{"id":8228,"date":"2025-09-05T10:48:07","date_gmt":"2025-09-05T09:48:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8228"},"modified":"2025-09-05T10:48:07","modified_gmt":"2025-09-05T09:48:07","slug":"rafael-grassi-grandes-formatos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/rafael-grassi-grandes-formatos\/","title":{"rendered":"Rafael Grassi, grandes formatos"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019un thyrse ? Selon le sens moral et po\u00e9tique, c\u2019est un embl\u00e8me sacerdotal dans la main des pr\u00eatres ou des pr\u00eatresses c\u00e9l\u00e9brant la divinit\u00e9 dont ils sont les interpr\u00e8tes et les serviteurs. Mais physiquement ce n\u2019est qu\u2019un b\u00e2ton, un pur b\u00e2ton, perche \u00e0 houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit. Autour de ce b\u00e2ton, dans des m\u00e9andres capricieux, se jouent et fol\u00e2trent des tiges et des fleurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-l\u00e0 pench\u00e9es comme des cloches ou des coupes renvers\u00e9es. Et une gloire \u00e9tonnante jaillit de cette complexit\u00e9 de lignes et de couleurs, tendres ou \u00e9clatantes. Ne dirait-on pas que la ligne courbe et la spirale font leur cour \u00e0 la ligne droite et dansent autour dans une muette adoration ? Ne dirait-on pas que toutes ces corolles d\u00e9licates, tous ces calices, explosions de senteurs et de couleurs, ex\u00e9cutent un mystique fandango autour du b\u00e2ton hi\u00e9ratique ? Et quel est, cependant, le mortel imprudent qui osera d\u00e9cider si les fleurs et les pampres ont \u00e9t\u00e9 faits pour le b\u00e2ton, ou si le b\u00e2ton n\u2019est que le pr\u00e9texte pour montrer la beaut\u00e9 des pampres et des fleurs ? \u00bb<\/em><br \/>\nBaudelaire<\/p>\n<p>Certains courants philosophiques ont, \u00e0 l\u2019instar de Descartes, distingu\u00e9 le corps de l\u2019esprit : l\u2019un, <em>res extensa<\/em>, \u00e9tant localis\u00e9 et physique, mat\u00e9riel ou concret, l\u2019autre, <em>res cogitans<\/em>, substance impalpable, berceau de l\u2019\u00e2me.<br \/>\nAinsi les \u00eatres dont nous sommes incarnent-ils cette dualit\u00e9 ou cet alliage d\u2019un corps de chair, biologique ou m\u00e9canique, plus ou moins \u00e9tendu et s\u00e9cable, et de son contraire, immat\u00e9riel, non corporel, mal localisable, o\u00f9 si\u00e8gent ou frayent l\u2019intelligence, la conscience, l\u2019imagination, l\u2019entendement, la pens\u00e9e, la raison ou le g\u00e9nie. Facult\u00e9s dont on a coutume de consid\u00e9rer qu\u2019elles nous \u00e9l\u00e8vent et nous distinguent m\u00eame assez manifestement de la masse inculte ou grossi\u00e8re des vivants.  <\/p>\n<p>D\u2019autres ont not\u00e9 les limites de ces d\u00e9coupages tant il est vrai qu\u2019un corps sans esprit a toutes les chances d\u2019\u00eatre parfaitement inerte, \u00e0 l\u2019exemple des pierres, et qu\u2019un esprit ne peut s\u2019exercer hors le substrat d\u2019un corps qui ne manque pas de l\u2019ancrer dans une r\u00e9alit\u00e9 physique sp\u00e9cifique. Ainsi l\u2019un et l\u2019autre contribuent comme par symbiose \u00e0 notre existence pleine et enti\u00e8re. A moins de conclure avec Spinoza que \u00ab L&rsquo;esprit et le corps sont une seule et m\u00eame chose, qui est con\u00e7ue tant\u00f4t sous l&rsquo;attribut de la pens\u00e9e, tant\u00f4t sous l&rsquo;attribut de l&rsquo;\u00e9tendue. \u00bb comme la physique moderne associera inextricablement l\u2019espace et le temps sous la formule de l\u2019espace-temps. <\/p>\n<p>Toutes sortes de dualismes, toutes sortes de raisonnements dialectiques ont eu cours et perdurent plus ou moins inconsciemment dans tous les domaines de l\u2019existence. Et on ne mesure pas toujours comme, dans le monde occidental en particulier, nos appr\u00e9hensions sont marqu\u00e9es par ce sch\u00e9matisme binaire plus \u00e0 l\u2019aise avec le vis-\u00e0-vis et l\u2019opposition (jour\/nuit, dedans\/dehors, chaud\/froid, masculin\/f\u00e9minin etc.) qu\u2019avec les intrications, les nuances, le d\u00e9grad\u00e9, les ambigu\u00eft\u00e9s et toutes sortes de complications qu\u2019il classe dans l\u2019enfer de ses biblioth\u00e8ques au rayon des paradoxes et bizarreries.  <\/p>\n<p>Et on sait dans l\u2019histoire de l\u2019art les d\u00e9bats byzantins qui ont oppos\u00e9s peintres et sculpteurs, poussinistes et rub\u00e9nistes (tenants du dessin et tenants de la couleur), figuratifs et abstraits (ou concrets), naturalistes et expressionnistes, r\u00e9alistes et imaginaires, lyriques et g\u00e9om\u00e9triques, anciens et modernes, tout comme on a oppos\u00e9 le fond et la forme, le narratif et le formel, le compos\u00e9 et l\u2019organis\u00e9 (ou le all over), l\u2019apollinien et le dionysiaque, le graphique et le champ color\u00e9 (ou colorfield)&#8230; Cela a donn\u00e9 lieu \u00e0 d\u2019innombrables trait\u00e9s, consid\u00e9rations, manifestes et \u00e0 des \u0153uvres parfois qui fort heureusement d\u00e9passent les intentions qui les ont forg\u00e9es. Et, si l\u2019on s\u2019abstient du recours aux filtres historicistes ou t\u00e9l\u00e9ologiques pour consid\u00e9rer tout na\u00efvement ce qui nous tombe sous les yeux, rien ne semble si pur et les \u0153uvres t\u00e9moignent par elles-m\u00eames, \u00e0 l\u2019exemple de l\u2019humanit\u00e9, de joyeux m\u00e9tissages : la rupture moderne de Picasso est pleines de r\u00e9f\u00e9rences au pass\u00e9, d\u2019hommages et de citations, le r\u00e9alisme de Courbet est un travail de collage et de montage, tout comme le photor\u00e9alisme de Ingres est plein de d\u00e9formations, la peinture de plein air purement r\u00e9tinienne de Monet pleine de trouvailles d\u2019atelier. <\/p>\n<p>La peinture de Rafael Grassi affirme peut-\u00eatre de mani\u00e8re plus d\u00e9complex\u00e9e qu\u2019une autre sa b\u00e2tardise. Elle advient \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019avant-garde a \u00e9t\u00e9 assez dig\u00e9r\u00e9e pour que l\u2019usage des effets de perspective et de quelques proc\u00e9d\u00e9s illusionnistes n\u2019apparaissent plus comme une trahison de la morale abstraite et que la lib\u00e9ration du geste ou la gratuit\u00e9 d\u2019effets plastiques ne soit pas accus\u00e9e de d\u00e9rive esth\u00e9tique formelle. L\u2019artiste appara\u00eet alors comme le Wanderer de Caspar David Friedrich sur son promontoire rocheux contemplant l\u2019\u00e9tendue des possibles ; le geste d\u00e9li\u00e9 des bouddhistes, les rigueurs \u00e9th\u00e9r\u00e9es des minimalistes, les froissements des cubistes et l\u2019\u00e9lan sauvage des fauves, le mani\u00e9risme de Raphael, les hallucinations du Greco, le charmant bucolique des impressionnistes comme le socialisme de certains r\u00e9alistes ou des muralistes mexicains, l\u2019onirisme de Miro, de Di Chirico, de Ernst ou de Chagall.<br \/>\nMorandi ou Gasiorowski, comme Juan Gris et Picasso dans leurs natures mortes auront montr\u00e9 que l\u2019int\u00e9r\u00eat de leurs toiles ne se mesure pas au simple fait de pouvoir y reconnaitre un vase ou un pot de fleur. Et on r\u00e9alise sous leur influence que, quoi qu\u2019en dise Diderot, Chardin nous retient pour autre chose que sa capacit\u00e9 \u00e0 rendre l\u2019illusion des apparences. Mais aussi que cette aventure picturale, m\u00ealant d\u00e9marche conceptuelle et expressions plastiques, n\u2019\u00e9tait pas particuli\u00e8rement g\u00ean\u00e9e par l\u2019anecdote qui pouvait au contraire s\u2019av\u00e9rer suggestive de gestes et th\u00e9\u00e2tre de rapports excitants. Ou, pour contredire Kandinsky dans sa mythologie personnelle : non, le sujet ne g\u00eane pas n\u00e9cessairement la peinture dans son \u00e9panouissement expressif.<br \/>\nA vrai dire, toute peinture, toute \u0153uvre d\u2019art est abstraite, comme le sont la r\u00e9flexion ou la conscience. Elles adviennent dans un lieu sp\u00e9cifique, dans un \u00e9cart (Et quelqu\u2019un comme H\u00e9lion d\u2019ailleurs comprenait mal que l\u2019on fasse tant de diff\u00e9rence entre sa premi\u00e8re p\u00e9riode et son th\u00e9\u00e2tre du quotidien avec nus allong\u00e9s, lecteurs de journaux, gar\u00e7ons bouchers.), tout en \u00e9tant li\u00e9es intimement \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience physique et tr\u00e8s concr\u00e8te que nous faisons de la r\u00e9alit\u00e9.<br \/>\nTout tableau peut-\u00eatre doit quelque chose \u00e0 la taille des silex, \u00e0 l\u2019observation des traces, autant qu\u2019au visage, autant qu\u2019au geste des oracles qui tra\u00e7aient dans le ciel l\u2019espace du temple et y cherchaient les signes, autant qu\u2019aux rituels qui permettaient, permettent encore d\u2019articuler le visible et l\u2019invisible, le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, la vie et la mort. Aux fantasmagories. Tout tableau a quelque chose de l\u2019ic\u00f4ne, du retable et du masque mortuaire, du r\u00eave et des ornementations ou de ces motifs labyrinthiques que l\u2019on mettait devant les maisons en Inde pour capter l\u2019attention des esprits malveillants et les distraire de leurs intentions. <\/p>\n<p>Aussi il ne nous \u00e9tonnera pas, m\u00e9ditant r\u00eaveusement devant les tableaux de Rafael Grassi, de penser tant\u00f4t aux miniatures persanes, tant\u00f4t aux trac\u00e9s digitaux des parois des grottes, tant\u00f4t \u00e0 Matisse et tant\u00f4t \u00e0 la premi\u00e8re p\u00e9riode de Fernand L\u00e9ger, tant\u00f4t au m\u00e9lange de primitivisme et de modernit\u00e9 de Giotto ou de Cimabue, tant\u00f4t \u00e0 l\u2019\u0153uvre tardive de Miro o\u00f9 des figures chim\u00e9riques adviennent dans un espace flottant comme des notes de musiques sur des nappes m\u00e9lodiques et o\u00f9 la peinture ici coule, liquide, l\u00e0 s\u2019\u00e9tale avec les doigts laissant visible l\u2019empreinte d\u2019une main. S\u2019y combine (et le terme renvoi opportun\u00e9ment aux fameuses toiles de Rauschenberg) diff\u00e9rents registres, diff\u00e9rentes fa\u00e7ons qui, s\u2019opposant ou se r\u00e9pondant, engagent une forme de danse ou de ch\u0153ur o\u00f9 l\u2019\u00e9th\u00e9r\u00e9 et l\u2019a\u00e9rien, le diffus, s\u2019articulent au graphique, le fond \u00e0 la forme, le sauvage avec le raffin\u00e9, la mati\u00e8re concr\u00e8te dialogue avec la figuration ou l\u2019illusion spatiale. Mani\u00e8re de dire que la peinture c\u2019est \u00e0 la fois cela et cela, tout comme le tableau est \u00e0 la fois une surface, un mur et un espace de projection, une fen\u00eatre. Et qu\u2019il est difficile de discriminer sa dimension conceptuelle de sa nature sensuelle, ce qu\u2019il y a en elle d\u2019intelligent de ce qu\u2019il peut s\u2019y \u00e9panouir de b\u00eate ou de primitif, ce qu\u2019elle dresse de magistral et ce qu\u2019elle diss\u00e9mine ou d\u00e9ploie de l\u2019ordre du d\u00e9coratif. Car les peintures de Grassi sont tout cela simultan\u00e9ment et se multiplient dans ce constat jubilatoire qu\u2019elles peuvent tout \u00eatre et que l\u2019on peut les regarder simultan\u00e9ment ou bien tour \u00e0 tour comme quelque chose de grave et comme un jeu, y reconnaitre des \u00e9l\u00e9ments du r\u00e9el et des pr\u00e9occupations abstraites. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019un thyrse ? 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