{"id":8175,"date":"2025-07-01T19:38:53","date_gmt":"2025-07-01T18:38:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8175"},"modified":"2025-09-17T15:56:28","modified_gmt":"2025-09-17T14:56:28","slug":"bvv","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/bvv\/","title":{"rendered":"BvV"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Oui, la peinture, en fait, la peinture, c&rsquo;est un \u0153il, un \u0153il aveugl\u00e9, qui continue de voir, qui voit ce qui l&rsquo;aveugle.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nBram van Velde<\/p>\n<p><em>\u00ab Or mise \u00e0 nu \u00e9gale mise en chair. \u00bb<\/em><br \/>\nPaul Audi<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab\u00a0La beaut\u00e9 sera convulsive ou ne sera pas.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Breton<\/p>\n<p>Il aura suffi, alors qu\u2019un jour vous scrutiez \u00e0 nouveau les peintures de Bram van Velde, que tombent sur vous les mots de blessure ou de plaie, celui de d\u00e9chirure pour que ce vous fouilliez se fixe dans cette image et se tienne bient\u00f4t dans son influence. Il y avait bien parfois des jeux de triangulations plus ou moins gauchies, une \u00e9criture d\u00e9li\u00e9e butant sur les bords du format comme au billard des jeux de bandes pour occuper la surface. Parfois des esquisses calligraphiques, des glyphes d\u00e9sinvoltes et languissants. Des convulsions et des froissements, des contritions comme la peur et la faim m\u00eal\u00e9es. Mais vous les laissiez de c\u00f4t\u00e9 pour monter un collier de perles dont le motif \u00e9tait de blessures multipli\u00e9es par leurs variations.<br \/>\nD\u2019autres auraient \u00e9t\u00e9 possibles, des affaissements, des coul\u00e9es, des plis, une certaine liquidit\u00e9. On aura vu souvent la g\u00e9om\u00e9trie gauchie, d\u00e9tourn\u00e9e d\u2019un V et d\u2019un A entrem\u00eal\u00e9s, ce b\u00e9gaiement ou ce bafouillage dans l\u2019allit\u00e9ration van Velde. Une danse volubile de formes essayant diff\u00e9rents nouages. Le tableau se signant en ab\u00eeme par la facture et par l\u2019acronyme gliss\u00e9 dans sa mati\u00e8re m\u00eame avant que reviennent en plus petit, plus visible le sceau d\u2019un BVV. Certains encore, prompts \u00e0 sexualiser les langueurs ou la fr\u00e9n\u00e9sie du pinceau auront vu l\u00e0 des vulves. Et quelques fois surgies dans un raccourcit proche de Picasso ou l\u2019aine voisine avec l\u2019\u0153il dans un sch\u00e9matisme de graffiti. L\u00e0 encore, il aura suffi de le nommer que le motif multiplie et essaime.<br \/>\nAlors blessure, plaie, d\u00e9chirure, sexe f\u00e9minin (sexuer n\u2019est-il pas s\u00e9parer, couper, discriminer ?), c\u2019est tout un. La par\u00e9idolie \u00e0 toutes sortes de mani\u00e8res qui chaque fois rapatrient l\u2019\u00e9quivoque ou le mutique vers du familier. C\u2019est que, notre survie en d\u00e9pend, nous sommes depuis la prime enfance et depuis des temps tr\u00e8s anciens, avant m\u00eame que le langage ne s\u2019articule, des lecteurs, avides de d\u00e9chiffrer le monde.<br \/>\nNous approchons par hypoth\u00e8ses \u00e0 partir de nos possessions, en cercles concentriques. Et il semblerait que rien ne nous d\u00e9contenance plus que de ne savoir nommer, rien ne nous agace et ne nous d\u00e9sesp\u00e8re davantage qu\u2019un mot qui vient \u00e0 manquer. C\u2019est-\u00e0-dire notre nudit\u00e9 d\u2019infans. Et le vertige de la confusion, de l\u2019illisible, de l\u2019\u00e9quivoque avec lesquels jouent l\u2019artiste et le po\u00e8te, ce \u00ab lent et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens \u00bb, paniquent notre raison pratique.<br \/>\nNous avons dans ces affaires comme ailleurs grand d\u00e9sir de comprendre et de nous faire comprendre. Et cela ne se fait pas sans un peu de commun. Des r\u00e9cits.<br \/>\nSans doute il est des sentiers qui restent en de\u00e7\u00e0 de la franche ventriloquie et qui ont l\u2019avantage, par figures approchantes, par comparaisons, de situer un peu ce qui sans cela en resterait \u00e0 un inabordable vertige. A chacun de maintenir la vigilance pour ne pas se laisser emporter par la pente d\u2019une image, par un bon mot, par ses propres obsessions.<br \/>\nOn sait que l\u2019\u0153uvre apr\u00e8s \u00e7a n\u2019aura pas quitt\u00e9 son lieu et que les r\u00e9cits ne parleront que d\u2019eux-m\u00eames ou de nous, semblables \u00e0 des mouches buttant au carreau d\u2019une vitre, obstin\u00e9ment. <\/p>\n<p>Mettons-donc \u00ab une plaie \u00bb ; pour voir. Et sit\u00f4t nous vient L\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 de Saint Thomas, son doigt qui fourrage la chair parce qu\u2019il n\u2019en revient pas et voudrait plut\u00f4t croire \u00e0 une mystification qu\u2019\u00e0 un miracle insens\u00e9. Cette blessure comme preuve du corps soumis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Corps \u00e9prouv\u00e9 et prouv\u00e9. Ce corps biologique et visc\u00e9ral que l\u2019on conna\u00eet, encapuchonn\u00e9 par l\u2019apparence, r\u00e9duit souvent \u00e0 l\u2019image qu\u2019il offre \u00e0 la vue, mais qui, lorsque celle-ci est fendue ou d\u00e9chir\u00e9e, fait retour, d\u00e9plaisant, dans ses humeurs, sa vie propre. Le d\u00e9go\u00fbt, le d\u00e9sir, le tabou. Curieux seuil sur lequel se tient la peinture qui, dans son r\u00e9cit, dans sa lisibilit\u00e9 fait image, mais \u00e0 l\u2019endroit de la plaie laisse entrevoir un passage possible de l\u2019image au corps dans sa chair. Mise en sc\u00e8ne qui justement guide le regard dans la distance de la visibilit\u00e9 vers le toucher et m\u00eame le toucher p\u00e9n\u00e9trant qui atteste de l\u2019\u00e9paisseur en jeu.<br \/>\nOn sait l\u2019obsession qu\u2019ont les peintres pour le visible et pour l\u2019invisible, pour les \u00e9paisseurs qui feuillettent la r\u00e9alit\u00e9, pour les voiles des apparences, pour le travail scrutateur du regard, pour l\u2019aptique. Comment certains ont lutt\u00e9 avec les moyens d\u00e9risoires de leur art pour d\u00e9passer l\u2019inerte surface et donner corps \u00e0 leurs \u0153uvres. Comme chacun cherche \u00e0 percer le voile de Maya, les illusions, le tissu des r\u00e9cits pour aborder au r\u00e9el brut, sa r\u00e9v\u00e9lation, m\u00eame s\u2019il est impossible d\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa condition, aux limitations et aux biais. En chaque artiste le fantasme du d\u00e9miurge. La recherche d\u2019une \u0153uvre qui ne soit pas seulement un objet passif n\u00e9 du d\u00e9sir et de la technique, assujetti \u00e0 un auteur, mais qui s\u2019autonomise et, parvenue \u00e0 une certaine pr\u00e9sence, retourne un regard \u00e0 celui ou celle qui reconnait que quelque chose lui a \u00e9chapp\u00e9 et qu\u2019un \u00eatre est n\u00e9 pour partie de lui-m\u00eame.<br \/>\nC\u2019est un mythe tr\u00e8s ancien qui a connu toutes sortes de variantes : celui d\u2019un homme model\u00e9 dans l\u2019argile et qui serait dot\u00e9 du souffle de la vie. Celui d\u2019une image ou d\u2019un r\u00eave qui prendrait corps. Avant Pygmalion, avant Pinocchio ou le Golem, avant l\u2019Adam, avant Frankenstein ou l\u2019alchimie, une version primitive de ce mythe parlait d\u2019un dieu modelant des figurines comme le fait un enfant dans l\u2019innocence du jeu. Mes souvenirs sont partiels mais ce dieu en question s\u2019en vient lui aussi \u00e0 envisager que ses statuettes pourraient s\u2019animer. Oui, cela serait bien. Et s\u2019il s\u2019en va chercher ce qu\u2019il lui faut. Sur ce survient un individu malveillant, une sorte de chacal, une sorte de diable, semblable aux garnements qui font des mauvais coups lorsque vous avez le dos tourn\u00e9 et massacrent par jalousie ou par plaisir ce que vous avez patiemment, amoureusement assembl\u00e9. Et celui-ci, ne pouvant casser l\u2019\u0153uvre du dieu crache abondement sur les figurines laiss\u00e9es-l\u00e0 avant de s\u2019\u00e9clipser. Ce que l\u2019autre d\u00e9couvre s\u2019en revenant de ses cuisines, pr\u00eat \u00e0 donner la vie, avec col\u00e8re. Il a beau frotter, elles sont irr\u00e9m\u00e9diablement souill\u00e9es. Alors il d\u00e9cide de les retourner sur elles-m\u00eames, comme on fait d\u2019un gant. La salissure ou l\u2019outrage s\u2019escamotant, disparaissant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ainsi est-t-il dit, les humeurs furent enferm\u00e9es dans le corps. Elles se rappellent \u00e0 nous quand nous \u00e9ternuons, expectorons ou vomissons*. <\/p>\n<p>On sait comme le travail du model\u00e9 ou de la perspective, jusqu\u2019au langage cubiste et \u00e0 la synth\u00e8se des papiers coll\u00e9s ont cherch\u00e9 en quelque sorte, comme l\u2019\u00e9crit Artaud, \u00e0 \u00ab forcener le subjectile \u00bb. L\u00e0-dessus Lucio Fontana a entam\u00e9 la toile, la per\u00e7ant, la fendant. Niki de St-Phalle a tir\u00e9 \u00e0 la carabine pour en laisser s\u2019\u00e9couler de l\u2019encre. Anish Kapoor a travaill\u00e9 la cire ou la vaseline taloch\u00e9e teint\u00e9e en \u00e9paisseur. Rebeyrolle, Tapies, Kiefer, Soulage ont utilis\u00e9 le sable, l\u2019enduit, la r\u00e9sine racl\u00e9s, creus\u00e9s, la mousse expansive, le tissus encoll\u00e9 et pliss\u00e9. Morris Louis a laiss\u00e9 la peinture, fluide, s\u2019\u00e9couler et Robert Morris a d\u00e9coup\u00e9 et clou\u00e9 au mur des tableaux-sculpture de feutre, comme des d\u00e9pouilles (dans quelques-uns aussi de ses travaux on a vu des sexes, des vulves). Les artistes du groupe Support\/surface d\u00e9montant le dispositif lui-m\u00eame pour travailler le ch\u00e2ssis nu ou la toile libre. Eva Hesse a utilis\u00e9 la r\u00e9sine et le latex, peaux translucides. Autant de mani\u00e8res d\u2019\u00e9prouver la surface, d\u2019aller voir ce que le tableau a dans le ventre. De chercher l\u2019\u00e9paisseur, le volume, le creux, la mati\u00e8re, d\u2019\u00e9corcher l\u2019image. <\/p>\n<p>Tous les peintres ont \u00e0 faire avec la surface. Certains l\u2019ignorent \u00e0 la faveur de l\u2019image, du lisse. D\u2019autres \u00e0 minima s\u2019engagent dans un travail de texture, de touches. Cherchent du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019inachev\u00e9, de l\u2019\u00e9bauche, du geste libre ou de l\u2019emp\u00e2tement.<br \/>\nJe veux croire que Bram van Velde \u00e9tait lui aussi hant\u00e9 par le surgissement, l\u2019av\u00e8nement, l\u2019apparition de la figure. Qu\u2019arm\u00e9 de quelques gestes, d\u2019une palette, il a cultiv\u00e9 cet art fascinant avec les outils qu\u2019avaient trouv\u00e9 les cubistes pour sortir de la dialectique du fond et de la forme et qui embrasse toute la surface dans ce mouvement tellurique ou g\u00e9omorphique. L\u00e0 o\u00f9 graphique et pictural, trait et surface se confondent. Et qu\u2019\u00e0 cet endroit il a pu se vouer \u00e0 l\u2019aventure sensible des chevauchements et des frictions, au trembl\u00e9, aux transparences, \u00e0 tout un jeu de froissements, de langueurs, de d\u00e9tentes et reprises tr\u00e8s chor\u00e9graphique qui rappellent les danses de voiles. Et que c\u2019est dans cette petite g\u00e9ographie affective et dans une peinture paradoxalement maigre et fluide qu\u2019il a cherch\u00e9 le corps organique, le d\u00e9chirement de l\u2019enveloppe par lequel se laisse entrevoir le continent obscur du refoul\u00e9. Le myst\u00e8re de la corpor\u00e9it\u00e9.<br \/>\nPeut-\u00eatre retrouvait-il ce vieux mythe de l\u2019homme souill\u00e9.<br \/>\nPeut-\u00eatre entendait-il avec Breton que la beaut\u00e9 d\u00e9sormais devait \u00eatre convulsive (ou avec Baudelaire, Rilke que l\u2019on ne devait pas ignorer ses liens avec le bizarre ou le terrible). Peut-\u00eatre, et cela est visible encore dans ses compositions les plus baroques, \u00e9tait-il encore marqu\u00e9 par un certain courant primitif du surr\u00e9alisme qui avait essaim\u00e9 depuis Ernst et Masson, Matta jusqu\u2019en Am\u00e9rique et avec lequel se d\u00e9battaient les premiers Pollock ou Rothko. Peut-\u00eatre se souvenait-il des improvisations de Kandinsky et regardait-il autour de lui Fautrier, Wols, Esteve, Messagier, l\u2019art informel et ce que l\u2019on appelait l\u2019abstraction lyrique. Peut-\u00eatre sa po\u00e9tique avait-elle quelques affinit\u00e9s avec celle de Miro (mais d\u2019un Miro nordique) dans la recherche d\u2019une apesanteur presqu\u2019enfantine (le tableau et la feuille \u00e9tant moins le lieu d\u2019une projection de l\u2019espace naturaliste qu\u2019un lieu en soi, d\u00e9pourvu le ciel et de sol, de ligne d\u2019horizon et de perspective lin\u00e9aire ; un champ).<br \/>\nEt comme lui il avait cherch\u00e9 \u00e0 se d\u00e9sencombrer \u00e0 la faveur d\u2019un \u00ab je ne sais quoi \u00bb, d\u2019un \u00ab quelque chose \u00bb d\u2019a\u00e9rien, de t\u00e9nu mais indubitable. Cette ouverture de la vie \u00e0 elle-m\u00eame. Et cette bataille de l\u2019artiste avec ses moyens.<br \/>\nUne musique visible ou visuelle.<br \/>\nS\u2019y m\u00ealaient souvenirs \u00e0 moiti\u00e9 effac\u00e9s, r\u00eaveries, intuitions plastiques, caresses et tendresses et puis mouvements d\u2019humeur, jubilation passag\u00e8re, m\u00e9lancolie. Tout cela successivement guidant le pinceau, d\u00e9terminant les couleurs \u00e0 moins que comme cela se fait parfois, ce soit \u00e0 partir d\u2019un peu de hasard, d\u2019arbitraire, d\u2019un premier pas d\u00e9sinvolte que les choses vous entrainent \u00e0 leur suite, communicant \u00e0 la main la joie ou la tristesse. Moment \u00e9quilibriste fait de r\u00e9sistances et de laisser-aller, de vigilance et d\u2019abandon. On ne sait jamais bien comment l\u2019artiste dialogue et parlemente avec sa cr\u00e9ation. Et m\u00eame le possessif est de trop. Et sans doute faudrait-il dire comment l\u2019artiste fait avec cette vieille gestalt ou pulsion cr\u00e9ative qui le prend parfois inopin\u00e9ment et s\u2019absente aussi certaines p\u00e9riodes le laissant avec l\u2019\u00e9cho sourd de cette cyclothymie, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9, impuissant pour mieux le surprendre ensuite dans une sorte de bouff\u00e9e d\u00e9lirante ou de jubilation pure. \u00ab Le roi vient quand il veut \u00bb, \u00e9crit Pierre Michon.<br \/>\nApelle, dit la l\u00e9gende, un jour qu\u2019il se d\u00e9menait sans succ\u00e8s \u00e0 peindre l\u2019\u00e9cume \u00e0 la gueule d\u2019un cheval s\u2019en d\u00e9sesp\u00e9ra tant qu\u2019il lui jeta de d\u00e9pit un chiffon sale. Et c\u2019est par ce geste, par l\u2019accident que la vie advint, expressive. Il lui avait fallu foutre en l\u2019air le m\u00e9tier, malmener la surface. Ne plus chercher je ne sais quoi de beau ou de noble, d\u2019\u00e9mouvant ou de subtile. C\u2019est souvent comme \u00e7a que \u00e7a advient, \u00e0 l\u2019extr\u00eame pointe du d\u00e9sespoir, de l\u2019accablement, quand tout est fichu, quand le m\u00e9tier, le labeur ou l\u2019application ne sont d\u2019aucun secours et m\u00eame entravent. Dans un mouvement, une violence qui mettent \u00e0 jour la chair de la peinture. Une v\u00e9rit\u00e9 surgie d\u2019un saccage et fait signe, \u00e9quivoque, innommable, futile, anecdotique possiblement, mais immense et magistrale.<br \/>\nGiacometti s\u2019est avanc\u00e9 l\u00e0 aussi, multipliant des t\u00eates, des silhouettes filiformes, fouillant de la point du canif, tentant de m\u00ealer l\u2019espace, le vide et la figure avec un perp\u00e9tuel sentiment d\u2019\u00e9chec. Et m\u00eame Eug\u00e8ne Leroy qui aura ces mots : \u00ab Pour qu\u2019une toile prenne corps, il faut qu\u2019elle ait un corps. \u00bb<br \/>\nQuand Giacometti ou Leroy se confrontent moins au portrait (comme effigie ou sujet) qu\u2019\u00e0 la t\u00eate, c\u2019est encore sonder cette dialectique entre le clos, l\u2019opaque et ce qui perce par les yeux ou qui irradie par l\u2019aura d\u2019une pr\u00e9sence, par l\u2019impalpable et par l\u2019affleurement de l\u2019os sous la peau, de la bo\u00eete cr\u00e2nienne derri\u00e8re le visage. On retrouve cela dans les fleurs, entrouvertes sur les \u00e9tamines, les pistils et vou\u00e9es \u00e0 faner : une vanit\u00e9 c\u2019est le rappel sous le r\u00e9cit et l\u2019apparence, sous l\u2019image, de la loi organique ou loi de l\u2019organique.<br \/>\nOn la dira plaie ou blessure, d\u00e9chirement, sexe, intimit\u00e9 (l\u2019Innigkeit de H\u00f6lderlin) \u00e9v\u00e9nement, figure. Rappelant avec Pont\u00e9via que naissance de l\u2019art signifie \u00a0\u00bb apparition de la figure \u00ab\u00a0. Et que \u00ab Figure ne veut pas dire forme (eidos, morphe) ; la figure est plus proche du rythme que de la forme, si par rythme on entend skh\u00eama, sch\u00e8me, configuration temporelle, \u00a0\u00bb figure d\u00e9coup\u00e9e dans le temps \u00a0\u00bb (Pound). Lyotard dira \u00a0\u00bb figural \u00ab\u00a0, pour ne pas dire \u00ab\u00a0figuratif \u00ab\u00a0, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour ne pas associer la figure \u00e0 un contenu repr\u00e9sentatif (comme Kant avait distingu\u00e9 le sch\u00e8me de l&rsquo;image). \u00bb<br \/>\nEst-ce diff\u00e9rent de ce que Deleuze nomme \u00ab fait pictural \u00bb ? Ce qui \u00ab romps avec la repr\u00e9sentation \u00bb en conjurant le caract\u00e8re \u00ab figuratif, illustratif, narratif \u00bb pour faire advenir le tableau, le dresser dans l\u2019espace du regard. \u00ab Le tableau, \u00e9crit Paul Audi, n\u2019a lieu que s\u2019il produit la localit\u00e9 de son lieu pictural, et par ce biais, d\u2019une Figure se dressant sur son plan. \u00bb<br \/>\nC\u2019est comme saisir la vie m\u00eame, dans toute sa puissance et son ing\u00e9nuit\u00e9 m\u00eame.<br \/>\nCe ne sera jamais que mani\u00e8re de t\u00e2tonner en regardant une fascinante bizarrerie.<br \/>\nOui, \u00ab au fond c\u2019est un effort vers l\u2019invisible \u00bb. Et le tableau, ouvrant \u00e0 je ne sais quoi, nous fait voir. Alors vous \u00eates pay\u00e9 du labeur. Tout cela prend sens. Vous \u00eates vivant.<br \/>\nIl faut redevenir simple et nu, primitif, animal m\u00eame.<br \/>\nDans l\u2019\u0153uvre de BvV, quelque chose des \u00c9l\u00e9gies de Rilke :<br \/>\n\u00ab Ce qui est en dehors, la face de la b\u00eate seule nous l\u2019apprend ; car le tout jeune enfant d\u00e9j\u00e0, nous l\u2019inversons, le for\u00e7ons \u00e0 voir en arri\u00e8re des formes, non l\u2019Ouvert, qui est dans le regard des b\u00eates si profond. Libre de mort. \u00bb<br \/>\n\u00ab C\u2019est cela que le mot destin veut dire : \u00eatre en face, rien d\u2019autre que cela, toujours en face. \u00bb<br \/>\n\u00ab N\u00e9anmoins, dans la b\u00eate chaude, vigilante, le souci p\u00e8se de m\u00e9lancolie profonde. Car elle n\u2019\u00e9chappe pas plus que nous \u00e0 ce qui nous subjugue souvent : le souvenir. \u00bb<br \/>\nEt me reviennent les trajets o\u00f9 par intermittence par la fen\u00eatre de la voiture la v\u00e9g\u00e9tation s\u2019ouvrait pour laisser entrevoir par derri\u00e8re la corniche la mer \u00e9tale \u00e0 nouveau d\u00e9chiquet\u00e9e et raval\u00e9e par les arbres, les talus. La sensation que \u00e7a faisait ce morceau d\u2019espace imp\u00e9n\u00e9trable et serein, pareil \u00e0 une promesse. Perc\u00e9es, d\u00e9chirures, \u00e9chancrures, d\u00e9voilements, entreb\u00e2illements, coulisse des plans, d\u00e9coupes, perforations, \u00e9cartements, chor\u00e9graphie comme tribale fouillant dans les enchev\u00eatrements du visible l\u2019issue r\u00e9v\u00e9latrice ou l\u2019orgasme. Aussi bien l\u2019\u00e9piphanie. Floraison semblable \u00e0 celles que fouille un artiste comme John Chamberlain, tout autant peintre que sculpteur.<br \/>\nEt ces mots de Christine Pawlowska : \u00ab\u00a0J&rsquo;avais mal de tant de lumi\u00e8re au-dedans de moi. J&rsquo;aurais voulu &#8211; oh! comme je l&rsquo;aurais voulu! &#8211; m&rsquo;ouvrir comme une blessure immense et saigner enfin toute cette lumi\u00e8re. Mon corps ne suivait pas. il ne m&rsquo;a jamais suivi. C&rsquo;\u00e9tait tragique et merveilleux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>*Dans un autre mythe fondateur dont t\u00e9moigne l\u2019\u00e9pop\u00e9e d\u2019Atrahasis, l\u2019homme qui a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 pour suppl\u00e9er au labeur des dieux : \u00ab Puisque B\u00ealet-il\u00ee la matrice est pr\u00e9sente, puisse-t-<br \/>\nelle cr\u00e9er un prototype-d\u2019homme, (afin que) l\u2019homme supporte l\u2019effort des dieux. Qu\u2019elle cr\u00e9e donc un prototype-d\u2019homme (afin qu\u2019il) porte le joug [\u00e0 la place des dieux ( ?)] (afin qu\u2019il) peine [\u00e0 la place des Igig\u016b ( ?)]. \u00bb Il fut con\u00e7u par l\u2019immolation d\u2019un dieu (W\u00ea(-ila))dont le sang fut m\u00e9lang\u00e9 \u00e0 l\u2019argile. Puis furent appel\u00e9s les Annunaku, les grands dieux ainsi que les Igitu, et tous, est-il dit, crach\u00e8rent sur l\u2019argile. Ce qui a valeur ici d\u2019ensemencement ou d\u2019alliance. Pour le multiplier, quatorze p\u00e2tons d\u2019argile furent p\u00e9tris et confi\u00e9s \u00e0 autant de matrices divines qui mirent au monde sept hommes et sept femmes qui par la suite multipli\u00e8rent d\u2019eux-m\u00eames. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Oui, la peinture, en fait, la peinture, c&rsquo;est un \u0153il, un \u0153il aveugl\u00e9, qui continue de voir, qui voit ce qui l&rsquo;aveugle.\u00a0\u00bb Bram van Velde \u00ab Or mise \u00e0 nu \u00e9gale mise en chair. \u00bb Paul Audi \u00ab\u00a0La beaut\u00e9 sera convulsive ou ne sera pas.\u00a0\u00bb Andr\u00e9 Breton Il aura suffi, alors qu\u2019un jour vous scrutiez [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8176,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8175","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8175","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8175"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8175\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8236,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8175\/revisions\/8236"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8176"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8175"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8175"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8175"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}