{"id":8271,"date":"2025-11-08T10:54:35","date_gmt":"2025-11-08T09:54:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8271"},"modified":"2025-11-08T10:54:35","modified_gmt":"2025-11-08T09:54:35","slug":"monde-montage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/monde-montage\/","title":{"rendered":"monde montage"},"content":{"rendered":"<p>Si le r\u00e9el nous pr\u00e9existe et peut d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien se passer de nos remuements et consid\u00e9rations, le monde nous est subjectif ; et chaque \u00eatre, par son existence particuli\u00e8re, produit un monde sp\u00e9cifique. Ainsi le monde de la tique, de l\u2019hu\u00eetre, celui du tr\u00e8fle, du s\u00e9quoia, celui de la baleine ou des grands singes, du lichen ne se recouvrent au mieux que tr\u00e8s partiellement. Tout comme dans une moindre mesure, celui du lapin de clapier s\u2019av\u00e8re assez \u00e9loign\u00e9 de celui de son cousin multipliant dans les fourr\u00e9s d\u2019un a\u00e9roport qui diff\u00e8re de la m\u00eame fa\u00e7on que lui d\u2019un li\u00e8vre de Sib\u00e9rie. Et nous ignorons tout de la vie affective de la puce, de la m\u00e9lancolie (passag\u00e8re) du concombre de mer ou des volupt\u00e9s aquatiques du lamantin \u00e0 l\u2019heure bleue.<br \/>\nCe sont des choses qui laissent songeur. En lieu et place du monde et de sa rotondit\u00e9 rassurante, et si je puis dire biblique, commercent une infinit\u00e9 de r\u00e9cits qui se croient panoramiques mais qui ont chacun leur angle et leurs lacunes. Nous nous figurons juch\u00e9s sur un promontoire, droits et fiers, domptant les difficult\u00e9s, \u00e9quip\u00e9s des lumi\u00e8res de la raison et du pouce pr\u00e9henseur. Un peu \u00e0 la mani\u00e8re du voyageur que Caspar David Friedrich campa sur son c\u00e9l\u00e8bre tableau, ou d\u2019un dieu juch\u00e9 sur son nuage et contemplant son \u0153uvre en administrateur satisfait. Mais la v\u00e9rit\u00e9 est que nous pensons, ressentons, appr\u00e9hendons \u00e0 notre mesure, selon notre corps, nos sens et le milieu qui nous est favorable. Et encore, selon nos int\u00e9r\u00eats, \u00e0 l\u2019image d\u2019un insecte butinant qui n\u2019a d\u2019\u00e9lan que pour le calice des fleurs qui \u00e9mergent d\u2019un morne d\u00e9sert et occulte tout le reste.<br \/>\nL\u2019imagination l\u00e0-dessus fait office de liant, effa\u00e7ant les lacunes, les omissions, les oublis, suturant les fragments pr\u00e9lev\u00e9s \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce ou \u00e0 l\u2019arrach\u00e9e pour donner \u00e0 nos fa\u00e7ons cavali\u00e8res l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019un mouvement continu et coh\u00e9rent, naturel.<br \/>\nLe cin\u00e9ma en somme, qu\u2019on dit invent\u00e9 par les fr\u00e8res Lumi\u00e8re en 1895, n\u2019est qu\u2019une reconstruction artificielle d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 organique. Ainsi, assister \u00e0 la projection d\u2019un film est une exp\u00e9rience gigogne. La fiction qui se d\u00e9roule en un mouvement continu, faisant oublier ses lacunes et ses raccords devient \u00e0 son tour un pan de r\u00e9el picor\u00e9 qu\u2019un chef op\u00e9rateur r\u00e9alisateur bricole en temps r\u00e9el, coupant, ins\u00e9rant des r\u00e9miniscences et des divagations, modifiant la dur\u00e9e des plans, leur hi\u00e9rarchie, superposant les pistes son.<br \/>\nPlus tard, le film que vous raconterez sera le v\u00f4tre et c\u2019est celui-l\u00e0 qui vous aura touch\u00e9 par autosuggestion \u00e0 moins que vous vous soyez emm\u00eal\u00e9 dans les rushs, agac\u00e9, o\u00f9 que le visage de l\u2019ouvreuse, d\u2019un voisin de rang\u00e9e, ait surimprim\u00e9 toute la s\u00e9ance.<br \/>\nLa r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 vrai dire est une chose tr\u00e8s proche d\u2019un film de Godard avec des morceaux d\u2019histoires, des moments, et puis le preneur de son qui officie dans le champ avec ses gestes th\u00e9\u00e2traux, l\u2019irruption d\u2019une phrase lue dans un livre et qui modifie tout, un peu d\u2019\u00e9garement, de jeu, quelque chose qui vous saisit, les murmures de la conscience r\u00e9flexive. Ceux que l\u2019on appellera Cubistes, travaill\u00e8rent dans ce sens, comme les Futuristes dans leur sillage, \u00e0 accuser la nature composite, fragment\u00e9e de l\u2019exp\u00e9rience, mettant en critique l\u2019espace unitaire aristot\u00e9licien par lequel le g\u00e9nie florentin \u00e0 la Renaissance avait fait de l\u2019homme le centre depuis lequel se d\u00e9ployait harmonieusement le monde.<br \/>\nLe spectateur s\u2019appara\u00eet alors comme il est au quotidien sans le savoir, furetant, bricolant, pris par des stimuli, fabriquant pi\u00e8ce \u00e0 pi\u00e8ce son monde.<br \/>\nEt c\u2019est curieux \u00e0 vrai dire comme cela advient. Vous \u00eates l\u00e0 \u00e0 votre bureau, des papiers entass\u00e9s, des choses \u00e0 faire que vous repoussez aux calendes, les fen\u00eatres compliquant l\u2019\u00e9cran d\u2019ordinateur d\u2019une profondeur sp\u00e9ciale, feuillet\u00e9e. Et sur le fil d\u2019actualit\u00e9 o\u00f9 se succ\u00e8dent des images, un tableau de Marc Leonard : \u00ab remue-m\u00e9ninges \u00bb. Un diabolique enchev\u00eatrement de cadres, perspectives, dynamiques, tenu et comme unifi\u00e9 par l\u2019architecture de la peinture. Tout l\u2019effarement d\u2019un \u00eatre pr\u00e9levant\/recevant et assemblant ce qui filtre \u00e0 travers son tamis et \u00e0 partir de quoi il th\u00e9\u00e2tralise un monde qui r\u00e9pond \u00e0 ses r\u00eaves, ses hallucinations, ses gestes. Ce film-l\u00e0 vous y piochez vous-m\u00eame tout subjectivement en croyant objectivement le saisir et vous ricochez \u00e0 travers en tissant une fiction \u00e0 vous qui l\u2019int\u00e8gre et y r\u00e9pond. On n\u2019en sortira sans doute pas, mais on le sait d\u00e9sormais, nous ne savons vivre qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de r\u00e9cits dont nous faisons notre monde.<br \/>\nIl est des oiseaux qu\u2019ont dit jardiniers qui construisent leurs nids comme un petit d\u00e9cors fait de pi\u00e8ces rapport\u00e9es. Peut-\u00eatre que leur parade nuptiale joue le r\u00f4le qu\u2019endossent nos mythes et nos cosmogonies ? Leur chant d\u00e9j\u00e0 s\u2019apparente \u00e0 nos litanies, nos palabres, nos pri\u00e8res, les fa\u00e7ons enfantines que nous avons de nous bercer ou de nous tapir au fond de nos r\u00eaves.<br \/>\nLa plupart du temps ignorent-ils probablement le film qu\u2019ils tournent, mais peut-\u00eatre ont-ils connu l\u2019\u00e9quivalant de notre Nouvelle vague ? Qui sait ? L\u2019un entonne <em>La vie l\u2019amour la mort<\/em>, l\u2019autre r\u00e9pond : <em>ce serait un film ; c\u2019est un film<\/em>. <\/p>\n<p><em>Image : Marc Leonard.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si le r\u00e9el nous pr\u00e9existe et peut d\u2019ailleurs tr\u00e8s bien se passer de nos remuements et consid\u00e9rations, le monde nous est subjectif ; et chaque \u00eatre, par son existence particuli\u00e8re, produit un monde sp\u00e9cifique. 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