{"id":8169,"date":"2025-06-30T08:17:46","date_gmt":"2025-06-30T07:17:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8169"},"modified":"2025-06-30T21:28:22","modified_gmt":"2025-06-30T20:28:22","slug":"letre-cinema-et-autres-figures-f-khodja-j-sicard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/letre-cinema-et-autres-figures-f-khodja-j-sicard\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00eatre cin\u00e9ma et autres figures (F. Khodja &#038; J. Sicard)"},"content":{"rendered":"<p>Je me suis pench\u00e9 souvent, et avec \u00e9motion, sur les pousses qui s\u2019\u00e9tablissent dans les joints, dans les fissures du b\u00e9ton des chauss\u00e9es, dans des lacunes et des interstices. Petites vies discr\u00e8tes. Volont\u00e9s farouches. Humbles expressions de vies intercalaires ou marginales, germinations adventices.<br \/>\nParfois ces vies s\u2019extirpent de la couleur, de l\u2019encre, de t\u00e2ches, \u00e0 la faveur de par\u00e9idolies ou parce que la main qui fouille du pinceau est encline aux figures. S\u2019amuse ou se d\u00e9lasse \u00e0 les voir na\u00efvement surgir comme font parfois au fil des mots les pens\u00e9es aux heures hypnagogiques. Et c\u2019est r\u00eavassant qu\u2019on place ici deux points comme on coudrait des boutons de chemise au visage d\u2019une poup\u00e9e de chiffon. Une canne ou une jambe, l\u2019esquisses de bras, le sac d\u2019un ventre. On fait pareil \u00e0 la fin du repas en piquant de cure-dent un bouchon de li\u00e8ge, en tordant, quadrup\u00e8de, le muselet d\u2019une bouteille de mousseux (g\u00e9niale danse des petits pains chez Chaplin).<br \/>\nIl n\u2019en faut pas davantage pour que depuis la feuille l\u2019\u00e9v\u00e9nement s\u2019incorpore (ou s\u2019incarne), m\u00eame sommairement, m\u00eame fragilement, et vous regarde.<br \/>\nParfois m\u00eame c\u2019est \u00e0 travers vous qu\u2019il regarde, simple mouvement depuis la feuille, depuis la t\u00e2che, en direction de l\u2019espace atmosph\u00e9rique. C\u2019est un possible. Ou un d\u00e9sir dont on ne sait dire s\u2019il vient de l\u2019artiste ou de la mati\u00e8re elle-m\u00eame. Vous croisez un regard en somme, une existence embryonnaire, transgressive, farouche, ch\u00e9tive ou fi\u00e8re, qui vous ouvre \u00e0 son monde.<br \/>\nIl est difficile de ne pas se laisser aller \u00e0 sa petite musique. Pour l\u2019artiste qui s\u2019embarque \u00e0 sa suite, apprivoise son mouvement de houle, comme pour celui qui feuillette l\u2019illustr\u00e9 de leur suite. Vous d\u00e9taillez alors chaque silhouette qu\u2019\u00e9claire th\u00e9\u00e2tralement l\u2019\u00e9cran blanc du cin\u00e9ma de papier comme si c\u2019\u00e9taient les figures d\u2019une f\u00eate paysanne dans un tableau de Bruegel.<br \/>\nQuelques surr\u00e9alistes s\u2019y essay\u00e8rent, croisant Bash\u00f4 et Hokusai ou m\u00eame Dubuffet et Novarina. Pour ne rien dire des soleils ou des nuages, des maisons faisant visage (ou des visages faisant maison) dans les dessins d\u2019enfants.<br \/>\nConnaissez-vous La petite personne de Perrine Rouillon ? Allez y voir, c\u2019est cousin de ce que j\u2019\u00e9voque ici : \u00ab De loin, \u00e7a ressemble \u00e0 un grabouillage, de pr\u00e8s c\u2019est de la schizo-philosophie, dr\u00f4le.Tout \u00e9tant dans tout, comme d\u2019hab\u2019, la Petite Personne c\u2019est toi quand t\u2019es introspectif, mais c\u2019est aussi l\u2019auteur se roulant en boule sur lui-m\u00eame ; \u00e7a se prend pour Dieu et pour rien, c\u2019est du ha\u00efku en dessin \u00bb.<\/p>\n<p>Ce serait presque assez au fond que d\u00e9licatement des figures advenues se signalent par leur seule morphologie. Mais il faut les reconna\u00eetre. Du moins nous les reconnaissons. Et c\u2019est ainsi que Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja, qui les a trouv\u00e9s dans l\u2019encre comme s\u2019il fallait toujours que la vie naisse du liquide, leur dit leur nom. On dit d\u2019o\u00f9 l\u2019on est comme d\u2019o\u00f9 l\u2019on na\u00eet en jetant dans l\u2019espace sonore un mot qu\u2019on a re\u00e7u en guise de totem. On salue <em>l\u2019\u00eatre paysage, l\u2019\u00eatre cin\u00e9ma, l\u2019\u00eatre g\u00e9ographique, l\u2019\u00eatre anthropologue, l\u2019\u00eatre nuit<\/em> en leurs variations comme Proust le visage d\u2019Albertine d\u00e9multipli\u00e9 en ses diverses apparences.<br \/>\nOn ne souvient que dans l\u2019\u00c9gypte ancienne il \u00e9tait \u00e9chu au dieu Ptah de prononcer le nom des choses pour les faire exister, comme on le lit sur une tombe \u00e0 Saqqarah : \u00ab toi qui passe, prononce mon nom afin de ma donner la vie \u00e9ternelle \u00bb.<br \/>\nMais voil\u00e0 : ces choses nous \u00e9meuvent. Nous meuvent. Il nous en faut t\u00e9moigner. Et puisque nous sommes \u00eatres de langage, c\u2019est par lui que nous accueillons ces corps visibles, ces aventures, ces advenues. Comment elles nous rejoignent, comment d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019une phrase qu\u2019elles inspirent, dans leur singularit\u00e9, leur alt\u00e9rit\u00e9 bonhomme, ces vies germinatives nous concernent, cela force \u00e0 se dire. Alors, Jacques Sicard, dont on conna\u00eet les cin\u00e9po\u00e8mes, le go\u00fbt pour la prose de Baudelaire, r\u00e9alises quelques instantan\u00e9s comme Francis Ponge jadis prenait le parti des choses les plus humbles. De quoi r\u00e9pond-il ? De leur v\u00e9racit\u00e9 ? t\u00e9moignant pi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce. De sa rencontre ? De nos irr\u00e9pressible besoin de tisser des histoires, de voir dans chaque trace un signe ? De ce que la langue noue la pens\u00e9e et la main dans une forme de saisie singuli\u00e8re qui est comme un palp\u00e9 des choses du monde ?<br \/>\nDu plaisir de dire la gymnastique de la conscience ? Sans doute de tout cela simultan\u00e9ment. Guidant le regard, il convoque aussi des sensations anciennes, des \u00e9chos, tout en respectant le silence de l\u2019image. C\u2019est tenu, dense, mais l\u00e9ger aussi, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un t\u00e9l\u00e9gramme (\u00ab je vous attendrais \u00e0 midi six sur le quai, je porterais un polo bleu clair et une valise en carton bouilli \u00bb). Il dit ce qu\u2019elles d\u00e9clenchent en lui, en nous comme on \u00e9crirait au dos de cartes postales.<br \/>\nPar exemple :<br \/>\n\u00ab<em> En col\u00e8re. Tr\u00e8s en col\u00e8re. Mains enfonc\u00e9es dans les poches. Du moins une. Pas forc\u00e9ment un enfant (je pense n\u00e9anmoins \u00e0 la trilogie cin\u00e9matographique de Bill Douglas : Portrait d\u2019enfance), bien que v\u00eatu d\u2019une culotte courte. Culotte et jambes issues de la m\u00eame peau mandarine, peut-\u00eatre d\u2019une m\u00eame \u00e9toffe aux cent piq\u00fbres \u2013 tel un pantalon bouffant du d\u00e9but du XXe si\u00e8cle. Un chandail \u00e0 col roul\u00e9 aubergine et la t\u00eate comme un blason ou un heaume : profil sans pro\u00e9minences, lisse ; l\u2019orifice en amande pour le regard froid ; sur l\u2019arri\u00e8re, bleu noir, la chevelure ou le plumet. Il est pench\u00e9 vers l\u2019avant sans pour autant marcher. Chercherait-il un empilage de grimes pour en faire un lieu de jeu ? La t\u00eate inexpressive est le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une guerre de mille ans.<\/em> \u00bb<br \/>\nOn va ainsi, de dessin en dessin, de texte bref en texte bref comme les p\u00e8lerins marquent leur p\u00e8lerinage de stations. Et une histoire advient, par notre lecture m\u00eame, notre progression dans les pages. Nous sommes l\u2019Alice transport\u00e9e dans le paradis du temps pass\u00e9, le paradis du temps que nous passons, du temps que nous d\u00e9ployons \u00e0 chaque fois que nous nous mettons en marche. <\/p>\n<p><em>Past Time Paradise, Fr\u00e9d\u00e9ric Khodja &#038; Jacques Sicard dans une tr\u00e8s belle \u00e9dition Les murmurations.<\/em> <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me suis pench\u00e9 souvent, et avec \u00e9motion, sur les pousses qui s\u2019\u00e9tablissent dans les joints, dans les fissures du b\u00e9ton des chauss\u00e9es, dans des lacunes et des interstices. Petites vies discr\u00e8tes. Volont\u00e9s farouches. Humbles expressions de vies intercalaires ou marginales, germinations adventices. 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