{"id":8274,"date":"2025-11-14T12:13:05","date_gmt":"2025-11-14T11:13:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8274"},"modified":"2025-11-16T20:10:11","modified_gmt":"2025-11-16T19:10:11","slug":"peinture-pure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/peinture-pure\/","title":{"rendered":"Peinture pure"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Je dois peut-\u00eatre aux fleurs d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 peintre.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nClaude Monet<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab\u00a0Ainsi donc, je ne veux ni ne peux, en peintre habile \u00e0 la rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution, faire na\u00eetre des paradigmes qui surgiraient devant vous comme par enchantement; pas question non plus de suivre la mode de l&rsquo;ontologie &#8211; mode de nagu\u00e8re et toujours en vigueur &#8211; pour p\u00e9rorer avec plus ou moins d&#8217;emphase sur les valeurs \u00e9ternelles de l&rsquo;art. Paradigmes et normes, je peux uniquement les situer en tant que probl\u00e8me, et encore de mani\u00e8re bien fragmentaire.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nAdorno<\/p>\n<p>Nommer c\u2019est d\u00e9couper dans la continuit\u00e9, pr\u00e9lever \u00e0 l\u2019\u00e9tendue, \u00e0 ses intrications, des objets d\u00fbment d\u00e9tour\u00e9s. Cette discrimination a l\u2019avantage de permettre une saisie, une lisibilit\u00e9. Mais elle n\u2019est pas sans une certaine brutalit\u00e9 sch\u00e9matique et certaines simplifications ou r\u00e9ductions.<br \/>\nAussi, \u00e0 l\u2019id\u00e9e de juxtaposition pr\u00e9f\u00e8re-t-on aujourd\u2019hui observer des intrications et interactions, voire des symbioses. De m\u00eame relativisons-nous l\u2019id\u00e9e d\u2019individu, et d\u2019insularit\u00e9 associ\u00e9e pour parler d\u2019\u00e9cosyst\u00e8me, de colonie, de tissu, de socialit\u00e9, de co-suscitations. Tandis que les mythes de la puret\u00e9 ou de l\u2019essence, s\u2019ils font encore r\u00eaver les fascistes, renvoient \u00e0 des r\u00e9cits infantiles quand la r\u00e9alit\u00e9 montre partout m\u00e9tissages, m\u00e9langes, croisements, hybridations mill\u00e9naires. Partout encore, au lieu de ruptures et d&rsquo;oppositions, voit-on surgir dans la nuance des degr\u00e9s, des tendances.<br \/>\nN\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 certains, pas plus que de \u00ab\u00a0race\u00a0\u00bb blanche, de \u00ab\u00a0nos anc\u00eatres les gaulois\u00a0\u00bb, de fran\u00e7ais de souche\u2026<br \/>\nCe qui est vrai au niveau biologique, g\u00e9n\u00e9tique, culturel, la plan\u00e8te constituant un grand \u00ab\u00a0jardin plan\u00e9taire\u00a0\u00bb pour reprendre la formule de Gilles Cl\u00e9ment, un v\u00e9ritable brassin mill\u00e9naire, l\u2019est manifestement \u00e0 d\u2019autres \u00e9chelles, dans une infinit\u00e9 de domaines.<br \/>\nLa recherche et l\u2019\u00e9ducation, ayant pris conscience des biais et limitations que produisaient la s\u00e9paration des disciplines, de l&rsquo;arbitraire et de l&rsquo;artificialit\u00e9 de certaines fronti\u00e8res,  se pense aujourd\u2019hui en interdisciplinarit\u00e9, par approches transversales.<br \/>\nEt, quoique certaines r\u00e9sistances perdurent et que les classifications classiques b\u00e9n\u00e9ficient d\u2019une certaine inertie, les formes culturelles canoniques apparaissent bien souvent comme des carcans sch\u00e9matiques peu pertinents pour aborder la r\u00e9alit\u00e9 des productions.<br \/>\nL\u2019enfer, comme on dit des biblioth\u00e8ques la part d\u2019ouvrages licencieux ou inclassables, a pris une part de plus en plus importante jusqu\u2019\u00e0 devenir une cat\u00e9gorie massive (ce qui n&rsquo;est pas sans compliquer les choses ou les rendre \u00e0 leur v\u00e9ritable complexit\u00e9). Il n\u2019est plus en r\u00e9alit\u00e9 en litt\u00e9rature que les genres canoniques du roman, de la po\u00e9sie, du th\u00e9\u00e2tre et de la philosophie (cette cat\u00e9gorisation a-t-elle un jour eu la pertinence qu&rsquo;elle pr\u00e9tend?). Certains, jouant avec la plasticit\u00e9 des thermes, continuent d\u2019apposer sous des auto-fictions ou des proses po\u00e9tiques, des r\u00e9cits m\u00e2tin\u00e9s de philosophie ou des essais libres le mot de roman, pour forcer la chose ou par jeu, sinon par paresse ou argument commercial. D\u2019autres ne prennent plus la peine de nommer ce qu\u2019ils font, assumant l\u2019hybridation, la curiosit\u00e9 exploratoire, l\u2019impuret\u00e9 de leurs propositions, l\u2019inclassable, le dissident. Et peut importe apr\u00e8s tout.<br \/>\nIl ne date pas d\u2019hier non plus dans les arts que l\u2019architecture, la sculpture, le dessin et la peinture se soient av\u00e9r\u00e9s des rubriques trop \u00e9troites. On peut renvoyer bien s\u00fbr \u00e0 l\u2019histoire de la modernit\u00e9 et des avant-gardes. Parler d\u2019installations et de performances, des happenings, de dispositifs, de propositions in situ et de landart; de l\u2019inscription de la photographie dans le champ des arts plastiques, comme celle de la vid\u00e9o; des ready-made&#8230;<br \/>\nCe qui est en r\u00e9alit\u00e9 faire justice \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 de longtemps ant\u00e9rieure dont l\u2019art pari\u00e9tal porte t\u00e9moignage : installations, ready-made, formes hybrides perform\u00e9es combinant image, environnement, musique et danse n\u2019ont pas attendu l\u2019art total de Wagner (gesamkunstwek) ou les installations romantiques de Philip Otto Runge, les dispositifs sc\u00e9niques de V\u00e9ron\u00e8se (la villa Barbaro) ou de Mantegna (la fameuse chambre des \u00e9poux). De m\u00eame que les conf\u00e9rences perform\u00e9es sont les h\u00e9riti\u00e8res des spectacles de Carmontelle (ses transparents) ou des fantasmagories de Robertson. Ils sont en r\u00e9alit\u00e9 aux origines de l\u2019art. Un art qui, avant m\u00eame qu&rsquo;on en forme le concept, a toujours \u00e9t\u00e9 prot\u00e9iforme, multiple, plastique. <\/p>\n<p>Aussi la question de savoir si telle ou telle chose rel\u00e8ve de l\u2019art ou pas, ou pour le dire autrement, si elle rel\u00e8ve de l\u2019art v\u00e9ritable ou d\u2019une fantaisie, d\u2019une d\u00e9viance, d\u2019une provocation ou d\u2019une supercherie, apparait comme tout \u00e0 fait id\u00e9ologique. L\u2019art \u00e9tant une notion bien vague et mobile qui ne recouvre pas les m\u00eames objets au cours du temps et selon les cultures, il est plut\u00f4t \u00e0 envisager comme un champ d\u2019appr\u00e9ciation susceptibles d\u2019accueillir, \u00e0 la mani\u00e8re encore de cet enfer des biblioth\u00e8ques, un ensemble de productions de la main et de l\u2019esprit extr\u00eamement vari\u00e9 et qu&rsquo;on dit g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019apparence improductive. Un champ d&rsquo;exp\u00e9riences esth\u00e9tiques. Notion aussi g\u00e9n\u00e9reuse que possible dont les crit\u00e8res sont susceptibles de changer chaque fois qu\u2019une production par malice ou sans le faire expr\u00e8s demandera pour \u00eatre accueillie que la fronti\u00e8re (la zone fronti\u00e8re : plus qu\u2019une ligne nette parlons d\u2019estran ou de rivage) soit d\u00e9plac\u00e9e, que les crit\u00e8res soient assouplis ou r\u00e9vis\u00e9s.<br \/>\nC\u2019est b\u00eate \u00e0 dire, mais une amphore gallo-romaine, un objet rituel, sceptre, masque, sarcophage, effigie, n\u2019ayant plus de fonction utilitaire, ont rejoint la vaste communaut\u00e9 des objets d\u2019art. Aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019un urinoir sign\u00e9, d\u2019une formule math\u00e9matique, d\u2019un concept, d\u2019une merde en bo\u00eete, d\u2019un dispositif sonore immersif et de quantit\u00e9 d\u2019autres choses. Des productions cathartiques d\u2019ali\u00e9n\u00e9s, par exemple. Et m\u00eame de productions industrielles, \u0153uvres de graphistes ou designers dont la fonction cohabite avec une ambition esth\u00e9tique, philosophie ou sociale. A en croire Allan Kaprow, se brosser les dents, rouler en voiture sur une longue route de bitume, une fois consid\u00e9r\u00e9s comme tels, int\u00e8grent le champ extensible de l\u2019art. Tant de fois en effet des productions n&rsquo;ont pas eu besoin d&rsquo;\u00eatre belles ou bien faites, ni m\u00eame r\u00e9alis\u00e9es par un artiste, ni m\u00eame de ressembler \u00e0 ce que l&rsquo;on reconnaissait jusqu&rsquo;\u00e0 elles comme \u0153uvre d&rsquo;art pour nous saisir tout intimement.<br \/>\nEn d\u00e9plaise \u00e0 certains. <\/p>\n<p>Que certaines propositions me touchent, me parlent ou me plaisent plus que d\u2019autres n\u2019a que peu d\u2019int\u00e9r\u00eat. Les go\u00fbts variant, des choses qui me r\u00e9voltaient dans l\u2019enfance me subjuguent aujourd\u2019hui et d\u2019autres, sujet de fascination ou d\u2019admiration me laissent aujourd\u2019hui froid ou m\u2019ennuient. Je suis, on le comprendra, plut\u00f4t partisan aujourd\u2019hui de la diversit\u00e9, et m&rsquo;\u00e9merveille des possibles &#8211; que d&rsquo;autres fassent ce que je ne sais faire, aillent o\u00f9 je ne vais pas, osent ce que je n&rsquo;ose pas (j&rsquo;y vais un peu avec eux, elles, par procuration). <\/p>\n<p>Ceci-dit, la question \u00e9tait celle d\u2019une \u00e9ventuelle promotion de <em>la peinture fran\u00e7aise actuelle<\/em>. Et de tenter d\u2019expliciter les g\u00eanes, l\u2019embarras que j\u2019avais \u00e0 soutenir la chose en ces termes tout en me sentant un peu le cul entre deux chaises.<br \/>\nCar bien s\u00fbr je ne suis pas sans savoir que certaines p\u00e9riodes, certaines modes, certains courants de pens\u00e9es ou certaines id\u00e9ologies, certaines politiques enfin ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9favorables \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de la peinture en France ces 40 derni\u00e8res ann\u00e9es. Un discours t\u00e9l\u00e9ologique envisageant l\u2019histoire comme une progression (de l\u2019anecdotique vers l\u2019abstrait et de l\u2019abstrait vers le conceptuel, les choses se succ\u00e9dant n\u00e9cessairement) servait alors de guide et de v\u00e9rit\u00e9. Une certaine vision internationaliste a plut\u00f4t soutenu une politique ouverte sur la diversit\u00e9 des pratiques et des sc\u00e8nes, r\u00e9cusant un soutien nationaliste et plus encore r\u00e9gionaliste. En m\u00eame temps qu\u2019une oligarchie l\u00e9gitim\u00e9e par la puissance publique s\u2019est voulue le soutien caricatural aux formes de son temps (avec tous les effets d\u2019entre-soi, de cooptation, de r\u00e9seau que l\u2019on imagine). L&rsquo;influence de l\u2019\u00e9tat produisant peu ou prou un art <em>d\u2019\u00e9tat<\/em> qui se retrouve peu \u00e0 l\u2019\u00e9tranger quoique, comme en architecture, se soit d\u00e9velopp\u00e9 une forme de <em> modernisme international<\/em>.<br \/>\nEt si l\u2019on est en revanche plut\u00f4t partisan d\u2019une telle ouverture, force est de constater qu\u2019une politique \u00e9trang\u00e8re inverse a eu tendance \u00e0 marginaliser l\u2019art fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019international et \u00e0 pr\u00e9cariser les acteurs fran\u00e7ais boud\u00e9s \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur comme \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Mais \u00e0 l\u2019inverse une revendication plus nationale \u00e9veille le soup\u00e7on des pires d\u00e9rives identitaires port\u00e9es par les partis fascistes nationalistes. Un grand salon de l\u2019art fran\u00e7ais ne sonne-t-il pas comme jadis un grand salon de l\u2019art allemand se faisait le pendant d\u2019une fameuse exposition d\u2019art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 (entartete kunst) ? N\u2019entend-on pas au mieux les chevrotements pompeux d\u2019un discours d\u2019avant-guerre ventant le g\u00e9nie national et aujourd&rsquo;hui risible ? L\u2019art est-il, doit-il \u00eatre national ? Pour ne pas dire identitaire ? Existe-t-il m\u00eame encore sinon comme fantasme \u00e0 l\u2019\u00e9poque de grands brassages et de la mondialisation ?<br \/>\nOn pourrait envisager la chose selon un prisme sociologique objectif. Vouloir donner un aper\u00e7u d\u2019une sc\u00e8ne locale. Faire le portrait d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration pratiquant sur un m\u00eame territoire, dans un m\u00eame contexte, et baliser incidemment un milieu. Regarder au microscope : <em>It et nunc<\/em>.<br \/>\nDevrait-on alors consid\u00e9rer d\u2019un bloc les artistes n\u00e9s en France ? Ou domicili\u00e9s en France ? Pratiquant sur le territoire fran\u00e7ais ? Doit-on int\u00e9grer ou non les expatri\u00e9s ? Les artistes de nationalit\u00e9 fran\u00e7aise, form\u00e9s en France mais habitant et exposant \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Int\u00e9grer les artistes d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re mais install\u00e9s en France ? Que faire des binationaux, des mobiles ? Doit-on faire entrer et sortir de notre tableur les artistes en suivant leurs d\u00e9placements ? Comment et sur quelles bases arbitrer ? Comment consid\u00e9rer la diaspora de dipl\u00f4m\u00e9s de Paris install\u00e9e \u00e0 Berlin en raison des co\u00fbts des loyers ? Les r\u00e9fugi\u00e9s qui viennent dire ici ce qu\u2019il ne pouvaient dire chez eux ? Comment saisir du complexe, du mobile, ou, pour le dire comme Baudelaire, <em>le transitoire, le fugitif, le contingent<\/em>?<br \/>\nArtistes, vos papiers ?<br \/>\nEt pourtant, ne serait-il pas int\u00e9ressant, instructif de faire en quelque sorte une histoire rapproch\u00e9e de l&rsquo;art qui se pencherait sur le d\u00e9tail, compl\u00e9mentairement \u00e0 une histoire plus panoptique?<\/p>\n<p>L\u2019autre terme qui pose question est celui de la discipline. Peintres. Tout comme nous savons qu\u2019une identit\u00e9 est bien souvent m\u00e9tisse et mobile, bien plus complexe que les caricaturales assignations administratives et id\u00e9ologiques, la peinture comme medium est une chose plus difficile \u00e0 d\u00e9finir et circonscrire qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Ou pour le dire autrement, comme dire o\u00f9 commence et ou finit la peinture ?<br \/>\nIl est des pratiques traditionnelles. Et celles-ci posent peu de difficult\u00e9s. Mettons, un artiste qui pratique exclusivement la peinture (\u00e0 l\u2019huile, \u00e0 l\u2019eau \u00e0 la tempera ou je ne sais quoi), sur tableau, papier, planche de bois, carton ou m\u00eame \u00e0 fresque, pourra sans trop de difficult\u00e9s \u00eatre dit peintre. Encore qu\u2019il puisse d\u00e9j\u00e0 se glisser ici quantit\u00e9 de pratiques et statuts diff\u00e9rents : peintre en lettres, d\u00e9corateur, illustrateur\u2026 peintre amateur ou peintre \u00ab du dimanche \u00bb, peintres artisans produisant des produits d\u00e9riv\u00e9s.<br \/>\nMais tr\u00e8s rapidement on observera des artistes utilisant la peinture dans la r\u00e9alisation d\u2019installations, d\u2019environnements immersifs, peu pr\u00e9occup\u00e9s par les questions courantes de la peinture et davantage attentifs \u00e0 l\u2019espace, au corps, au contexte. Des artistes peignant des volumes si bien qu\u2019on les assimilerait davantage \u00e0 des sculpteurs polychromes. Sans parler d\u2019\u0153uvres r\u00e9solument polymorphes int\u00e9grant espace, volumes, objets \u00e0 la fa\u00e7on de Robert Rauschenberg.<br \/>\nDes peintres sans peinture r\u00e9alisant des tableaux \u00e0 base de collages, d\u2019impressions. Des vid\u00e9astes revendiquant travailler la peinture par les moyens de l\u2019image anim\u00e9e. Des photographes se disant sculpteurs (les Becher). Des peintres conceptuels. Des tableaux \u00e9crits ou po\u00e8mes peints (les lettristes, John Giorno, R\u00e9my Zaugg) tout comme des artistes comme Laurence Weiner r\u00e9alisent des sculptures conceptuelles r\u00e9duites \u00e0 leur description. Ou pourrait multiplier les exemples.<br \/>\nEt que faire de ces \u0153uvres hybrides qui se sont multipli\u00e9es depuis un si\u00e8cle ? Peintures augment\u00e9es ? Installations ? Sculptures ? Que faire des artistes d\u00e9construisant le tableau, le d\u00e9ployant dans l\u2019espace, le diss\u00e9minant ? Des tableaux faits de boue, d\u2019ailes de papillons, d\u2019un bouc empaill\u00e9 cercl\u00e9 d\u2019un pneu ? Des tableaux sans toile? Des toiles sans ch\u00e2ssis? Est-ce qu\u2019une installation mobilisant des fum\u00e9es color\u00e9es par exemple rel\u00e8ve de la peinture immersive et immat\u00e9rielle ? Le grand verre de Duchamp, n\u2019est-il pas un tableau ? Le corps des artistes du body-art en est-il un ? Les photographies de Sarah Moon, de Saul Leiter, les tirages Fresson de Dolores Marat ne se caract\u00e9risent-ils pas par une remarquable pictorialit\u00e9 ? On conna\u00eet les tableaux photographies de Bustamante, ses \u0153uvres s\u00e9rigraphi\u00e9es (tableaux multiples), les \u0153uvres murales de Kounellis ou Pedro Cabrita Reis. Les One minute sculpture d\u2019Erwin Wurm. La peinture dionysiaque de Richard Jackson. Les labours en r\u00e9sine de Didier Marcel. L\u2019utilisation picturale de la lumi\u00e8re chez Dan Flavin. Les fragments de fen\u00eatres ou juxtapositions de cartons ou tables macul\u00e9es faisant paysage chez Buraglio. Les \u00e9crans de soie s\u00e9rigraphique de C\u00e9cile Bart, les rectangles de pollen de Wolfgang Laib&#8230; L\u2019art contemporain regorge d\u2019exemples de peintures augment\u00e9es ou d\u00e9tourn\u00e9es; d&rsquo;inclassables.<br \/>\nSans doute l\u00e0 encore se confronte-t-on \u00e0 l\u2019arbitraire ou \u00e0 l\u2019ind\u00e9cidable en essayant de faire entrer dans des cases ce qui joue pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 s\u2019y soustraire et ces \u0153uvres qui s\u2019av\u00e8rent \u00eatre de formidables gestes critiques.<br \/>\nQue dire encore des plasticiens qui pratiquent plusieurs m\u00e9diums alternativement, sont tant\u00f4t peintres, tant\u00f4t photographes, vid\u00e9astes, sc\u00e9nographes ? On peut \u00eatre simultan\u00e9ment peintre sans l&rsquo;\u00eatre, l&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9, le devenir, ne pas m\u00eame y pr\u00eater attention.<br \/>\nJe suis pour ma part bien ennuy\u00e9 parfois \u00e0 devoir r\u00e9pondre que je suis peintre mais pas que. Que la sc\u00e9nographie d&rsquo;une exposition compte autant pour moi que d&rsquo;appliquer de la couleur sur une toile. Et que si j&rsquo;ai pris le parti ces derni\u00e8res ann\u00e9es (mais tout peut changer) d&rsquo;un recours \u00e0 des formes traditionnelles \u00e9prouv\u00e9es (l&rsquo;huile sur toile de format standard) c&rsquo;est pour voir ce que je peux encore en faire et non pas pour revendiquer un retour \u00e0 la tradition ou m&rsquo;opposer aux pratiques plus libres de mes coll\u00e8gues. Je ne d\u00e9fends pas la peinture contre l&rsquo;art contemporain comme certains le pensent parfois, mais seulement sa possibilit\u00e9 (mais a-t-elle besoin de moi?) comme celle du reste, bref la libert\u00e9.<br \/>\nOn imagine un proc\u00e8s aussi absurde que celui des \u0153uvres de Brancusi en Am\u00e9rique o\u00f9 les experts sont appel\u00e9s \u00e0 la barre pour tenter de d\u00e9finir s\u2019il s\u2019agit bien de sculptures ou d\u2019objets industriels. <\/p>\n<p>On sait par ailleurs quels risques il y a \u00e0 favoriser ou revendiquer une certaine peinture au d\u00e9triment d\u2019une autre. Et quelles id\u00e9ologies portent les valeurs d\u2019une peinture traditionnelle valorisant la figuration (et m\u00eame un certain r\u00e9alisme), les th\u00e8mes canoniques (paysage, nature morte, sc\u00e8nes de genre), l\u2019artisanat, les savoir-faire, le m\u00e9tier (incapable d\u2019envisager le m\u00e9tier et savoir-faire d\u2019un performeur ou installateur sc\u00e9nographe, sans parler du travail que c&rsquo;est de cultiver \u00ab\u00a0un long, immense et raisonn\u00e9 d\u00e9r\u00e8glement de tous les sens. Toutes les formes d\u2019amour, de souffrance, de folie\u00a0\u00bb). Peinture tr\u00e8s souvent oppos\u00e9e dans ces discours \u00e0 l\u2019art contemporain dans une acception fourre tout (\u00e0 la fois spectaculaire, provocateur et conceptuel). Comme si la peinture n&rsquo;\u00e9tait pas un art contemporain ou que l&rsquo;un \u00e9tait l&rsquo;envers de l&rsquo;autre.<br \/>\nUne patiente p\u00e9dagogie n\u2019y suffit pas. A ces avocats conservateurs de la peinture comme <em>vrai art<\/em> qui s\u2019en servent pour s\u2019opposer aux autres formes contemporaines, aux avant-gardes, aux exp\u00e9rimentations, la question se dessine sous une forme sch\u00e9matique et binaire. Un dessin de Matisse reste gauche parce qu\u2019il ne respecte pas l\u2019anatomie. La modernit\u00e9 est une d\u00e9gradation, une d\u00e9ch\u00e9ance, Picasso un cynique qui barbouille comme un enfant, se complait dans la laideur, le saccage. Si les wokes ou wokistes ont pris la place des bolcheviques et des juifs, oui, sans doute pensent-ils, que l\u2019art de Guston, de Kirbeby, de Rebeyrolle et pire encore de Cy Twombly pour ne rien dire de Paul McCarthy, de Sol Lewitt est, en regard de Vinci et Michel-Ange, indubitablement un art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9.  <\/p>\n<p>Oui, dans un certain milieu de l&rsquo;art \u00e0 une certaine \u00e9poque les peintres \u00e9taient d\u00e9nigr\u00e9s, jug\u00e9s ringards dans leur ensemble, par id\u00e9ologie, paresse aussi. A moins la d\u00e9placer comme pu le faire Buren, Viallat ou m\u00eame Adrian Schiess ou Pascal Pinaud. Aujourd&rsquo;hui, \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque d&rsquo;un populisme galopant, certains se servent d&rsquo;elle comme symbole d&rsquo;un retour aux valeurs traditionnelles, au bon go\u00fbt, \u00e0 l&rsquo;art vrai.<br \/>\nNous marchons sur un chemin de cr\u00eate.<br \/>\nAlors? Je revendique le droit \u00e0 tout. Je pr\u00f4ne le droit de tous. Au bouquet de fleurs impressionniste comme \u00e0 l\u2019abstraction g\u00e9om\u00e9trique, \u00e0 l\u2019\u0153uvre graphique comme \u00e0 l\u2019installation vid\u00e9o, \u00e0 l\u2019anecdote et au sublime, au potache et au sacr\u00e9. Au conceptuel et \u00e0 la b\u00eatise. Que l\u2019on ne nous demande pas de prendre le parti de l\u2019un contre les autres dans une vis\u00e9e exclusive et excluante. Apr\u00e8s toutes sortes d\u2019agitations, de guerres de chapelles, la seule fa\u00e7on d\u2019\u00e9chapper aux id\u00e9ologies, \u00e0 la querelle des anciens et des modernes, c\u2019est d\u2019en appeler \u00e0 un champ \u00e9tendu de possibles \u00e9quivalents. Aux croisements, aux m\u00e9tissages, aux conversations, aux cohabitations, \u00e0 la mobilit\u00e9. Et au fond les artistes le savent (sauf quelques inv\u00e9t\u00e9r\u00e9s dogmatiques), on peut aimer dans le m\u00eame temps, sans diff\u00e9rences, Richard Serra et Piero de la Francesca (ne sont-ils pas parfois sensiblement tr\u00e8s proches?), regarder amoureusement une mosa\u00efque pomp\u00e9ienne, une peinture de S\u00e9raphine de Senlis ou de Charlotte Salmon, un dessin de Louis Soutter, un assemblage de Rauschenberg, une miniature persane, une sculpture d&rsquo;Oskar Tuazon. Les querelles d\u2019\u00e9piciers ne les concernent pas. Ne nous concernent pas. Juger des \u0153uvres par rapport \u00e0 la popularit\u00e9 d&rsquo;un artiste, par rapport \u00e0 sa c\u00f4te, aux records d&rsquo;ench\u00e8res. Dire ce qui est de l\u2019art ou ce qui n\u2019en est pas, o\u00f9 commence et o\u00f9 s\u2019arr\u00eate la sculpture, ce qui a droit au lauriers ou pas, c\u2019est comme fouetter le vent.<br \/>\n\u00ab\u00a0J&rsquo;aimais les peintures idiotes, dessus de portes, d\u00e9cors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la litt\u00e9rature d\u00e9mod\u00e9e, latin d&rsquo;\u00e9glise, livres \u00e9rotiques sans orthographe, romans de nos a\u00efeules, contes de f\u00e9es, petits livres de l&rsquo;enfance, op\u00e9ras vieux, refrains niais, rythmes na\u00effs.\u00a0\u00bb confessait Rimbaud. Et les peintures abstraites et les m\u00e9lodies exotiques et tant de choses innommables&#8230; sans que l&rsquo;on ait \u00e0 me demander de choisir. <\/p>\n<p>Image : Bertrand Lavier, <em>vitrine rue de S\u00e9vign\u00e9<\/em>, 2015 (d\u00e9tail)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je dois peut-\u00eatre aux fleurs d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 peintre.\u00a0\u00bb Claude Monet \u00ab\u00a0Ainsi donc, je ne veux ni ne peux, en peintre habile \u00e0 la rapidit\u00e9 d&rsquo;ex\u00e9cution, faire na\u00eetre des paradigmes qui surgiraient devant vous comme par enchantement; pas question non plus de suivre la mode de l&rsquo;ontologie &#8211; mode de nagu\u00e8re et toujours en vigueur &#8211; [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8275,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8274","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8274","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8274"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8274\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8285,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8274\/revisions\/8285"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8275"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8274"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8274"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8274"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}