{"id":8240,"date":"2025-09-29T11:55:33","date_gmt":"2025-09-29T10:55:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8240"},"modified":"2025-09-29T13:34:38","modified_gmt":"2025-09-29T12:34:38","slug":"guillaume-decock-en-son-theatre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/guillaume-decock-en-son-theatre\/","title":{"rendered":"Guillaume Decock en son th\u00e9\u00e2tre"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab J\u2019aime cueillir la valve iris\u00e9e, qui fleurit au matin sur la gr\u00e8ve d\u00e9serte. La coquille id\u00e9ale et vert de gris\u00e9e, s\u2019offrant \u00e0 moi comme une paume ouverte. \u00bb<\/em><br \/>\nColette Richarme<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Mais je n&rsquo;ai nulle envie d&rsquo;aller chez les fous\u00a0\u00bb, fit remarquer Alice.<br \/>\n\u00ab\u00a0Oh ! vous ne sauriez faire autrement, dit le Chat : Ici, tout le monde est fou. Je suis fou. Vous \u00eates folle.\u00a0\u00bb<br \/>\n\u00ab\u00a0Comment savez-vous que je suis folle ?\u00a0\u00bb demanda Alice.<br \/>\n\u00ab\u00a0Il faut croire que vous l&rsquo;\u00eates, r\u00e9pondit le Chat ; sinon, vous ne seriez pas venue ici.\u00a0\u00bb <\/em><br \/>\nLewis Carroll<br \/>\n<em><br \/>\n \u00ab\u00a0Arbres gais, vertes herbes, claires ondes,<br \/>\nO grotte sombre et riche en fra\u00eeches ombres,<br \/>\nO\u00f9 la belle Ang\u00e9lique qui naquit<br \/>\nDe Galafron, en vain par tant aim\u00e9e,<br \/>\nEntre mes bras souvent nue s\u2019endormit,<br \/>\nDe la d\u00e9lectation que me donnez,<br \/>\nJe ne puis autrement, [moi] pauvre M\u00e9dor,<br \/>\nVous remercier qu\u2019en vous louant encor,<br \/>\nEt en priant tous les seigneurs amants,<br \/>\nDames et chevaliers, toute personne<br \/>\nN\u00e9e dans cette province et tout passant<br \/>\nMen\u00e9 par son d\u00e9sir ou la Fortune,<br \/>\nDe dire aux plant\u2019, \u00e0 l\u2019ombre, \u00e0 l\u2019antre, \u00e0 l\u2019ombre :<br \/>\nQue vous soient doux le soleil et la lune<br \/>\nEt des nymphes le c\u0153ur, qu\u2019ils fassent si<br \/>\nQue nul berger troupeau ne m\u00e8ne ici.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nL&rsquo;Arioste<\/p>\n<p>La fleur est un \u00eatre \u00e9trange, fruit de l\u2019impudeur d\u2019une nature jusqu\u2019\u00e0 cette extr\u00e9mit\u00e9 discr\u00e8te et qui par elle jette, prodigue, tout autour d\u2019elle, en caprices tapageurs, ses app\u00e2ts.<br \/>\nEt c\u2019est Guignol par la trappe de son th\u00e9\u00e2tre de tissu, emmanch\u00e9 sur le poignet souple d\u2019un dr\u00f4le, grima\u00e7ant comme on multiplie ses tables en glissant par interm\u00e8de des \u0153illades.<br \/>\nDans une th\u00e9orie de plis, d\u2019\u00e9ploiements, de pampres, d\u2019expressions adventices, de surgeons palpant l\u2019espace, les bourgeons terminaux se d\u00e9chirent sous la pression vorace d\u2019une sexualit\u00e9 ambigu\u00eb o\u00f9 le calice cache la surprise de pistils duveteux, ou le p\u00e9tale outrageusement maquill\u00e9 des couleurs les plus suaves s\u2019invagine pour s\u2019ourler autour de turgescences phalliques band\u00e9es comme l\u2019arc d\u2019un amour joufflu dodelinant dans le ciel d\u2019une toile de Fragonard ou de Boucher.<br \/>\nOn y reconnait avec Guillaume Decock, ethnologue de ces petits th\u00e9\u00e2tres, un monde de galantes froufroutant en pavanant. Des danseurs de Saint Guy exhibant mollets et ballerines, virevoltant, ivres, en se p\u00e2mant au son du menuet. Des convulsifs se d\u00e9multipliant par g\u00e9n\u00e9ration spontan\u00e9e sous l\u2019effet de miroitements implicites.<br \/>\nSon pinceau y surprend ce qui s\u2019y extrapole de volont\u00e9s curcubitaces ou p\u00e2tissi\u00e8res, de panses l\u00e9gumineuses, de vessies pendues comme lanternes, de poup\u00e9es de chiffon singeant, insolentes, potaches, les gestes mani\u00e9r\u00e9s du marionnettiste. Des coloquintes frapp\u00e9es d\u2019un visage le gnome y ont l\u2019\u0153il farouche des nobles caressant de leur fraise des mentons \u00e0 barbiches. Des lutins y lutinent, des \u00e9chassiers tremblent sur leurs baguettes en d\u00e9poussi\u00e9rant de leur plumet des fessiers attendant fi\u00e8rement qu\u2019on les claque. Des organes s\u2019exaltent et exultent dans des acrobaties. Tout cela est joliment orgiaque, passablement \u00e9rotique et d\u2019une humilit\u00e9 touchante tant ce qui s\u2019essaie de souplesses diverses se pare de l\u2019habit simple de l\u2019\u00e9vidence tranquille ou na\u00efve. On y retrouve le s\u00e9rieux farfelu de l\u2019enfant concentr\u00e9 sur ses ouvrages, sur les commerces des petits mondes qu\u2019il anime dans le cercle de ses jambes en marmonnant un cut-up de dialogues \u00e0 plusieurs voix.<br \/>\nOn s\u2019y prend au jeu, les adoptes, s\u2019en laisse charmer, se d\u00e9vergonde, jubilant tendrement \u00e0 ces don quichotteries. Ce sont les <em>marginalia<\/em> des moines enlumineurs, les grotesques gliss\u00e9s aux gargouilles des cath\u00e9drales pour \u00e9gayer Dieu lui-m\u00eame ou ses archanges, plus dionysiaques probablement qu\u2019on le dit et ne d\u00e9daignant pas de se taper le ventre. C\u2019est la Tentation de Saint Antoine ou le Jardin des D\u00e9lices de Hieronymus Bosch \u00e0 c\u00f4t\u00e9 duquel l\u2019\u00c8ve dont Dieu-J\u00e9sus prend le pouls et l\u2019Adam du Paradis s\u2019ennuient poliment.<br \/>\n\u00ab La vie est un chariot de foin, chacun en prend ce qu\u2019il peut. \u00bb, disait-on semble-t-il chez les flamands ; et lors de processions, sur un chariot renfl\u00e9 on juchait un satyre. On commandait aux peintres des panneaux qu\u2019on montait en retables, \u00e9laborant ainsi avec les vitraux et les orateurs un th\u00e9\u00e2tre \u00e9difiant, anc\u00eatre de nos t\u00e9l\u00e9viseurs. Mais de tels spectacles se font rares aujourd\u2019hui, s\u2019ils n\u2019ont pas rev\u00eatu l\u2019apparence du commun et le farfelu tranquille des claques quotidiennes. Du moins ils se retrouvent dans ces repris de l\u2019imagination que Guillaume Decock nous offre de feuilleter avec lui comme on s\u2019\u00e9panche sur un cahier de coloriage que la pluie aquarelle. Il s&rsquo;en fait des temp\u00eates, des remuements folkloriques \u00e0 travers lesquels le pinceau s&rsquo;aventure et divague.<br \/>\nEt on y trouve encore, outre Rabelais et Brisset, Dubuffet, Lautr\u00e9amont et Soupault un peu des fol chroniques que Miguel de Cervant\u00e8s tira de sa manche gauche au moment d\u2019adouber l\u2019existence de l\u2019ing\u00e9nieux Hidalgo \u00e0 la triste figure. On se laisse imaginer Decock pench\u00e9 sur les supplications de ses personnages comme l\u2019aubergiste auquel Quichotte r\u00e9clame d\u2019\u00eatre fait chevalier et, dans la chapelle de son ch\u00e2teau, (sic) de faire cette nuit la veill\u00e9e d\u2019arme. Est-ce l\u2019auteur, le t\u00e9moin, le confident qui s\u2019\u00e9panche avec lui ? Car \u00ab lui-m\u00eame, dans sa jeunesse, s\u2019\u00e9tait vou\u00e9 \u00e0 cet honorable exercice ; qu\u2019il avait visit\u00e9, en qu\u00eate d\u2019aventures, plusieurs parties du monde, ne laissant dans les faubourgs de S\u00e9ville et de Malaga, dans les march\u00e9s de S\u00e9govie, dans l\u2019oliverie de Valence, pr\u00e8s des remparts de Grenade, sur la plage de San Lucar, et dans les moindres cabarets de Tol\u00e8de, aucun endroit o\u00f9 il e\u00fbt n\u00e9glig\u00e9 d\u2019exercer la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de ses pieds ou la subtilit\u00e9 de ses mains, causant une foule de torts, cajolant les veuves, d\u00e9bauchant les jeunes filles, dupant nombre d\u2019orphelins, finalement faisant connaissance avec presque tous les tribunaux d\u2019Espagne, ou peu s\u2019en faut. \u00bb On r\u00eave de listes longues, d&rsquo;inventaires \u00e0 la Pr\u00e9vert, des Mots en libert\u00e9 et autres po\u00e8mes bruitistes.<br \/>\nC\u2019est tout un monde labyrinthique qui prend forme \u00e0 mesure qu\u2019on le nomme ou en chante le d\u00e9sir.<br \/>\nIl n\u2019est pas que dans les jungles potag\u00e8res et dans les serres o\u00f9 les fleurs exotiques et graveleuses s\u2019\u00e9patent que se tiennent ces fac\u00e9tieux conciliabules. Il suffit de regarder \u00e0 la grande toile de Jouy \u00e0 laquelle pr\u00e9l\u00e8vent les papiers de Guillaume Decock, leur pantomime cavali\u00e8re, leurs floraisons baroques, leur fantaisie, leur gourmandise, leurs chuchotements hallucin\u00e9s. Bient\u00f4t ces sayn\u00e8tes anachroniques vous entrainement dans leur valse, ce mouvement circulaire chaloup\u00e9. L\u2019invention s\u2019y fait ductile, souple, nonchalante et sauvage, curieusement imbriqu\u00e9e dans une f\u00eate galante. On se demande sous l\u2019effet de quelle drogue les corps et les choses se m\u00ealent et se confondent, s\u2019hybrident et se tripotent. Et si ce n\u2019est pas l\u00e0, derri\u00e8re notre rationalit\u00e9 moderne, la v\u00e9rit\u00e9 premi\u00e8re des choses, cette intrication, cette ductilit\u00e9. Celle que disaient les mythes, les monstres et les sir\u00e8nes, les l\u00e9gendes, le fabuleux quand on ne s\u2019\u00e9tonnait pas qu\u2019un \u00eatre surgit du n\u00e9ant le plus total fonde, en s\u2019appuyant sur le rien, le ciel et la terre, que l\u2019on doive nos continents \u00e0 un rongeur ou un oiseau ayant remont\u00e9 du fond des eaux qui jadis couvraient tout un peu de limon, ou que ce soit une araign\u00e9e qui, suspendue dans le vide au bout de son fil, ait tiss\u00e9 le premier sol sur lequel tout s\u2019est b\u00e2ti ensuite. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab J\u2019aime cueillir la valve iris\u00e9e, qui fleurit au matin sur la gr\u00e8ve d\u00e9serte. 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