{"id":8321,"date":"2026-01-07T14:46:13","date_gmt":"2026-01-07T13:46:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8321"},"modified":"2026-01-08T09:12:28","modified_gmt":"2026-01-08T08:12:28","slug":"le-sentiment-de-lart","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/le-sentiment-de-lart\/","title":{"rendered":"Le sentiment de l\u2019art"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Si personne ne me demande ce qu\u2019est le temps, je sais ce qu\u2019il est\u2009; et si on me le demande et que je veuille l\u2019expliquer, je ne le sais plus. <\/em>\u00bb<br \/>\nSaint Augustin<\/p>\n<p>Les commentaires sont ironiques ou scandalis\u00e9s : <em>\u00ab ce type n\u2019a jamais fait que du pognon, il n\u2019a jamais fait d\u2019art c\u2019est \u00e9vident \u00bb, \u00ab Les tenants de l\u2019art officiel en pleine propagande de nullit\u00e9, comme une sorte d\u2019auto an\u00e9antissement. \u00bb \u00ab Tartuffe stalinien \u00bb, \u00ab Il ne connait rien \u00e0 l\u2019art \u00bb, \u00ab Du pognon subventionn\u00e9 depuis 40 ans. \u00bb<\/em>\u2026<br \/>\nDaniel Buren sur le plateau TV de La Grande galerie francophone confie qu\u2019il ne sait pas tr\u00e8s bien ce qu\u2019est l\u2019art et que d\u2019ailleurs il \u00e9vite d\u2019employer ce terme. <em>\u00ab J\u2019emploie rarement, sauf erreur, le terme \u00ab art \u00bb et je pense qu\u2019il est tr\u00e8s difficile \u00e0 utiliser. Je ne sais pas exactement ce qu\u2019il recouvre. \u00bb<\/em><br \/>\nJe ne crois pas qu\u2019il faille y voir une marque de fausse modestie, ni une provocation, et j\u2019aurais tendance \u00e0 y voir un simple aveu qui entend renseigner sur la question et qui pourrait m\u00eame rassurer les b\u00e9otiens et ceux et celles qui, face aux productions modernes et contemporaines en particulier, en perdent leur latin.<br \/>\nVoyez : quelqu\u2019un que l\u2019on identifie comme artiste, qui en tout cas a vou\u00e9 sa vie \u00e0 l\u2019art, qui est reconnu par le milieu, malgr\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience, la culture acquise, des d\u00e9cennies de r\u00e9flexions sur l\u2019esth\u00e9tique, le contexte, la r\u00e9ception, la forme, la signature, n\u2019est en rien assur\u00e9 sur la question. C\u2019est quelque chose de trop haut, trop vaste, peut-\u00eatre d\u2019inabordable ou de tr\u00e8s rare. Ou plut\u00f4t, il sait peut-\u00eatre aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019instar du philosophe, qu\u2019il ne sait pas (On attribue \u00e0 Socrate ce paradoxe : \u00ab Ce que je sais c\u2019est que je ne sais rien. \u00bb). Il a perdu ses illusions de savoir, sa na\u00efvet\u00e9 premi\u00e8re. La chose lui apparait finalement moins \u00e9vidente qu\u2019il paraissait. Il en est devenu prudent. Moins dogmatique aussi peut-\u00eatre.<br \/>\nCe qui me rappelle Pascal Quignard envisageant que l\u2019\u00e9crivain n\u2019est pas celui pour lequel \u00e9crire coule de source ou est \u00e9vident, mais celui pour lequel cela m\u00eame pose probl\u00e8me. \u00c9crire c\u2019est une mani\u00e8re de chercher, d\u2019\u00e9prouver ce que c\u2019est d\u2019\u00e9crire, ce que c\u2019est la litt\u00e9rature. Et on sait la fameuse phrase de Pierre Soulages : \u00ab ce que je fais m\u2019apprend ce que je cherche. \u00bb Faut-il savoir a priori ce qu\u2019est l\u2019art pour en faire ? L\u2019art est-il autre chose qu\u2019une hypoth\u00e8se ? Un horizon fuyant ?<br \/>\nFaire de l\u2019art c\u2019est chercher ce que c\u2019est, ce que \u00e7a pourrait \u00eatre, ce qu\u2019il semble que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 ici et l\u00e0, \u00e0 coup d\u2019intuitions, d\u2019observations, d\u2019exp\u00e9rimentations, de doutes. S\u2019exciter de le trouver parfois ou de l\u2019entrapercevoir l\u00e0 o\u00f9 on ne l\u2019attendait pas et de le chercher en vain l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait annonc\u00e9. Bref de son caract\u00e8re volatile, insoumis. Le trouver multiple, changeant, relatif, insaisissable, indocile, \u00e9vident aussi parfois. Parfois tr\u00e8s abstrait, tr\u00e8s intellectuel, cultiv\u00e9, parfois tr\u00e8s brut ou na\u00eff, sensuel, souvent m\u00e9tiss\u00e9 ou \u00e9quivoque (certains affirment que l\u2019art c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u2019\u00e9quivoque). Localis\u00e9 ou enveloppant, contextuel, li\u00e9 \u00e0 un moment, \u00e0 une disposition affective personnelle et subjective ou induite par un dispositif. Parfois on se laisse cueillir, parfois on passe \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On ressent une excitation jubilatoire, quelque chose vous ravive, vous donne de l\u2019allant, vous \u00e9meut, vous meut, vous donne envie de faire ou vous plonge dans de vastes m\u00e9ditations, dans des vertiges m\u00e9lancoliques., vous d\u00e9colle de vous-m\u00eame. On cherche, \u00e0 l&rsquo;instar de Francis Bacon, comme l&rsquo;\u00e9crit Jean Fr\u00e9mon, \u00e0 approcher \u00ab\u00a0cette v\u00e9rit\u00e9 criante, celle qui s&rsquo;impose d&rsquo;elle-m\u00eame, cette chose dont la vertu principale est simplement d&rsquo;exister, sans qu&rsquo;il soit besoin de se demander si c&rsquo;est bien ou mal, beau ou laid.\u00a0\u00bb Ces moments, comme l&rsquo;\u00e9crira Michel Leiris \u00e0 propos de Giacometti, \u00ab\u00a0o\u00f9 le dehors semble r\u00e9pondre \u00e0 la sommation que nous lui lan\u00e7ons du dedans, o\u00f9 le monde ext\u00e9rieur s&rsquo;ouvre pour qu&rsquo;entre notre c\u0153ur et lui s&rsquo;\u00e9tablisse une soudaine communication.\u00a0\u00bb<br \/>\nDes \u0153uvres, comme des moments, des souvenirs vous obs\u00e8dent, non fongibles, insolubles, surnageant dans la conscience, r\u00e9manentes. Certaines vous ravissent, \u00e9panouissent vos sens, vous font percevoir le monde plus vaste, plus riche, plus d\u00e9li\u00e9. D\u2019autres r\u00e9veillent des douleurs, des traumatismes enfouis, impressionnent.<br \/>\nDifficile de d\u00e9finir tr\u00e8s clairement l\u2019art, son \u00e9picentre, l\u00e0 o\u00f9 il s\u2019estompe, l\u00e0 o\u00f9 il serait intense mais \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, l\u00e0 o\u00f9 il s\u2019insinue \u00e0 bas bruit, se r\u00e9v\u00e8le dans le temps long.<br \/>\nEt puis ce serait une vue tr\u00e8s partielle, propre \u00e0 un milieu, une \u00e9poque, une culture. Tellement de formes se sont invent\u00e9es sur le globe ces derniers 100 000 ans et dont on ignore le plus gros. Comment ne pas se rendre aveugle \u00e0 certaines productions si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 des crit\u00e8res tr\u00e8s locaux, ethnocentr\u00e9s ?<br \/>\nA y r\u00e9fl\u00e9chir, ce qui \u00e9tonne dans le petit bruit qu\u2019a fait cet aveu, c\u2019est la certitude d\u00e9clar\u00e9e de ceux et celles dont l\u2019avis est assez assur\u00e9 dont on ne saurait dire s\u2019il est la marque d\u2019une audace ou d\u2019une na\u00efvet\u00e9, d\u2019un contentement narcissique, d\u2019une b\u00eatise tranquille. <\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas le m\u00e9tier, la renomm\u00e9e, l\u2019audience de Daniel Buren. Pour autant on me dit artiste et je l\u2019affirme moi-m\u00eame, n\u2019ayant trouv\u00e9 mieux pour d\u00e9finir l\u2019\u00e9trange activit\u00e9 improductive, chim\u00e9rique, presque sacerdotale \u00e0 laquelle je vous ma vie. Cons\u00e9quence probable d\u2019une sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re au monde et \u00e0 ces choses que l\u2019histoire a retenu comme \u0153uvre d\u2019art et devant lesquelles certains baillent, rigolent et qui moi me plongent dans des ab\u00eemes de sentiments m\u00eal\u00e9s. Je ne m\u2019en vante pas. Il y a, disait Duchamp si ma m\u00e9moire est bonne, du bon et du mauvais art, de l\u2019art moyen. Et on sait assez comme la pratique m\u00eame pers\u00e9v\u00e9rante, assidue, exigeante n\u2019assure en rien la survenue d\u2019un \u00e9v\u00e9nement comme en produisent les chefs-d\u2019\u0153uvre. C\u2019est un travail d\u2019orpailleur. Rien ne dit non plus que ce qui a \u00e9t\u00e9 un jour \u00e0 un endroit consid\u00e9r\u00e9 comme tel le reste durablement comme il est arriv\u00e9 souvent que des objets jadis ignor\u00e9s soient dans une autre \u00e9poque ch\u00e9ris comme des tr\u00e9sors aupr\u00e8s desquels on vient se ressourcer.<br \/>\nEt bien je ne sais pas mieux que Buren identifier ni d\u00e9finir l\u2019art absolument. Je fais avec des impressions, des convictions n\u00e9es de rencontres subjectives, des hypoth\u00e8ses. Et en v\u00e9rit\u00e9 la plupart du temps je ne me pose pas la question. Peu m\u2019importe qu\u2019une machine de Tinguely, une nature morte de Morandi, un relief de Sophie Taueber, une fresque pomp\u00e9ienne soient nomm\u00e9s ou pas \u0153uvres d\u2019art. Je veux bien que ce soit un terme assez g\u00e9n\u00e9rique. On sent de vagues proximit\u00e9s dans ces sortes de choses. Et comment les nommer sinon ? Et peu importe comment on voudra nommer aussi ce qui me requiert, ce qui passe par mes mains pour aller vivre sa vie un peu \u00e0 distance, me retournant au passage un regard ind\u00e9chiffrable. <\/p>\n<p>*J\u2019emprunte le titre au livre d\u2019Olivier Cena paru r\u00e9cemment \u00e0 L\u2019Atelier contemporain.<br \/>\nImage : Bertrand Lavier, La Bocca\/Bosch, 2005, Canap\u00e9 sur cong\u00e9lateur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Si personne ne me demande ce qu\u2019est le temps, je sais ce qu\u2019il est\u2009; et si on me le demande et que je veuille l\u2019expliquer, je ne le sais plus. \u00bb Saint Augustin Les commentaires sont ironiques ou scandalis\u00e9s : \u00ab ce type n\u2019a jamais fait que du pognon, il n\u2019a jamais fait d\u2019art [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8322,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8321","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8321","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8321"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8321\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8326,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8321\/revisions\/8326"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8322"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8321"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8321"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8321"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}