{"id":8195,"date":"2025-08-04T10:12:29","date_gmt":"2025-08-04T09:12:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8195"},"modified":"2025-08-04T10:41:20","modified_gmt":"2025-08-04T09:41:20","slug":"babylone-par-arnaud-maisetti","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/babylone-par-arnaud-maisetti\/","title":{"rendered":"Babylone, par Arnaud Ma\u00efsetti."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Toutes les choses reviennent \u00e9ternellement, et nous-m\u00eame avec elles. \u00bb<\/em><br \/>\nNietzsche<\/p>\n<p><em>\u00ab Ce n&rsquo;est pas vrai que l&rsquo;histoire commence ou s&rsquo;ach\u00e8ve &#8211; elle passe, voil\u00e0 tout, devant les yeux des hommes, des femmes, qui ne songent qu&rsquo;\u00e0 la saisir, et c&rsquo;est elle qui les prend.\u00bb<\/em><br \/>\nMa\u00efsetti<\/p>\n<p>Creuser la terre peut-\u00eatre, comme lire ou fouiller au plus profond des r\u00eaves et jusqu\u2019o\u00f9 on enfoui pour soi-m\u00eame son propre savoir sont une seule et m\u00eame chose. On y d\u00e9couvre que le monde commence avant soi. Et que sous celui qu\u2019on d\u00e9couvre en est tass\u00e9 un pr\u00e9c\u00e9dent, et un autre encore, chacun se b\u00e2tissant sur le r\u00eave de l\u2019autre c\u2019est-\u00e0-dire sur sa gloire et sur sa ruine.<br \/>\nCes mondes sont autant faits de tessons, de pierres, que d\u2019inscriptions ind\u00e9chiffrables et de l\u00e9gendes, paroles comme port\u00e9es par le vent. Le d\u00e9sir n\u2019est-il pas lui-m\u00eame un r\u00e9cit qui cherche sa forme, une forme sinueuse d\u2019intuition avide de se formuler ? Ainsi des empires se sont \u00e9crits \u00e0 m\u00eame les plaines o\u00f9 ils se sont b\u00e2tis, \u00e0 m\u00eame les corps, dans le sang, les conqu\u00eates, les violences, \u00e0 m\u00eame le d\u00e9lire qui faisait miroiter en r\u00eave des cit\u00e9s d\u2019or et dans les langues qui s\u2019inventaient pour eux, dans les rites et les r\u00e9cits qui, comme tombeaux, st\u00e8les, temples et palais semblent s\u2019\u00eatre \u00e9difi\u00e9s sur leur propre ruine comme les premiers r\u00e9cits qui s\u2019inscrivirent en marge des tenues de comptes et contrats dans la pierre ou dans l\u2019argile s\u2019appuient sur leur propre ruine, s\u2019\u00e9difient dans un temps d\u2019apr\u00e8s. Et aujourd\u2019hui encore : <em>\u00ab Raconter l\u2019histoire de Babylone revient \u00e0 raconter inlassablement la m\u00eame histoire toujours recommenc\u00e9e : celle du d\u00e9sir de la voir tomber pour que se l\u00e8vent dans cette contre-histoire des ruines, les forces qui rendraient possibles d\u2019autres mondes. \u00bb<\/em><br \/>\nOn sait pr\u00e8s de nous un Hilter r\u00eavant son empire sur le mod\u00e8le de la ruine antique et exigeant de l\u2019architecture du Reich confi\u00e9e \u00e0 Albert Speer qu\u2019elle soit con\u00e7ue pour faire de belles ruines. Est-ce tout l\u2019orgueil que l\u2019on a ? Une vie, comme un r\u00eave agit\u00e9, serait le pr\u00e9texte, litt\u00e9ralement, d\u2019une \u00e9pitaphe \u00e9difiante. Son v\u00e9ritable horizon serait l\u2019\u00e9laboration d\u2019un r\u00e9cit qui se transmettrait apr\u00e8s soi et qui constituerait pierre \u00e0 pierre la mati\u00e8re m\u00eame de l\u2019histoire.<br \/>\nAinsi de Sargon d\u2019Akkad la figure se dresse plus de quatre mille trois cent ans apr\u00e8s que l\u2019\u00eatre de chair qui s\u2019en \u00e9tait coiff\u00e9 soit mort et enterr\u00e9. De son nom il ne restera que celui qu\u2019il s\u2019\u00e9tait donn\u00e9 : \u00ab roi l\u00e9gitime \u00bb et de sa vie ce roman historique auquel il voulut faire croire et qu\u2019on dirait aujourd\u2019hui propagande puisque tout ceci visait d\u2019abord \u00e0 consolider son autorit\u00e9 en la fondant sur un ordre naturel \u00e0 force de s\u00e9ductions. Il fallait que son pouvoir soit fond\u00e9 sur une proph\u00e9tie, sur un retournement des choses qui distinguait du temps d\u2019avant, avec l\u2019assentiment du peuple. \u00c9tait-ce l\u00e0, \u00e0 cet instant que s\u2019inventait une rh\u00e9torique qui se perp\u00e9tua avec succ\u00e8s jusqu\u2019\u00e0 nous ?  L\u2019homme du peuple, le h\u00e9ros dont la vie \u00e9tait marqu\u00e9e du sceau du destin, cela pl\u00fbt assez pour servir de motif \u00e0 travers les \u00e2ges.<br \/>\n<em>\u00ab Sargon, le puissant roi, roi d&rsquo;Akkd, c&rsquo;est moi.<br \/>\nMa m\u00e8re \u00e9tait une changeante, mon p\u00e8re je ne l&rsquo;ai pas connu.<br \/>\nLe ou les fr\u00e8res de mon p\u00e8re aimaient les collines.<br \/>\nMa ville est Azupiranu, situ\u00e9e sur les rives de l&rsquo;Euphrate.<br \/>\nMa m\u00e8re changeante m&rsquo;a con\u00e7u, elle m&rsquo;a enfant\u00e9 en secret.<br \/>\nElle m&rsquo;a mis dans un panier de joncs, elle a scell\u00e9 mon couvercle avec du bitume.<br \/>\nMon couvercle.<br \/>\nElle m&rsquo;a jet\u00e9 dans le fleuve qui ne s&rsquo;est pas \u00e9lev\u00e9 au-dessus de moi,<br \/>\nLe fleuve m&rsquo;a port\u00e9 et m&rsquo;a amen\u00e9 \u00e0 Akki, le tireur d&rsquo;eau.<br \/>\nAkki, le tireur d&rsquo;eau.<br \/>\nAkki, le tireur d&rsquo;eau, me souleva alors qu&rsquo; il trempait son<br \/>\naigui\u00e8re.<br \/>\nAkki, le tireur d&rsquo;eau, m&rsquo;a pris comme fils<br \/>\n(et) m&rsquo;a \u00e9lev\u00e9.<br \/>\nAkki, le tireur d&rsquo;eau, m&rsquo;a nomm\u00e9 jardinier,<br \/>\nAlors que j&rsquo;\u00e9tais jardinier, Ishtar m&rsquo;a accord\u00e9 son amour,<br \/>\nEt pendant quatre ans [ &#8230; ] j&rsquo;ai exerc\u00e9 la royaut\u00e9,<br \/>\nJ&rsquo;ai gouvern\u00e9 le [peuple] \u00e0 t\u00eate noire, j&rsquo;ai gouvern\u00e9;<br \/>\nJ&rsquo;ai conquis de puissantes montagnes avec des haches d&rsquo;airain&#8230;<br \/>\nJ&rsquo;ai escalad\u00e9 les cha\u00eenes sup\u00e9rieures,<br \/>\nJ&rsquo;ai parcouru les cha\u00eenes inf\u00e9rieures,<br \/>\nJ&rsquo;ai fait trois fois le tour de la mer.<br \/>\nJ&rsquo;ai captur\u00e9 Dilmun, de mes propres mains (\u2026) \u00bb<\/em><\/p>\n<p>On dit aujourd\u2019hui que le r\u00e9cit appartient \u00e0 un genre litt\u00e9raire : la litt\u00e9rature m\u00e9sopotamienne naru.<br \/>\nPlus tard on \u00e9crivit \u00e0 partir de lui l\u2019histoire de Mo\u00efse, de Romulus. Comme le d\u00e9luge biblique est une r\u00e9\u00e9criture de celui que l\u2019on lit sur les tablettes qui racontent l\u2019histoire d\u2019un autre roi l\u00e9gendaire, Gilgamesh. <\/p>\n<p>\u00c9ternel retour nietzsch\u00e9en : <em>\u00ab \u2014 Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un d\u00e9mon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : \u00ab Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l\u2019as v\u00e9cue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantit\u00e9 innombrable de fois ; et il n\u2019y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! [&#8230;] \u00bb \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Oui, les empires s\u2019\u00e9difient les uns sur la ruine et la l\u00e9gende des autres. Et pour bonne part sans doute nous sommes pris encore dans ces r\u00eaves que nous poursuivons et dont Freud d\u00e9crivit les pulsions m\u00eal\u00e9es empruntant ces vieux mots d\u2019\u00c9ros et Thanatos. <\/p>\n<p>Est-ce simple co\u00efncidence s\u2019il y a quelques six mille ans sur les plaines fertiles du Tigre et de l\u2019Euphrate s\u2019invent\u00e8rent conjointement ou presque la ville, l\u2019\u00e9criture et les grandes Cit\u00e9s-\u00c9tats soutenues par une organisation politique, une administration \u00e9labor\u00e9es et une agriculture productive qui laiss\u00e8rent apr\u00e8s-elles les noms de leurs l\u00e9gende et, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 donc des premi\u00e8res comptabilit\u00e9s, des contrats, ces textes o\u00f9 l\u2019histoire se m\u00eale \u00e0 la fable et \u00e0 la l\u00e9gende ?<br \/>\nDans ce babil des pierres concass\u00e9es, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019Hammourabi et de Nabuchodonosor, de conjonctions entre Akkadiens et Sum\u00e9riens se cache \u00e0 demi la Babel mythique et se bredouille \u2013 BLBL \u2013  ou se confondent comme le fait l\u2019horizon, le ciel et la terre sur les vestiges de Babylone. <em>Bab-ilani<\/em>, en akkadien serait plus que le temple, \u00ab la porte des dieux \u00bb, le lieu d\u2019un passage ou un seuil ? <\/p>\n<p><em>\u00ab Babylone est ce geste qui dresse la ville et l\u2019\u00e9criture d\u2019un seul mouvement comme s\u2019il s\u2019agissait de la m\u00eame chose arrach\u00e9e dans la m\u00eame mati\u00e8re \u00bb<\/em> Longtemps on chercherait en vain dans la terre et les pierres bris\u00e9es, comme dans le film de Lazmann \u00e0 peine quelques marques dans l&rsquo;herbe cern\u00e9e par la for\u00eat et qui nous bouleversent par ce que l&rsquo;on sait et les images dont on se souvient des corps squelettiques charg\u00e9s \u00e0 la pelleteuse. L&rsquo;arch\u00e9ologie se soutient aux r\u00e9cits qui l&rsquo;informent. Les cit\u00e9s se l\u00e8vent dans les yeux au milieu de la terre quand on les dit. <\/p>\n<p>Arnaud Ma\u00efsetti sait qu\u2019on en est l\u00e0 encore \u00e0 se chercher du sens &#8211; signification et direction &#8211;  depuis ces fictions qui, \u00e0 la mani\u00e8re peut-\u00eatre du portrait que fit la fille du potier Dibutade dans le r\u00e9cit de Pline, cernant d\u2019un trait de charbon l\u2019ombre qui fixerait la figure de celui qui partirait pour ne pas revenir et qui dans cette forme de r\u00e9cit muet que fait la silhouette dessin\u00e9e (les \u00e9gyptiens nommaient les peintres \u00ab scribes des contours \u00bb) sans doute demeurait dans une forme qui n\u2019\u00e9tait ni absence ni pr\u00e9sence mais mariage des deux. Oui, <em>\u00ab le r\u00e9cit ne se contente pas de raconter une histoire. Il t\u00e9moigne des formes bizarres que prennent les r\u00eaves. \u00bb <\/em><br \/>\nCe r\u00eave inapais\u00e9, fi\u00e9vreux, le Babylone qu\u2019il \u00e9crit en restitue le mouvement, dans tout ce qu\u2019il conjugue, rejouant ce m\u00e9lange de faits et d\u2019inventions, scrupules de l\u2019historien, souffle \u00e9pique, fables, mythologies, puisque tout est ind\u00e9m\u00ealable. <em>\u00ab L\u2019\u00e9pop\u00e9e court d\u2019une tablette \u00e0 l\u2019autre et d\u2019une r\u00e9gion du monde \u00e0 l\u2019autre, entre les mains des po\u00e8tes et sur les l\u00e8vres de tous, le chant est une rumeur qui gonfle, porte la poussi\u00e8re soulev\u00e9e dans sa marche part le voyageur qui la transmet. \u00bb<\/em> Et l\u2019\u00e9pop\u00e9e de Gilgamesh telle qu\u2019on peut en lire les versions aujourd\u2019hui exhum\u00e9es de Ninive ou d\u2019ailleurs ressemble \u00e0 nos romans, nos s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, aux trag\u00e9dies antiques, \u00e0 Shakespeare, \u00e0 l\u2019Iliade et \u00e0 l\u2019Odyss\u00e9e, \u00e0 la Bible (on se souvient encore d&rsquo;Hiltler se voyant dans ses massacres et ses crimes, son d\u00e9lire comme \u00e0 son grand oeuvre, metteur en sc\u00e8ne et sc\u00e9nariste d&rsquo;un film) : elle anime sous nos yeux, sur la sc\u00e8ne de la conscience, ces \u00e9lans, ces doutes, ces dilemmes, ces tourments, ces passions, l\u2019amour, la mort, la gloire et la tristesse, exploits et limites, et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur encore, en gigogne, ces r\u00e9cits qui sous forme de r\u00eave disent les choses sans les dire, tout cela qui fait le tissu de nos vies. La matrice en somme de notre monde dans ce qui le tisse. Cette matrice, ce monde on peut bien lui donner le nom de Babylone et lui donner cette forme que les si\u00e8cles ont forg\u00e9s depuis les premi\u00e8res traces au sol, les empreintes laiss\u00e9es aux parois des grottes en passant par les tablettes d\u2019argile ou de cire, les st\u00e8les de pierre et m\u00eame la formes des villes, des pays, les cartes et portulans, les rouleaux, les codex, le mouvement des mains qui accompagne la parole, un livre. Une autobiographie de Babylone dans les r\u00e9cits que par nous elle fait d\u2019elle-m\u00eame. <\/p>\n<p>Arnaud Ma\u00efsetti, <em>Babylone<\/em>, \u00e9ditions L\u2019arbre vengeur, 2025.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Toutes les choses reviennent \u00e9ternellement, et nous-m\u00eame avec elles. \u00bb Nietzsche \u00ab Ce n&rsquo;est pas vrai que l&rsquo;histoire commence ou s&rsquo;ach\u00e8ve &#8211; elle passe, voil\u00e0 tout, devant les yeux des hommes, des femmes, qui ne songent qu&rsquo;\u00e0 la saisir, et c&rsquo;est elle qui les prend.\u00bb Ma\u00efsetti Creuser la terre peut-\u00eatre, comme lire ou fouiller [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8196,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8195","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8195","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8195"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8195\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8201,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8195\/revisions\/8201"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8196"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8195"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8195"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8195"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}