{"id":8233,"date":"2025-09-17T13:18:48","date_gmt":"2025-09-17T12:18:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8233"},"modified":"2025-09-17T13:18:48","modified_gmt":"2025-09-17T12:18:48","slug":"ce-qui-fait-faire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/ce-qui-fait-faire\/","title":{"rendered":"Ce qui fait faire"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019\u0153uvre d\u2019art est tout enti\u00e8re son corps et n\u2019a pas d\u2019\u00e2me en plus du corps : elle n\u2019est pas un symbole, car elle ne repr\u00e9sente qu\u2019elle-m\u00eame, elle n\u2019a pas non plus une signification qui la transcende, car sa r\u00e9alit\u00e9 sensible m\u00eame est sa signification. \u00bb<\/em><br \/>\nLuigi Pareyson<\/p>\n<p>Ce qui \u00e9chappe, ce qui semble fortuit, gratuit, arbitraire, anecdotique, et qui pourtant s\u2019est fray\u00e9 un chemin et maintenant insiste comme le ferait un soup\u00e7on, une ombre. Cela aussi il faut le reconna\u00eetre et lui donner raison. Tellement de choses traversent l\u2019esprit, y laissent s\u2019estomper un sillage, se fr\u00f4lent, se percutent parfois ou s\u2019accordent, s\u2019agr\u00e8gent. Tout un syst\u00e8me solaire avec ses mouvements d\u2019orbites, ses com\u00e8tes et autres m\u00e9t\u00e9ores se consumant dans l\u2019atmosph\u00e8re.<br \/>\nIl y a des affirmations franches dans ces insinuations, qui se fichent que leurs raisons vous soient intelligibles ou pas, ou se disent dans le langage courant, ou de brandir des arguments pour se justifier. S\u2019insinuer est leur modalit\u00e9 d\u2019existence et cela ne les rend pas moins solides que les id\u00e9es taill\u00e9es dans un tronc \u00e9pais ou b\u00e2ties en d\u00e9posant les unes sur les autres de lourdes pierres joint\u00e9es au mortier.<br \/>\nEt si malgr\u00e9 tout je tente de les expliciter, un peu b\u00eatement, un peu vainement, sous les pressions du langage et de la raison cart\u00e9sienne, elles existent pleinement dans le lieu o\u00f9 elles se r\u00e9alisent physiquement. Dans la toile que je peins actuellement. Ou qui se peint dans ce que l\u2019on pourrait dire un d\u00e9lire de la sorte de ceux qui se font dans les r\u00eaves. Au caprice de n\u00e9cessit\u00e9s obscures.<\/p>\n<p>Cet autoportrait de Beckmann dont je croise une reproduction en noir et blanc et qui, sans me donner d\u2019explication, me retient avec plus d\u2019insistance qu\u2019il ne l\u2019a jamais fait auparavant. L\u2019artiste, frontal, frondeur, qui cloue ses yeux dans les v\u00f4tres, une cigarette entre l\u2019index et le majeur, la main lev\u00e9e devant le visage et qui lui mange la joue (il y a tant d\u2019autoportraits o\u00f9 il se repr\u00e9sente cigarette \u00e0 la main que \u00e7a en devient comme chez Philip Guston un attribut \u00e0 la fa\u00e7on des regalias). Insinuant une d\u00e9sinvolture qui augmente d\u2019autant cet affront manifeste qu\u2019incarne la modernit\u00e9 dans ces ann\u00e9es 20 en Allemagne, sauvage, primitive, outranci\u00e8re et d\u2019un raffinement presque dandy simultan\u00e9ment qu\u2019on y lira bient\u00f4t les stigmates d\u2019une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence (<em>entartete kunst<\/em>). T\u00e9moignage aussi de cette conqu\u00eate que fut celle de l\u2019artiste lib\u00e9ral, affranchi et fier g\u00e9nie qui entend regarder droit, sans ciller, la calme temp\u00eate en quoi consiste l\u2019aventure cr\u00e9atrice. De la morgue et des tourments de celui qui se tient droit comme on verrait Dieu lui-m\u00eame, ou rejoue dans une mansarde l\u00e9preuse, devant une <em>n<\/em>i\u00e8me chope de bi\u00e8re, le sacrifice du Christ (a-t-il en t\u00eate ce portrait que D\u00fcrer fait de lui-m\u00eame en 1500 sur lequel il inscrit lisiblement <em>\u00ab Moi, Albrecht D\u00fcrer de Nuremberg, me suis peint \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 28 ans avec des couleurs \u00e9ternelles. \u00bb<\/em> ?).  <\/p>\n<p>Le portrait, je le voyais comme adoss\u00e9 \u00e0 un mur, placard\u00e9 comme une affiche, et redoublant cette frontalit\u00e9. Oui, je voyais quelque chose comme un paysage barr\u00e9 brutalement par la frontalit\u00e9 d\u2019un mur sur lequel ou depuis lequel un visage fi\u00e8rement nous ferait face. Un visage dont toute la volont\u00e9 qui le porte affleure, nous confrontant.<br \/>\nEt bien s\u00fbr, c\u2019est le tableau comme objet, plan, pan, mur aussi qui se lirait dessous, confondant, superposant la repr\u00e9sentation et la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te de la toile. C\u2019est b\u00eate \u00e0 dire : un tableau peint sur un tableau comme s\u2019il \u00e9tait peint sur un mur. Le tableau (portrait) ayant d\u00e9j\u00e0 quelque chose d\u2019un mur donnant du front. Et le tableau (toile) \u00e9tant un avatar mobile du mur qui s\u2019y retrouverait plus tard clou\u00e9 comme le visage s\u2019y trouvait clou\u00e9.<br \/>\nOui, l\u2019attention qui avait \u00e9tait la mienne tournait autour de \u00e7a, je l\u2019avais senti intuitivement. Une forme d\u2019ad\u00e9quation qui faisait argument et me demandait de reproduire l\u00e0 sur la toile, o\u00f9 la repr\u00e9sentation se confondait \u00e0 la surface, l\u2019autoportrait de Beckmann. Et qui bient\u00f4t me mettrait en face de ce regard que le peintre avait su par une sorte de sortil\u00e8ge y d\u00e9poser vivant pour que sur la page d\u2019un catalogue m\u00eame il vous regarde encore, longtemps apr\u00e8s sa mort, comme le font les portraits du Fayoum.<br \/>\nLa fen\u00eatre sur la droite s\u2019\u00e9tait impos\u00e9e ensuite. D\u2019abord pour creuser l\u2019espace et, par contraste, porter le visage de Beckmann au plus pr\u00e8s de soi encore, sans qu\u2019on puisse lui \u00e9chapper, comme s\u2019il devait surgir continuellement, nous apostropher, nous h\u00e9ler. Et parce que c\u2019\u00e9tait cette dualit\u00e9 du tableau qui se jouait l\u00e0, comme de toujours ; le fait d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois un mur et une fen\u00eatre ou, pour le dire en un mot contractant l\u2019oxymore, un \u00e9cran : opaque masque et surface de projection.<br \/>\nLe reste est affaire d\u2019ajustements, de rapports de tons, de masses, de lignes. Une fa\u00e7on de ficeler un paquet. <\/p>\n<p>J\u2019aurais pu me passer de dire tout \u00e7a. M\u2019abstenir de ce laborieux travail de prise de conscience et de verbalisation qui, pour tout dire, trahi et simplifie ce qui se fait de mani\u00e8re \u00e0 peu pr\u00e8s somnambulique. \u00c7a n\u2019ajoute rien. Le tableau est fait. Patchwork, montage, sorte de mot-valise, contraction autonome d\u00e9sormais qui ne demande ni qu\u2019on l\u2019aime, ni qu\u2019on le comprenne et qui simplement s\u2019\u00e9panouit dans la lumi\u00e8re et dans sa forme \u00e0 lui, son mouvement \u00e0 lui ainsi que font les plantes. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019\u0153uvre d\u2019art est tout enti\u00e8re son corps et n\u2019a pas d\u2019\u00e2me en plus du corps : elle n\u2019est pas un symbole, car elle ne repr\u00e9sente qu\u2019elle-m\u00eame, elle n\u2019a pas non plus une signification qui la transcende, car sa r\u00e9alit\u00e9 sensible m\u00eame est sa signification. \u00bb Luigi Pareyson Ce qui \u00e9chappe, ce qui semble fortuit, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8234,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8233","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8233","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8233"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8233\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8235,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8233\/revisions\/8235"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8234"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8233"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8233"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8233"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}