u2019escrime maladroitement \u00e0 dessiner le paysage depuis les escaliers de la villa Melzi \u00e0 l\u2019aide d\u2019une chambre claire, il r\u00eave d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 qui pourrait fixer le reflet des images et d\u00e9passer ainsi les trahisons de la main. Ce proc\u00e9d\u00e9, il le nomme d\u2019abord \u00ab dessin photog\u00e9nique \u00bb. Et le titre qu\u2019il donnera \u00e0 son livre, \u00ab The pencil of nature \u00bb, t\u00e9moigne de cette id\u00e9e de la nature se dessinant d\u2019elle-m\u00eame par l\u2019action de la lumi\u00e8re. On imagine les rayons lumineux se pr\u00e9cipiter, doigts tendus dans le cercle de l\u2019appareil comme sur les cartes les vents se figuraient en gar\u00e7onnets joufflus des l\u00e8vres desquels s\u2019\u00e9chappaient des lignes et des volutes. En France, les noms d\u2019h\u00e9liographie puis de photographie ent\u00e9rinent cette id\u00e9e d\u2019\u00e9criture par le soleil ou la lumi\u00e8re.<br \/>\nC\u2019est que ce qui est vis\u00e9 par Talbot, Niepce ou Daguerre, c\u2019est la fixation scrupuleuse et m\u00e9canique, objective, du dessin des apparences. La lumi\u00e8re ici n\u2019est qu\u2019un vecteur comme le crayon est cet outil qui, aid\u00e9 par la main, permet de repr\u00e9senter un objet, un paysage ou une personne.<br \/>\nCet assujettissement est rest\u00e9 largement un impens\u00e9 de la photographie, puisqu\u2019il \u00e9tait en quelque sorte inscrit naturellement dans son programme. Hautement narcissique, le but que s\u2019\u00e9taient donn\u00e9s les hommes \u00e0 travers la photographie \u00e9tait de donner \u00e0 voir et d\u2019immortaliser leurs faits et gestes, leurs \u00e9difices, les paysages dans lesquels ils \u00e9voluaient ou qu\u2019ils administraient de mani\u00e8re tant \u00e9conomique que symbolique. D\u2019inventorier les objets du monde (montagnes et animaux, fleurs, jusqu\u2019aux flocons et aux nuages, meules de foin, ruelles, charrettes \u00e0 bras, mar\u00e9chaux d\u2019empire) et leurs usages.<br \/>\nAujourd\u2019hui, la photographie a deux si\u00e8cles, et son usage s\u2019est rependu comme une train\u00e9e de poudre. Capturer m\u00e9caniquement les apparences n\u2019a plus rien de miraculeux, tout comme le fait de jouer sur l\u2019aspect esth\u00e9tique de la chose par toutes sortes de filtres ou de manipulations, voire fabriquer des v\u00e9rit\u00e9s alternatives par la retouche, le montage ou la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019images digitales artificielles. La r\u00e9alit\u00e9 apparait plus que jamais comme un filtrage, un mode de lisibilit\u00e9 d\u00e9pendant des outils, conceptuels, sensibles, comme des dispositifs et des machines qui la servent ou la construisent. Sit\u00f4t \u00e9voqu\u00e9 le travail d\u2019un photographe, on poursuit en d\u00e9veloppant sur le style ou la fiction. On invente du bout du doigt les mille vies du visage humain, de la machine, de la ville. Voil\u00e0 pour le gros.<br \/>\nCela laisse des interstices, des marges. Des lieux o\u00f9 l\u2019on se d\u00e9sint\u00e9resse de ce qui occupe le monde. Imaginez. Comme par malentendu, distorsion du jugement, il est des gens qui s\u2019int\u00e9ressent au photographique. Non pas \u00e0 la repr\u00e9sentation, mais aux aventures de la lumi\u00e8re elle-m\u00eame. Non assujettie. On dit qu\u2019ils ou elles \u00e9voluent dans le contemporain, un espace qui confond le pr\u00e9sent et des modalit\u00e9s plastiques qu\u2019on lui attribue. Est-ce \u00e0 dire, comme l\u2019\u00e9crivent Susanne Sontag ou Georgio Agamben, qu\u2019ils et elles ne sont pas de leur temps ? Qu\u2019ils et elles sont anachroniques ?<\/p>\n<p>Quittant la foule \u00e0 l\u2019appel de chemins buissonniers, il est plaisant de se laisser tenter par quelque uchronie, ce d\u00e9velopp\u00e9 alternatif de l\u2019histoire. Un possible dont nous nous sommes \u00e9loign\u00e9s \u00e0 la faveur de bifurcations, de buissonnements et qui d\u00e9signe ce qui aurait pu se passer en regard de ce qui s\u2019est pass\u00e9 effectivement. Ou bien un possible qui a eu lieu dans une autre dimension que celle que nous habitons.<br \/>\nQuoiqu\u2019il en soit : portons-nous dans les ann\u00e9es 20 ou 30 du XIXe si\u00e8cle en laissant de c\u00f4t\u00e9 ce que nous en disent ou en ont dit les livres. Jetons sur cette histoire, si l\u2019on peut dire, une lumi\u00e8re neuve.<br \/>\nNic\u00e9phore Ni\u00e9pce, un ing\u00e9nieur fran\u00e7ais n\u00e9 Joseph Ni\u00e9pce \u00e0 Chalon-sur-Sa\u00f4ne, a tourn\u00e9 sa cam\u00e9ra sur une table dress\u00e9e. Plus tard il regardera \u00e0 travers une fen\u00eatre la vie des ombres d\u2019heure en heure. Il pense nommer son invention la skiagraphie, mot \u00e0 mot l\u2019\u00e9criture des ombres. Puis il se ravise. Ce qui le retient, plus que le motif de l\u2019ombre, c\u2019est la texture qui les anime, l\u2019h\u00e9sitation de leur superposition, les moirures qui se font sur le poli d\u2019argent. Le visage, la mati\u00e8re du temps. Il cherche.<br \/>\nOutre-manche un certain Henry Fox Talbot s\u2019essaie \u00e0 disposer des feuilles, des herbes, des napperons sur du papier photosensible. Mais tout cela l\u2019ennuie vite. Seule l\u2019image r\u00e9alis\u00e9e par l\u2019imposition d\u2019un morceau de vitre bris\u00e9e ravive ses d\u00e9sirs. Il aime, \u00e9crit-il dans son journal, regarder longuement la transparence d\u2019une feuille d\u2019arbre (leaf) se fixer sur la feuille de papier sensible (sheet) dans les remous d\u2019un bac d\u2019eau sal\u00e9e.<br \/>\nLes deux hommes sont tout pr\u00e8s du but, l\u2019un par l\u2019ombre, l\u2019autre par les diffractassions lumineuses du verre. Il faudra qu\u2019ils trouvent \u00e0 combiner la sympathie du papier et le brillant du m\u00e9tal. Mais tous deux l\u2019ont trouv\u00e9, avec ce peintre qui d\u00e9couvre son propre tableau retourn\u00e9 au fond de l\u2019atelier, illisible mais beau dans son harmonie color\u00e9e : c\u2019est le sujet (anecdotique) qui g\u00eane. Il est l\u00e0 comme une entrave, un parasitage qui ram\u00e8ne tout \u00e0 lui et cache l\u2019essentiel : la lumi\u00e8re. Ses variations, ses jeux. L\u2019impalpable enfin r\u00e9v\u00e9l\u00e9. On ne sait qui bute sur le nom comme une \u00e9vidence. Cette technique qui s\u2019invente, cet art, ce sera la photog\u00e9nie. L\u2019engendrement par la lumi\u00e8re ? L\u2019engendrement de la lumi\u00e8re ? Il a l\u2019avantage, par ce mot de \u00ab g\u00e9nie \u00bb d\u2019inviter dans ses parages ce qui tient du spectral, de l\u2019aura, ce tremblement de l\u2019air qui annon\u00e7ait la venue, la pr\u00e9sence des h\u00e9ros quand \u00ab graphie \u00bb d\u00e9signe trop \u00e9troitement le trac\u00e9, le ligne, le contour et l\u2019\u00e9criture.<br \/>\nOn ne sait exactement quand leur rencontre a lieu. Disons que les avis l\u00e0-dessus divergent. Sans doute dans les ann\u00e9es 40, peu de temps avant de s\u2019associer sous le pseudonyme d\u2019Aurore (l\u2019aurore) Tiberghien bient\u00f4t contract\u00e9 en Laure Tiberghien. Curieuse pr\u00e9ciosit\u00e9. Tiberghien viendrait du germain Theodberga : \u00ab qui prot\u00e8ge le peuple \u00bb. En l\u2019associant \u00e0 l\u2019aube on pourrait entendre derri\u00e8re ce nom d\u2019artiste l\u2019id\u00e9e d\u2019une association populaire (d\u2019autres inventeurs se seraient associ\u00e9s \u00e0 Niepce et Talbot : un certain Daguerre ?) qui se serait donn\u00e9 pour but la protection de ces lueurs matinales. Certains lise derri\u00e8re \u00ab theo \u00bb l\u2019annonce par la lumi\u00e8re divine \u00e0 Marie et donc l\u2019incarnation divine de la lumi\u00e8re elle-m\u00eame. Mais peut-\u00eatre cherche-t-on \u00e0 donner du sens \u00e0 un caprice du hasard. Ce nom aurait \u00e9t\u00e9 forg\u00e9 par un journaliste se r\u00eavant romancier. L\u2019\u0153uvre se fit et ce fut \u00e0 l\u2019abri de ce nom : Laure Tiberghien.<br \/>\nC\u2019est derri\u00e8re cette silhouette que le groupuscule sonda les aurores et les cr\u00e9puscules, les rais de lumi\u00e8res qui traversent le c\u0153ur des \u00e9glises en d\u00e9posant sur les pierres les couleurs qu\u2019ils ont emprunt\u00e9es aux vitraux. Celle qui filtre par l\u2019entreb\u00e2illement des portes, dans le tulle des rideaux. Celles qui font peu de cas des perspectives renaissantes, centr\u00e9e ou curviligne, et de leurs points de fuite. Celles qui font les sensations, les ambiances.<br \/>\nFixer l\u2019impalpable, l\u2019immat\u00e9riel en le d\u00e9posant \u00e0 la surface, \u00e0 fleur du papier, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019image trouve l\u2019accueil complice d\u2019un lieu, ce fut leur passion inavou\u00e9e. <\/p>\n<p>Ainsi s\u2019\u00e9claire cette \u0153uvre singuli\u00e8re qui inspira plus tard des artistes comme le letto-am\u00e9ricain Mark Rothko, l\u2019am\u00e9ricain Barnett Newman ou le fran\u00e7ais Pierre Soulages, lequel devait insister souvent sur le fait que le sujet de sa peinture \u00e9tait la lumi\u00e8re et encore sur sa mani\u00e8re intuitive et t\u00e2tonnante : \u00ab ce que je fais m\u2019apprends ce que je cherche \u00bb.<br \/>\nPeut-\u00eatre a-t-on minimis\u00e9 l\u2019influence de la peinture sur l\u2019\u0153uvre de Laure Tiberghien. Notamment celle de William Turner, en vogue \u00e0 l\u2019\u00e9poque, et de quelques autres artistes atmosph\u00e9riques accompagnant les recherches scientifiques de leur temps avec la libert\u00e9 de leurs moyens. Mettez mentalement c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te une des photog\u00e9nies de Laure Tiberghien et le cyanom\u00e8tre de Saussure et Humboldt par exemple. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 l\u2019outil qui tente de caract\u00e9riser et discriminer les diverses densit\u00e9s de bleu que l\u2019on selon la corruption des \u00ab vapeurs opaques et d\u2019exhalaisons de l\u2019atmosph\u00e8re \u00bb. De l\u2019autre, la po\u00e9sie envoutante de l\u2019impalpable. Mais c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te encore une fois, des affinit\u00e9s certaines incitent \u00e0 penser que l\u2019art tient au regard en quelque sorte d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 et r\u00eaveur que l\u2019on porte sur les choses. Qu\u2019il tient parfois simplement du hasard accueilli et pris en compte non comme hasard mais comme manifestation physique, comme ce que l\u2019on appelle parfois \u00ab g\u00e9nie \u00bb. Et on se souvient que jadis art et science ne se discriminaient pas artificiellement comme aujourd\u2019hui selon des fins suppos\u00e9es distinctes. Qu\u2019il s\u2019agissait, dans un m\u00eame mouvement d\u2019une attention et d\u2019une expression, d\u2019\u00e9tude et de songe, d\u2019objectivit\u00e9 et de m\u00e9ditations vers\u00e9es au grand domaine des humanit\u00e9s.<br \/>\nAlors seulement on comprend cette dissidence ; que certains aient jug\u00e9 autrement d\u2019o\u00f9 \u00e9tait la proie et d\u2019o\u00f9 \u00e9tait l\u2019ombre. Et qu\u2019ils aient eu besoin de faire corps de mani\u00e8re en quelque sorte imaginaire et utopique. <\/p>\n<p>Le po\u00e8te St\u00e9phane Mallarm\u00e9 confiera avoir m\u00e9dit\u00e9 ses th\u00e9ories sur le th\u00e9\u00e2tre en songeant \u00ab aux silencieuses lueurs des \u0153uvres de Laure T. \u00bb<br \/>\n\u00ab Le papier, \u00e9crit-il, intervient chaque fois qu\u2019une image, d\u2019elle-m\u00eame, cesse ou rentre, acceptant la succession d\u2019autres et, comme il ne s\u2019agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores et r\u00e9guliers ou vers, plut\u00f4t, de subdivisions prismatiques de l\u2019Id\u00e9e, l\u2019instant de para\u00eetre et que dure leur concours, dans quelque mise en sc\u00e8ne spirituelle exacte. \u00bb<br \/>\n(nous pourrions citer toute la pr\u00e9face) \u00ab Tout se passe, par raccourci, en hypoth\u00e8se ; on \u00e9vite le r\u00e9cit. \u00bb<br \/>\nEt ce vers fameux le disant en filigrane : \u00ab Rien n&rsquo;aura eu lieu que le lieu \u00bb, \u2014 le lieu inf\u00e9rieur, hasard o\u00f9 tout retombe, \u00ab clapotis quelconque comme pour disperser l&rsquo;acte vide \u00bb nous semble alors comme un hommage \u00e0 ce d\u00e9sir d\u2019espace presque mystique, alchimique qui obs\u00e8de l\u2019\u0153uvre de Laure Tiberghien. Oui, ce lieu impalpable r\u00e9gi par une math\u00e9matique aussi rigoureuse que libre semble une des principales pr\u00e9occupations de cette \u00e9tude photog\u00e9nique. Lieu que l\u2019on est tent\u00e9 de confondre au fameux templum des oracles, ce quadrangle de ciel aux moirures, aux modifications atmosph\u00e9riques subtiles, dans lequel ceux-ci scrutaient les signes. Oui, on comprend un peu quelle fut la malice de ceux qui op\u00e9r\u00e8rent un temps derri\u00e8re ce leurre all\u00e9gorique. L\u2019aurore, l\u2019or, lors, laure : ainsi se disait un programme engag\u00e9 en faveur de l\u2019indicible, de l\u2019\u00e9vanescent, des miroitements du temps, des \u00e9v\u00e9nements subtiles, des filtrations. Il fallait on peut le comprendre avoir fait rentrer son corps dans celui de la lumi\u00e8re elle-m\u00eame, s\u2019y \u00eatre confondu, puis s\u2019\u00eatre retir\u00e9 pour faire place \u00e0 l\u2019advenue de l\u2019\u00e9v\u00e9nement seul et tangible d\u2019une vibrance, d\u2019une onde. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Pourquoi en effet certaines \u00e9manations seraient-elles possibles et non pas d&rsquo;autres plus subtiles ? On ne saurait r\u00e9pondre. 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