{"id":8312,"date":"2025-12-20T17:40:17","date_gmt":"2025-12-20T16:40:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8312"},"modified":"2025-12-20T17:40:17","modified_gmt":"2025-12-20T16:40:17","slug":"marc-desgrandchamps-spmahcdnargsed-cram","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/marc-desgrandchamps-spmahcdnargsed-cram\/","title":{"rendered":"Marc Desgrandchamps \/ Spmahcdnargsed Cram"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Je d\u00e9fie la nature de ne pas fabriquer \u00e0 la journ\u00e9e, depuis que le monde est monde, des milliards de syst\u00e8mes solaires, calques du n\u00f4tre, mat\u00e9riel et personnel. Je lui permets d\u2019\u00e9puiser le calcul des probabilit\u00e9s, sans en manquer une. D\u00e8s qu\u2019elle sera au bout de son rouleau, je la rabats sur l\u2019infini, et je la somme de s\u2019ex\u00e9cuter, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019ex\u00e9cuter sans fin des duplicatas. \u00bb<\/em><br \/>\nAuguste Blanqui<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab Cette femme endormie sur le canap\u00e9 r\u00eave qu\u2019elle est transport\u00e9e dans la for\u00eat, entendant le son de l\u2019instrument du charmeur. Ceci donne le motif pour lequel ce canap\u00e9 est dans le tableau.<\/em> \u00bb<br \/>\nLe Douanier Rousseau<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab Des souvenirs d\u2019enfance et de quelques autres se d\u00e9gage un sentiment d\u2019inaccapar\u00e9 et par la suite de d\u00e9voy\u00e9, que je tiens pour le plus f\u00e9cond qui existe. \u00bb<\/em><br \/>\nAndr\u00e9 Breton<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9l\u00e8ve sur sa copie, le chercheur aux prises avec d\u2019anguleux probl\u00e8mes, le po\u00e8te, le lecteur frayant dans les bas-c\u00f4t\u00e9s du livre sur lequel il est pench\u00e9, l\u2019artiste enfin s\u2019aventurant dans les hautes herbes d\u2019une m\u00e9lodie, dans l\u2019\u00e9tendue lacustre d\u2019une saveur, dans l\u2019insondable myst\u00e8re vibratile des couleurs ont ce m\u00eame geste souvent : on les voit l\u2019\u0153il vague, le visage statufi\u00e9, fouillant quelque chose dans leur ombre en prenant des poses m\u00e9lancoliques ; apr\u00e8s ils se redressent, ouvrent la bouche sous une fontaine invisible, semblent suivre au plafond vout\u00e9 de leur \u00eatre int\u00e9rieur des chemins sinueux et indicibles. Ils vont dans les cloisons du monde comme on se faufile \u00e0 la f\u00eate foraine dans les galeries des glaces, se gondole sur les miroirs tordus qui vous tassent ou vous \u00e9tirent, \u00e9merge d\u2019un r\u00eave troubl\u00e9 par ce qu\u2019on y a v\u00e9cu, d\u00e9bouche sur un panorama, le ciel immense couchant sur de hauts plateaux \u00e9vas\u00e9s en pierriers.<br \/>\nDes choses semblables arrivent quand on attend un train sur le quai d\u2019une petite gare de campagne parfois, ou quand on s\u2019endort au th\u00e9\u00e2tre, ce qui est, j\u2019ai lu quelque part, la meilleure fa\u00e7on d\u2019appr\u00e9cier le N\u00f4.<br \/>\nDans le fauteuil le corps s\u2019affaisse et s\u2019oublie. L\u2019intrigue d\u00e9vide sa gymnastique. Des silhouettes r\u00e9miniscentes se d\u00e9doublent en miroir \u00e0 la faveur d\u2019on ne sait quelle pliure de l\u2019\u00e2me, se surimpriment au caprice ou se d\u00e9multiplient. Le profil d\u2019un cheval, image de la solitude ou de la patience, l\u2019ossature d\u2019un \u00e9l\u00e9phant s\u2019invitent et hantent de vastes paysages tout nervur\u00e9s de traces comme font les gouttes de pluie sur les vitres o\u00f9 la bave des escargots sur les dalles. De petites sc\u00e8nes s\u2019essaient, esquissant des ha\u00efkus visuels dans lesquels entrent et circulent beaucoup d\u2019air et de temps. Vous traversez des couloirs, vous tenez face \u00e0 des murs. Sur ces murs des tableaux. Une communaut\u00e9 de tableaux dont vous devinez qu\u2019ils partagent un dialecte que vous entendez mal malgr\u00e9 des airs familiers. Vous comprenez sans comprendre. Vous \u00eates dans une salle de cin\u00e9ma et des figures dominent comme des dieux en grand \u00e9cran.<br \/>\nPlaton en tira un r\u00e9cit compliqu\u00e9 dont il voulut faire une sorte de m\u00e9taphore, sorte d\u2019\u00e9cho d\u00e9form\u00e9 par la m\u00e9moire des mythes que se passaient les pythagoriciens. <em>\u00ab Imagine un antre souterrain, tr\u00e8s ouvert dans toute sa profondeur du c\u00f4t\u00e9 de la lumi\u00e8re du jour ; et dans cet antre des hommes retenus, depuis leur enfance, par des cha\u00eenes qui leur assujettissent tellement les jambes et le cou, qu\u2019ils ne peuvent ni changer de place ni tourner la t\u00eate, et ne voient que ce qu\u2019ils ont en face. La lumi\u00e8re leur vient d\u2019un feu allum\u00e9 \u00e0 une certaine distance en haut derri\u00e8re eux. Entre ce feu et les captifs s\u2019\u00e9l\u00e8ve un chemin, le long duquel imagine un petit mur semblable \u00e0 ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, et au-dessus desquelles apparaissent les merveilles qu\u2019ils montrent. Figure-toi encore qu\u2019il passe le long de ce mur, des hommes portant des objets de toute sorte qui paraissent ainsi au-dessus du mur, des figures d\u2019hommes et d\u2019animaux en bois ou en pierre, et de mille formes diff\u00e9rentes ; et naturellement parmi ceux qui passent, les uns se parlent entre eux, d\u2019autres ne disent rien.<br \/>\nVoil\u00e0 un \u00e9trange tableau et d\u2019\u00e9tranges prisonniers.<br \/>\nVoil\u00e0 pourtant ce que nous sommes. \u00bb  <\/em><br \/>\nCalderon, Shakespeare poursuivront. Et Rimbaud basculant le tableau pour apercevoir \u00ab une mosqu\u00e9e \u00e0 la place d&rsquo;une usine, une \u00e9cole de tambours faite par des anges, des cal\u00e8ches sur les routes du ciel, un salon au fond d&rsquo;un lac \u00bb.<br \/>\nEt Giacometti au sortir d\u2019un cin\u00e9ma, la fiction s\u2019\u00e9tant projet\u00e9e de l\u2019\u00e9cran \u00e0 la salle et contaminant encore apr\u00e8s qu\u2019il ait pass\u00e9 la porte les silhouettes s\u2019\u00e9loignant dans la rue. <\/p>\n<p>Ceux qui s\u2019endorment au th\u00e9\u00e2tre disait-on, qui attendent le train ou le bus, les artistes, les lecteurs, les po\u00e8tes, les chercheurs, les enfants. Ceux et celles qui savent encore jouer des fictions du monde, le d\u00e9doubler \u00e0 l\u2019envie, y feuilleter comme jadis on jeta dans tout son \u00e9lan une immense vache rouge, une cavalcade de chevaux, une meute de lionnes aux parois ombreuses de grottes arrachent pour les autres l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 son d\u00e9sespoir. <\/p>\n<p>Il se peut qu\u2019ils s\u2019avancent dans un atelier face aux toiles crochet\u00e9es aux murs comme une jeune femme devant une fen\u00eatre dans une terrasse couverte aux Sables d\u2019Olonne ou sur la c\u00f4te d\u2019Alb\u00e2tre, \u00e0 F\u00e9camp, \u00e0 \u00c9tretat, install\u00e9e comme disait le Douanier dans son \u00ab lointain int\u00e9rieur \u00bb fait glisser les cartes sur un coin de table desservie selon les r\u00e8gles d\u2019un jeu qu\u2019un appelle <em>patience<\/em>. S\u2019y confondent dans le panorama d\u2019un temps \u00e9tir\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re de ces images que la lanterne magique transporte le long des murs, sur les rideaux, sur un bouton de porte, des souvenirs de lecture, des silhouettes, des langueurs. Une forme de d\u00e9collement, d\u2019apesanteur semblables \u00e0 ceux que produisent cette dissociation du corps et de l\u2019esprit au moment de l\u2019endormissement dans ces phases que l\u2019on dit hypnagogiques. Souplesses circulant, s\u2019accordant pour se fixer et dressant finalement, solidaires, les figures silencieuses d\u2019un th\u00e9\u00e2tre suspendu hors de toute causalit\u00e9 narrative qui \u00e9voquent parfois les sc\u00e8nes sculpt\u00e9es que l\u2019on voit aux flancs de tombeaux ou au fronton des temples, partiellement ruin\u00e9es o\u00f9 posent pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 des m\u00eal\u00e9es de corps, des chevaux cabr\u00e9s, des guerriers \u00e9loquents aux gestes larges, aux muscles sculpt\u00e9s et des femmes \u00e9plor\u00e9es on ne sait trop pour quelles raisons.  <\/p>\n<p>Image : Marc Desgrandchamps, La faille, 2025. Exposition En miroir, galerie Lelong, Paris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Je d\u00e9fie la nature de ne pas fabriquer \u00e0 la journ\u00e9e, depuis que le monde est monde, des milliards de syst\u00e8mes solaires, calques du n\u00f4tre, mat\u00e9riel et personnel. 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