{"id":8259,"date":"2025-10-13T16:03:40","date_gmt":"2025-10-13T15:03:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8259"},"modified":"2025-10-13T16:03:40","modified_gmt":"2025-10-13T15:03:40","slug":"crasse-de-laurent-bookenhooghe-et-christophe-pairoux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/crasse-de-laurent-bookenhooghe-et-christophe-pairoux\/","title":{"rendered":"Crasse, de Laurent Bookenhooghe et Christophe Pairoux"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Un beau d\u00e9sordre vaut mieux qu&rsquo;une inerte ordonnance \u00bb<\/em><br \/>\nEug\u00e8ne Savitzkaya<\/p>\n<p><em>\u00ab La beaut\u00e9 sera convulsive ou ne sera pas. \u00bb<\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Breton<\/p>\n<p>Crasse d\u00e9j\u00e0, le titre : direct, frontal dans tout ce qu\u2019il ouvre de zones sombres, mar\u00e9cageuses. On s\u2019attend \u00e0 entrer de plein pied, sans mise en sc\u00e8ne ou pr\u00e9texte fabriqu\u00e9 dans cette mati\u00e8re poisseuse de temps, d\u2019abandon, d\u2019usure des corps, de n\u00e9gligences, de lente d\u00e9gradation. De sordide m\u00eame. Un truc vaguement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 ou r\u00e9sign\u00e9.<br \/>\nLe reste vient en cascade ou presque, deux voix alternant. Et ces deux voix seront la seule ponctuation. Dans chaque bloc de texte une confession, un corps qui s\u2019\u00e9panche \u00e0 dire les violences, le sexe, le sale, l\u2019intrication d\u2019\u00e9motions lasses, le r\u00e9duit sans issue apparente de ce th\u00e9\u00e2tre. Monde de commerces cyniques, de draps sales, de cassures, de crasse donc dans sa forme baroque domestique de chambre de passe que le travail de langue, dans cette interminable phrase noueuse mod\u00e8le ou festonne.<br \/>\nIl y a du Beckett peut-\u00eatre dans cette architecture parl\u00e9e oppressante, sans issue, noueuse et l\u00e9nifiante dans laquelle une conscience ab\u00e2tardie, intranquille, se retourne sans cesse sur elle-m\u00eame le long d\u2019une interminable nuit, non sans quelques soubresauts.<br \/>\n\u00ab c\u2019est la vie seul possible de surcro\u00eet difficile \u00e0 d\u00e9finir que cette r\u00e9solution dite redite version de ton avance d\u00e9finie alimente patauge donc ces derniers mots que tu recommences sans fin \u00e0 t\u2019exprimer mal qui inachev\u00e9 encore quand il faudrait savoir de quoi on parle avant que je ne me mette \u00e0 ramper \u00bb<br \/>\nJungle \u00e9quivoque, sac de n\u0153uds ind\u00e9m\u00ealable, apathie n\u00e9vrotique dans laquelle il semblerait qu\u2019on ne ferait que tomber ou r\u00e9p\u00e9ter quelques gestes absurdes, insens\u00e9s, \u00e0 s\u2019\u00e9corcher l\u2019\u00e2me pour tenter d\u2019en mettre \u00e0 jour l\u2019improbable pulpe. Du sexe on attend une intensit\u00e9 de vie ou peut-\u00eatre qu\u2019il \u00e9teigne \u00e0 la fin toute pens\u00e9e dans une fatigue \u00e9tale.<br \/>\nUn sentiment de vanit\u00e9, d\u00e9sabus\u00e9, contamine \u00e0 peu pr\u00e8s tout autour, s\u2019insinue, s\u2019infiltre. Renvoyant tout d\u00e9sir \u00e0 une forme m\u00e9canique, une d\u00e9possession ridicule, une pulsion \u00e9puis\u00e9e : \u00ab tout l\u2019inutile coriace du manque qui continue insupportable insurmontable bute s\u2019use attend d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment autre chose d\u00e9g\u00e9n\u00e8re \u00bb<br \/>\nPetit \u00e0 petit, le cycle des voix par lesquelles la conscience, le r\u00e9cit se d\u00e9multiplient \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cr\u00e2ne jusqu\u2019\u00e0 confondre le dedans et le dehors, la r\u00e9alit\u00e9 objective et l\u2019imagination produisent une sorte de vertige. Une question est l\u00e0 : qu\u2019est-ce qui \u00e9chappe \u00e0 l\u2019\u00e9quivoque naus\u00e9eux de l\u2019imagination ? Qu\u2019est-ce qui demeure un tantinet stable dans ce th\u00e9\u00e2tre m\u00eame pas Shakespearien ? A quoi bon cette pantomime illusoire, ces pi\u00e9tinements capricieux ? Dans quoi est-ce qu\u2019on est pris et dans lequel chacun de nos remuements nous enserre davantage encore, petites larves tortillant sur la fa\u00efence d\u2019un \u00e9vier beige de tartre ?<br \/>\nParce qu\u2019il est tout du long question de cet enchev\u00eatrement malsain de l\u2019organique et du langage. Des humeurs, des nervosit\u00e9s, de pulsions, d\u2019affects, d\u2019une difficult\u00e9 \u00e0 accorder les choses ou \u00e0 les stabiliser en une formule sinon sereine, disons \u00e9quilibr\u00e9e. De la mascarade peut-\u00eatre de ces images d\u00e9sirables et na\u00efves. Et de consid\u00e9rer cela franchement, sans d\u00e9tours ni pudibonderie.<br \/>\nParall\u00e8le est insinu\u00e9, alors on pose la question : le langage est-il sexuel ? On plus pr\u00e9cis\u00e9ment, est-il une activit\u00e9 organique semblable ? Peut-il pr\u00e9tendre s\u2019aventurer dans les m\u00eames territoires ou est-il trop assujetti \u00e0 sa dimension intellectuelle ?  <\/p>\n<p>Puis acte 2. Plus cru, plus descriptif en somme. Introduit par un mouvement fi\u00e9vreux d\u2019app\u00e9tit et d\u2019appel des corps \u00e0 fourrager leur propre d\u00e9sir, l\u2019\u00e9chauffer pour l\u2019\u00e9teindre. La phrase, haletante, cartographie le co\u00eft, en cherche la sensation. \u00ab Flashs aveugles plans serr\u00e9s saccad\u00e9s sur parties du corps morceaux d\u00e9membrements \u00e9parpillements mise au point irr\u00e9prochable montage en glissement le long du corps refait et m\u00e9lang\u00e9 multipli\u00e9 ralenti avec passage en boucle des d\u00e9bris tout se complique tout est devenu si nombreux ameute toutes ces bouches tous ces doigts tous ces sexes \u00bb. Tout en maintenant une forme de distance professionnelle qu\u2019on dirait critique. Non dupe. Oui, puisque commerce des corps il y a, la professionnelle y t\u00e9moigne des m\u00e9caniques \u00e0 l\u2019\u0153uvre. De la soif et du corps devenu fou du chercheur d\u2019or sous le soleil, fr\u00e9n\u00e9tique et vain, ou tellement pr\u00e9visible. Elle sait \u00e0 quoi elle participe, d\u00e9senchant\u00e9e. Ou est-ce sa part verbale qui insinue cet aplomb ?<br \/>\nQuand tout \u00e0 l\u2019heure c\u2019est aux dessins de Hans Bellmer que l\u2019on pensait, ici s\u2019insinue la langue de Bernard No\u00ebl et avec lui Masson. C\u2019est que le premier \u00e9crivait en regard du second : \u00ab Tout laisse \u00e0 penser que l\u2019homme ne sait pas unir sa nature cultiv\u00e9e \u00e0 sa nature bestiale, et qu\u2019il s\u2019exerce plut\u00f4t \u00e0 leur perversion r\u00e9ciproque bien que la vie en soci\u00e9t\u00e9 r\u00e9clame de lui le contraire. \u00bb<br \/>\nEt ailleurs : \u00ab Cela n\u2019en tord pas moins l\u2019espace, le secoue de saccades et de pulsations, au m\u00e9pris de votre conscience, de votre bon go\u00fbt et de votre raison. L\u2019air, contamin\u00e9 par ce tourbillon, ne laisse pas m\u00eame tranquille le volume que votre t\u00eate, jusque-l\u00e0, prenait pour son int\u00e9rieur. Tout vibre et circule, palpite et tremble, parmi des \u00e9clats de couleur. \u00bb<br \/>\nS\u2019en suit comme une br\u00e8ve incantation, qui appellera le souvenir d\u2019Artaud.<br \/>\n\u00ab oh ! combien de ce qui demeure \u00e0 la porter comme r\u00e9surrection d&rsquo;\u00eatre dos au mur se r\u00e9clamant d&rsquo;eux-m\u00eames l\u00e0 o\u00f9 d&rsquo;autres s&rsquo;y voient d\u00e9j\u00e0 tant ils sont vrais en masse de corps bruyants suants suintants puants par leur jus et dilat\u00e9s \u00e0 finir en crevant roul\u00e9s au sol \u00e0 se rouer sans rien avancer \u00bb<br \/>\nMystique du sacrifice. Esth\u00e9tique du supplice. Plaisir du sale. Les corps rendus aux fluides, \u00e0 l\u2019organique, au visc\u00e9ral s\u2019interp\u00e9n\u00e8trent, se confondent. Retour \u00e0 la boue, indistincte. <\/p>\n<p>Acte 3. Reprendre souffle. Consid\u00e9rer.<br \/>\n\u00ab comme parmi-nous et ne pouvant faire autrement qu&rsquo;avec leurs paroles o\u00f9 elle entre d&rsquo;une t\u00eate dans son choc \u00e0 qui veut lui r\u00e9pondre oui et pour toujours cette chair en un lieu rempli s&rsquo;ouvrant se refermant par sa bouche oblig\u00e9e de nous voir vers la fin et jusqu\u2019ici dans nos d\u00e9tours au m\u00eame point que rien ni personne ne laisse plus entendre un pas de derri\u00e8re ce mur \u00bb<br \/>\nCe qui se cherchait dans la fi\u00e8vre et les combinaisons d\u2019emboitements possibles \u00e9tait-ce quelque chose comme la v\u00e9rit\u00e9 ? (On pense dans le r\u00e9cit d\u2019Eric Rondepierre, Laura est nue, \u00e0 ce godmichet appel\u00e9 \u00ab l\u2019Id\u00e9e \u00bb)<br \/>\nLe mot est \u00e9norme on le sent. Disons : traverser l\u2019image sans l\u2019annihiler. Raccorder ce qui tient du fantasme, de la m\u00e9canique des pulsions, de la r\u00e9alit\u00e9 la plus sordide ou visc\u00e9rale. S\u2019entrapercevoir l\u00e0 debout, nu peut-\u00eatre, bras ballants sur son forfait. \u00ab avec ton rire forc\u00e9 et p\u00e9nible j&rsquo;ai bien remarqu\u00e9 \u00e0 gauche la petite cuisine peinte en orange \u00e0 droite un couloir \u00e9tal\u00e9 dans une ombre grise menant aux chiottes et \u00e0 la chambre devant moi la fen\u00eatre ouverte sur le parc avec des arbres et des haies trou\u00e9s j&rsquo;ai tangu\u00e9 un peu avant d&rsquo;entrer dans le salon les v\u00eatements \u00e9parpill\u00e9es sur le sol le mobilier les babioles ton seau \u00e0 pisse \u00bb<br \/>\nLe livre est court, une cinquantaine de pages, mais tenu par cette intranquillit\u00e9 fi\u00e9vreuse presque hallucin\u00e9e, par ce double travail \u00e0 l\u2019\u0153uvre de l\u2019intelligence et de la sensualit\u00e9. Tant\u00f4t dialogique, tant\u00f4t intriqu\u00e9. Et d\u2019une consid\u00e9rable densit\u00e9.<br \/>\nLa phrase pr\u00e9cise, conjuguant ruptures internes et mouvement ample et continu, scrute de mani\u00e8re presque chirurgicale les pulsions et la conscience, sans concessions, sans pr\u00e9ciosit\u00e9 excessive ou mani\u00e8re. Il en ressort une exp\u00e9rience physique loin de la simple logorrh\u00e9e, vertigineuse et baroque. <\/p>\n<p>Crasse, Laurent Bookenhooghe et Christophe Pairoux, \u00e9ditions Asmod\u00e9e Edern.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Un beau d\u00e9sordre vaut mieux qu&rsquo;une inerte ordonnance \u00bb Eug\u00e8ne Savitzkaya \u00ab La beaut\u00e9 sera convulsive ou ne sera pas. \u00bb Andr\u00e9 Breton Crasse d\u00e9j\u00e0, le titre : direct, frontal dans tout ce qu\u2019il ouvre de zones sombres, mar\u00e9cageuses. On s\u2019attend \u00e0 entrer de plein pied, sans mise en sc\u00e8ne ou pr\u00e9texte fabriqu\u00e9 dans [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8260,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8259","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8259","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8259"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8259\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8261,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8259\/revisions\/8261"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8260"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8259"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8259"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8259"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}