{"id":8263,"date":"2025-10-15T08:31:54","date_gmt":"2025-10-15T07:31:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8263"},"modified":"2025-10-15T14:16:30","modified_gmt":"2025-10-15T13:16:30","slug":"cest-tout-comme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/cest-tout-comme\/","title":{"rendered":"C\u2019est tout comme"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Beau comme\u2026 \u00bb<\/em><br \/>\nLautr\u00e9amont<\/p>\n<p><em>\u00ab Je fais l\u2019\u00e9loge du mot comme, le plus important peut-\u00eatre de tous les mots, celui qui tient lieu de la copule, celui qui marque l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans la diff\u00e9rence, celui qui est le signe m\u00eame de la po\u00e9sie. \u00bb<\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Breton<\/p>\n<p>J\u2019ai un jour recherch\u00e9 en vain un \u00e9loge du <em>comme<\/em> dont je croyais me souvenir qu\u2019il \u00e9tait de Breton. Et peut-\u00eatre se trouve-t-il en effet dans son \u0153uvre foisonnante, nich\u00e9 en un lieu que je n\u2019ai pas su retrouver, mais apr\u00e8s tout l\u2019ai-je aussi possiblement r\u00eav\u00e9, extrapolant une remarque ou ricochant sur le fameux vers de Lautr\u00e9amont.<br \/>\nJ\u2019ai fait et fais encore grand usage de la comparaison, excessivement sans doute, d\u00e9daignant la m\u00e9taphore, aimant suivre une pens\u00e9e qui se fait, t\u00e2tonnante, par rapprochements, similitudes et avouant presque dans ce mouvement m\u00eame l\u2019indicible qu\u2019elle travaille et qui l\u2019emp\u00eache de conclure d\u00e9finitivement. D\u2019autres font grand usage d\u2019adjectifs, resserrant par le nombre. Et \u00e7a m\u2019arrive aussi.<br \/>\nOn accueille le nouveau-n\u00e9 comme \u00e7a en lui cherchant le nez de sa m\u00e8re, le menton de son grand-oncle, ou une moue imputable \u00e0 telle autre parent\u00e8le et qui le situe dans le buissonnement g\u00e9n\u00e9tique de la famille. Sans \u00e7a croit-on, il flotterait solitaire, insaisissable, insulaire, nous regardant de loin.<br \/>\nSans cette triangulation qui permet de d\u00e9grossir dans la continuit\u00e9 du monde des objets et de les discriminer, les classer, les rendre intelligible, l\u2019exp\u00e9rience que l\u2019on en a confinerait au vertige. Le monde serait rond. Et l\u2019on buterait sur des consid\u00e9rations apor\u00e9tiques : <em>une rose est une rose est une rose est une rose\u2026<\/em><br \/>\nAlors on se retrousse les manches : une table est un quadrup\u00e8de au dos plat et sans t\u00eate ni queue. Un peu comme une chaise, mais g\u00e9n\u00e9ralement plus haute (hormis s\u2019il s\u2019agit d\u2019une table basse), et d\u00e9pourvue de dossier. D\u2019ailleurs on ne s\u2019y assoit que pour mettre les pieds dans le plat, sinon on se tient sur ses bords, y appuyant ses avant-bras ou plus cavali\u00e8rement ses coudes.<br \/>\nOn commence peut-\u00eatre \u00e0 s\u2019en faire une image approximative. Pr\u00e9cisions encore : une table c\u2019est comme un morceau de sol, mais relev\u00e9, de mani\u00e8re \u00e0 ne pas manger par terre. Ou un plateau de grande dimension que, lass\u00e9 de porter, et pour se lib\u00e9rer les mains, on aurait muni de pieds. De plus, une table est bien souvent faite de bois, comme les arbres, et comme les cuill\u00e8res \u00e0 touiller la soupe et comme les allumettes ou les plumiers, les manches de b\u00eaches.<br \/>\nLes po\u00e8tes on le sait, convoitent bien souvent des objets plus insaisissables encore aupr\u00e8s desquels ils tentent, c\u2019est leur mani\u00e8re, de fructueuses approches. Bien souvent m\u00eame, ils ne savent qu\u2019impr\u00e9cis\u00e9ment ce qu\u2019ils lorgnent ou scrutent, agitant les mots pour d\u00e9gager le brouillard. L\u2019un d\u2019entre eux un beau jour voulut dire la gr\u00e2ce, la d\u00e9licatesse d\u2019une fille qu\u2019il avait r\u00eav\u00e9e et trouva tous les qualificatifs bien communs pour dire l\u2019exceptionnel. Ferraillant en passant inlassablement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 il finit par \u00e9crire que celle-l\u00e0 \u00e9tait comme une rose ou comme la ros\u00e9e du matin. Nombreux l\u00e0-dessus s\u2019y engouffr\u00e8rent et c\u2019\u00e9tait \u00e0 qui trouverait la formule pour d\u00e9verrouiller le r\u00e9el ou la vie m\u00eame, ou d\u00e9ciller les yeux. On osa tout. Elle \u00e9tait belle comme on tue. On fricota avec les simples gens qui po\u00e9tisaient sans le savoir \u00e0 longueur de journ\u00e9e. Bon comme le bon pain, la redondance \u00e9tait possible et on sentait la farine et la mie, le fumet du pain chaud, la pense r\u00e9confortante du boulanger, son visage joufflu, sa main sympathique. On compara \u00e0 foison. La terre \u00e9tait bleue comme une orange. Le temps long comme un jour sans pain. Le fardeau lourd comme un \u00e2ne mort.<br \/>\nA force de nouer les choses entre elles de proche en proche, en une euristique panth\u00e9iste, on formait un r\u00e9seau tenu de correspondances intertextuelles maillant tr\u00e8s finement le monde. \u00c7\u2019en \u00e9tait m\u00eame la d\u00e9finition la plus synth\u00e9tique : on appelle monde un sentiment d\u2019unit\u00e9 et de presque familiarit\u00e9 issu d\u2019un travail de tissage ou de renvois. Il s\u2019en faut de bien peu qu\u2019on conclue : un r\u00e9seau de comparaisons.<br \/>\nOr on avait attendu longtemps apr\u00e8s les listes de Pr\u00e9vert, les souvenirs de P\u00e9rec, les milliards de po\u00e8mes de Queneau, qu\u2019un se saisisse de cette mati\u00e8re-l\u00e0, lui rende hommage en quelque sorte, avec l\u2019ironie ou la bonhomie qui convient, et, fa\u00e7on <em>cut up<\/em>, recense en longues listes ces comme. Les rendent \u00e0 leur jeu fou. Car, on l\u2019entend, l\u2019analogie peut nous mener loin. C\u2019est m\u00eame un mode de locomotion. Un trottinement. <\/p>\n<p><em>\u00ab comme des agneaux dans une prairie<br \/>\ncouverte de linges<br \/>\ncomme des aigles face au vide<br \/>\ncomme des aigrettes<br \/>\ncomme des ailes de paillettes \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Entrevoit-on quelque chose ?<\/p>\n<p><em>\u00ab Comme \u00e0 la fen\u00eatre d\u2019un brouillard qui ne demande qu\u2019\u00e0 entrer<br \/>\nComme \u00e0 la f\u00eate foraine<br \/>\nComme \u00e0 la fosse<br \/>\nComme \u00e0 la guerre<br \/>\nComme \u00e0 la lenteur des murs<br \/>\nComme \u00e0 l\u2019amour languide et souple et engourdi \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Ainsi va-t-on, d\u2019une cadence chaloup\u00e9e. <\/p>\n<p><em>\u00ab comme ces \u00e9chos du jour dans le sommeil \u00bb<br \/>\n\u00ab comme coudre les bouches derri\u00e8re les masques \u00bb<br \/>\n\u00ab comme \u00e0 l\u2019issue d\u2019un r\u00eave \u00bb<br \/>\n\u00ab comme \u00e0 la guerre \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Trois cent pages durant. Guid\u00e9, comme Dante par Virgile, par Johan Grzelczyk. Jusqu\u2019\u00e0 la jouissance naus\u00e9euse, hallucinatoire du vertige. Comme \u00e0 regarder l\u2019\u00e9cho de nos propres pens\u00e9es r\u00e9verb\u00e9rer sans fin dans un billard \u00e0 plusieurs bandes. <\/p>\n<p><em>C&rsquo;est tout comme<\/em>, Johan Grzelczyk, \u00e9ditions Ni fait ni \u00e0 faire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Beau comme\u2026 \u00bb Lautr\u00e9amont \u00ab Je fais l\u2019\u00e9loge du mot comme, le plus important peut-\u00eatre de tous les mots, celui qui tient lieu de la copule, celui qui marque l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans la diff\u00e9rence, celui qui est le signe m\u00eame de la po\u00e9sie. \u00bb Andr\u00e9 Breton J\u2019ai un jour recherch\u00e9 en vain un \u00e9loge du [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8264,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8263","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8263","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8263"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8263\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8266,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8263\/revisions\/8266"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8264"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8263"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8263"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8263"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}