{"id":8337,"date":"2026-01-16T17:06:28","date_gmt":"2026-01-16T16:06:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8337"},"modified":"2026-01-16T17:06:28","modified_gmt":"2026-01-16T16:06:28","slug":"pierre-soulages-suspect-a-priori","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/pierre-soulages-suspect-a-priori\/","title":{"rendered":"Pierre Soulages, suspect a priori"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Des liens avec le r\u00e9el ? Et comment ! J\u2019esp\u00e8re bien que ma peinture est pr\u00e9sente dans le monde et moi qui l\u2019ai fait et vous qui la regardez ! <\/em>\u00bb<br \/>\nP. Soulages<\/p>\n<p>La citation est connue mais il ne faudrait pas pour autant n\u00e9gliger de l\u2019entendre. Car il est judicieux de \u00ab se rappeler qu&rsquo;un tableau, avant d&rsquo;\u00eatre un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assembl\u00e9es. \u00bb<br \/>\nQu\u2019il soit autre chose aussi souvent est entendu. Et l\u2019on en vient justement par raccourcit de langage, induisant ce faisant un biais perceptif, \u00e0 d\u00e9signer l\u2019anecdote, par m\u00e9tonymie, \u00e0 la place de la r\u00e9alit\u00e9 sensible, annon\u00e7ant cavali\u00e8rement que l\u2019on sort de voir une belle femme nue ou un meurtre alors qu\u2019il ne s\u2019agissait que d\u2019un bloc de marbre et d\u2019un jeu d\u2019acteurs dans un t\u00e9l\u00e9film.<br \/>\nLes jeunes enfants auxquels on pr\u00e9sente par exemple la trahison des images de Ren\u00e9 Magritte en conviennent rapidement : \u00ab ceci n\u2019est pas une pipe \u00bb quoiqu\u2019il paraisse. Il lui manque le volume, la mati\u00e8re ad\u00e9quate, la vraie taille, l\u2019odeur, la fonction\u2026 Ce n\u2019est que l\u2019image d\u2019une pipe, une repr\u00e9sentation, et quoique ressemblante du point de vue visuel (l\u2019empire de la vue !), qui accuse avec la r\u00e9alit\u00e9 un certain nombre d\u2019\u00e9carts (on leur aura montr\u00e9 une autre fois <em>L\u2019incr\u00e9dulit\u00e9 de Saint Thomas<\/em> du Caravage qui illustre comment, ne croyant pas ce qu\u2019il voit, Thomas a besoin de fourrager la chair de son doigt pour v\u00e9rifier la r\u00e9alit\u00e9 de la blessure). Il y a en v\u00e9rit\u00e9 une infinit\u00e9 de mani\u00e8res de repr\u00e9senter une pipe et si tant est que l\u2019on vive dans un pays libre, toutes sont \u00e9galement l\u00e9gitimes, selon ce que l\u2019on recherche. Et il se peut par ailleurs que l\u2019on ne souhaite pas repr\u00e9senter de pipe, ni rien repr\u00e9senter du tout.<br \/>\nLes adultes grinceront davantage, jugeant que l\u2019on coupe les cheveux en quatre, que l\u2019on joue sur les mots, que c\u2019est au mieux une astuce, et qu\u2019il n\u2019y a en mati\u00e8re de pipes peintes qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 : elle est bien faite ou elle n\u2019est pas bien faite. Qu\u2019un tableau qui ne repr\u00e9sente rien ne vaut pas plus.<br \/>\nOr on ne peut appr\u00e9cier une \u0153uvre d\u2019art, fut-elle figurative et m\u00eame r\u00e9aliste, en occultant sa dimension mat\u00e9rielle pour ne consid\u00e9rer que l\u2019anecdote, et juger de ses qualit\u00e9s sur les seuls crit\u00e8res de la lisibilit\u00e9, du ressemblant et du bien fait.<br \/>\nD\u2019une part du fait que bon nombre d\u2019\u0153uvres ne sont absolument pas justifi\u00e9es par ces crit\u00e8res, les artistes qui les ont r\u00e9alis\u00e9s en appelant \u00e0 d\u2019autres exigences (ce serait alors railler le poisson du fait qu\u2019il ne sait pas grimper aux arbres ou jeter la passoire parce qu\u2019elle ne retient pas l\u2019eau). Mais aussi, p\u00eachant par manque d\u2019humilit\u00e9 et \u00e9gocentrisme, n\u2019envisageant pas que son \u00ab bien fait \u00bb ou son \u00ab beau \u00bb ne soit universel et jugeant dans le faux ceux et celles qui ne sont pas de leur avis (se souviennent-ils que Montaigne \u00e9crivait il y a d\u00e9j\u00e0 bien longtemps que \u00ab\u00a0chacun appelle barbarie ce qui n&rsquo;est pas de son usage\u00a0\u00bb?). <\/p>\n<p>A la d\u00e9finition synth\u00e9tique de 1890 de Maurice Denis peut-on encore ajouter celle-ci que donne Pierre Soulages 58 ans plus tard et plus synth\u00e9tique encore : \u00ab Une peinture est un tout organis\u00e9, un ensemble de formes (lignes, surfaces color\u00e9es\u2026) sur lequel viennent se faire ou se d\u00e9faire le sens qu\u2019on lui pr\u00eate. \u00bb<br \/>\nOn le v\u00e9rifiera par soi-m\u00eame, les peintures pari\u00e9tales de Chauvet r\u00e9pondent \u00e0 cette formule, quoiqu\u2019elles ne soient qu\u2019un \u00e9l\u00e9ment d\u2019un dispositif sc\u00e9nographique plus complexe. Les peintures de Cimabue aussi. Tout comme les <em>sand paintings<\/em> aborig\u00e8nes, les toiles de Monet, de Kandinsky, les encres de Shitao et jusqu\u2019aux abstractions et monochromes les plus radicaux d\u2019Yves Klein, par exemple.<br \/>\nEt chacun ira selon sa pr\u00e9f\u00e9rence s\u2019absorber au contact de l\u2019une ou de l\u2019autre.<\/p>\n<p>On pourrait en essayer d\u2019autres. Dire par exemple qu\u2019une peinture est une abstraction ou un artifice perceptifs. Une de ces choses produites par l\u2019homme, mat\u00e9riellement, ou m\u00eame pr\u00e9lev\u00e9e \u00e0 la nature, et que les sens per\u00e7oivent et interpr\u00e8tent. Ce qui est vrai des propositions les plus calmes et recueillies de Fra Angelico comme des toniques <em>Combine paintings<\/em> de Rauschenberg, des D\u00e9tails de Roman Opalka ou de La nuit \u00e9toil\u00e9e de Van Gogh et m\u00eame encore de ce galet ou de morceau de coquille polie par le rivage, de ces marbres vein\u00e9s que l\u2019on recueille et consid\u00e8re avec une certaine satisfaction esth\u00e9tique. <\/p>\n<p>Un jour un groupe de jeunes fac\u00e9tieux disciples des Incoh\u00e9rents ont m\u00eame propos\u00e9 un expressif \u00ab coucher de soleil sur l\u2019Adriatique \u00bb r\u00e9alis\u00e9 gr\u00e2ce au concours d\u2019un \u00e2ne. Farceur, potache, mais tableau tout de m\u00eame.<\/p>\n<p>Pierre Soulages s\u2019est \u00e9veill\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame dans une \u00e9poque qui avait connu la fr\u00e9n\u00e9sie des avant-gardes, les modernit\u00e9s critiques, divers courants d\u2019abstraction ; la guerre. Et son \u0153uvre participe des recherches esth\u00e9tiques de son \u00e9poque aux c\u00f4t\u00e9s de celles de Hans Hartung, Jean Degottex, Franz Klein, Wols, Mathieu, Tal-Coat et de ceux que l\u2019on associe \u00e0 l\u2019art dit informel.<br \/>\nRapprochements qui ne doivent pas masquer des \u0153uvres en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s diverses. Mais sans doute le contexte \u00e9tait-il propice \u00e0 le conforter dans certaines intuitions, curiosit\u00e9s, d\u00e9sirs.<br \/>\nAinsi se souvient-il d\u2019une t\u00e2che de goudron qui le fascinait enfant. \u00ab Cette belle t\u00e2che avait une partie calme, lisse, pleine de noblesse qui se liait avec naturel \u00e0 d\u2019autres parties plus accident\u00e9es o\u00f9 les irr\u00e9gularit\u00e9s de la mati\u00e8re faisaient une sorte de houle qui dynamisait sa forme. \u00bb D\u00e9j\u00e0 il \u00e9tait sensible \u00e0 l\u2019aventure des formes et des mati\u00e8res, aux modulations d\u2019un geste, \u00e0 sa musique. Et si la par\u00e9\u00efdolie, ce r\u00e9flexe identificatoire, lui fait alors distinguer la silhouette d\u2019un coq dress\u00e9 sur ses ergots comme on s\u2019en souvient Leonard de Vinci invitait \u00e0 scruter dans les t\u00e2ches de salp\u00eatre des signes susceptibles de faire venir \u00e0 l\u2019imagination des visages ou des sc\u00e8nes de bataille, il le ressent comme une perte, un appauvrissement, regrette la t\u00e2che qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019elle-m\u00eame. La r\u00e9alit\u00e9 vraie qui ne s\u2019enfuyait pas dans l\u2019imagination et la figuration rassurante.<br \/>\nA l\u2019exemple de Kandinsky qui, dit-il, eu la r\u00e9v\u00e9lation des faveurs de l\u2019abstraction en s\u2019arr\u00eatant sur un tableau retourn\u00e9 dans l\u2019atelier et dont il n\u2019identifiait plus le motif. L\u2019objet (entendons le sujet, l\u2019anecdote), lui semblait nuisible \u00e0 ses tableaux.<br \/>\nAinsi Soulages alla par naturel \u00e0 l\u2019abstraction qui \u00e9tait sa sensibilit\u00e9 premi\u00e8re.<br \/>\nSe souvient-il encore d\u2019un lavis de Claude le Lorrain et d\u2019un croquis \u00e0 l\u2019encre de Rembrandt (Hendrickje Stoffels endormie) dont le fascinait la \u00ab lumi\u00e8re picturale \u00bb : \u00ab l\u00e0, des coups de pinceau tr\u00e8s forts, tr\u00e8s rythm\u00e9s \u2013 dont j\u2019aimais la v\u00e9rit\u00e9 mat\u00e9rielle \u2013 illuminaient par contraste le blanc du papier qui devenait aussi actif qu\u2019eux \u00bb. Et plus que la femme couch\u00e9e dont l\u2019image \u00e0 vrai dire le d\u00e9tournait de son plaisir, c\u2019\u00e9taient les qualit\u00e9s plastiques pures qui l\u2019enchantaient, au point qu\u2019il lui arrivait de devoir cacher la t\u00eate pour retrouver ce qu\u2019il aimait dans le jeu calligraphique des touches, dans \u00ab les qualit\u00e9s propres de la peinture \u00bb. Qualit\u00e9s propres qu\u2019il retrouvera un jour dans la peinture \u00e9caill\u00e9e d\u2019un pont ou dans le large badigeon de goudron de la verri\u00e8re de la gare de Lyon, le bouleversant sans pourquoi.<br \/>\nC\u2019est curieux comme s\u2019affirment parfois des inclinaisons, des sensibilit\u00e9s insolites. Mais c\u2019est pr\u00e9cieux aussi : les artistes sont des faiseurs de mondes qui d\u00e9ploient la r\u00e9alit\u00e9 comme les navigateurs ajoutent aux planisph\u00e8res des \u00eeles et des continents. \u00ab Et voici que le monde (qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 une fois, mais aussi souvent qu&rsquo;un artiste original est survenu) nous appara\u00eet enti\u00e8rement diff\u00e9rent de l&rsquo;ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, diff\u00e9rentes de celles d&rsquo;autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir o\u00f9 nous nous refusions jadis \u00e0 voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l&rsquo;eau, et le ciel : nous avons envie de nous promener dans la for\u00eat pareille \u00e0 celle qui le premier jour nous semblait tout except\u00e9 une for\u00eat, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais o\u00f9 manquaient justement les nuances propres aux for\u00eats. Tel est l&rsquo;univers nouveau et p\u00e9rissable qui vient d&rsquo;\u00eatre cr\u00e9\u00e9. \u00bb<br \/>\nOn remerciera Proust d\u2019\u00eatre l\u2019un d\u2019eux.<\/p>\n<p>Ici d\u00e9j\u00e0 j\u2019imagine que quelques-uns s\u2019\u00e9tranglent, incapables d\u2019envisager l\u2019abstraction comme autre chose qu\u2019une d\u00e9faite ou un d\u00e9faut, l\u2019expression de ceux trop malhabiles \u00e0 dessiner correctement une main, un corps ou un visage qui se r\u00e9fugient alors dans la couleur ou le geste, une forme d\u2019expressivit\u00e9 na\u00efve et d\u00e9corative. Un snobisme peut-\u00eatre. Une d\u00e9viance. <\/p>\n<p>Ceux-l\u00e0 pourraient-ils mesurer la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9, l\u2019audace, le temp\u00e9rament qu\u2019il faut pour s\u2019assumer, se faire confiance alors que l\u2019on ne r\u00e9pond qu\u2019\u00e0 de folles et bien incertaines inclinaisons ? Car, plus singulier, c\u2019est-\u00e0-dire plus seul encore, Soulages n\u2019est pas mu par des revendications esth\u00e9tiques, par une volont\u00e9 de d\u00e9plaire, de choquer, de provoquer ou de se singulariser (ce serait si simple !). Les th\u00e9ories modernes l\u2019int\u00e9ressent peu. Il ne se sent pas le go\u00fbt des jeux, des exp\u00e9riences formelles, ne fait ni cubisme ni abstraction g\u00e9om\u00e9trique. Il cite plus volontiers la simplicit\u00e9 franche de l\u2019art Roman, le bison d\u2019Altamira. Attir\u00e9 dira-t-il par \u00ab la sinc\u00e9rit\u00e9 de certains art \u00bb plus que par \u00ab la virtuosit\u00e9, la culture, les prouesses techniques \u00bb. Il reconnait des choses formidables dans les \u0153uvres de la Renaissance, mais ce n\u2019est pas <em>son<\/em> affaire.<br \/>\nAvec cela la recherche d\u2019harmonie, de calme, d\u2019\u00e9quilibre, de sobri\u00e9t\u00e9, d\u2019une certaine spiritualit\u00e9, le rapprochant d\u2019un peintre comme Poussin, font de lui un classique. Classicisme contredit par une curiosit\u00e9 aventureuse qui fait de lui moins un projeteur s\u2019appuyant sur des principes \u00e9tablis par une tradition ou un dogme qu\u2019un de ces modernes pour lequel ce qu\u2019il fait lui apprend ce qu\u2019il cherche. Quelqu\u2019un qui t\u00e2tonne, invente ses propres outils, exp\u00e9rimente sans a priori, prend parti d\u2019une trouvaille, multiplie les petits d\u00e9placements, les nuances et se recule souvent pour consid\u00e9rer ce qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<br \/>\nEt c\u2019est dans cette attention aux effets, aux d\u00e9tails, aux dynamiques internes du tableau, \u00e0 sa pr\u00e9sence mat\u00e9rielle dans l\u2019espace, aux jeux de la mati\u00e8re et de la lumi\u00e8re que se manifeste une exigence maniaque, un retour inlassable \u00e0 l\u2019ouvrage, une boulimie de travail.<br \/>\nParce que r\u00e9duire son art \u00e0 une pratique picturale et cette pratique picturale \u00e0 un art concret et n\u2019user pour celui-ci progressivement que du noir ou de noirs, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9vacuer m\u00eame l\u2019opposition fond\/forme ou vide\/plein habituelle pour travailler le monochrome n\u2019est pas tant simplifier par facilit\u00e9 que chercher une forme d\u2019\u00e9pure ou d\u2019essence ; aller \u00e0 l\u2019os.<br \/>\nAinsi modernit\u00e9 et primitivisme se rejoignent. Et tout est l\u00e0 d\u00e9j\u00e0 des tensions et des sensualit\u00e9s, de l\u2019espace, de l\u2019\u00e9minemment mat\u00e9riel ou concret \u00e0 l\u2019immat\u00e9riel de la pr\u00e9sence, de la vibration, de la lumi\u00e8re, de ce que l\u2019on pourrait qualifier de m\u00e9taphysique.<br \/>\nLe diable dit-on est dans les d\u00e9tails, une petite inflexion, une c\u00e9sure, une inclinaison, une l\u00e9g\u00e8re diff\u00e9rence de texture, de brillance ou de matit\u00e9. Et avec plus ou moins les m\u00eames moyens, une \u0153uvre sera grave, voire aust\u00e8re ou riante, badine, presque frivole.<br \/>\nL\u2019artiste suit \u00e7a de pr\u00e8s, y est attentif plus qu\u2019un autre. C\u2019est son travail quotidien. Ce qui le pr\u00e9occupe, le requiert.<br \/>\nRoger Vailland lui a un jour consacr\u00e9 un article, chroniquant la naissance d\u2019un tableau en mars 1961. Les h\u00e9sitations, les scrupules, les prises de cap, les mises en balance, les reprises et ajustements pour trouver la justesse concernent tout artiste v\u00e9ritable. Qu\u2019il soit figuratif ou non est un d\u00e9tail. Vailland note : \u00ab Soulages n\u2019a jamais d\u2019intention quand il commence une toile. Il cr\u00e9e une situation avec une toile et quelques couleurs, toujours un tr\u00e8s petit nombre de couleurs. Ou, si l\u2019on veut, il se donne des chances, il ouvre une porte \u00e0 la chance. Ensuite, il se d\u00e9brouille pour tirer parti de la situation \u00bb. C\u2019est une organisation maniaque. Certains, \u00e0 la mani\u00e8re de Baudelaire parleraient l\u2019alchimie : changer la boue en or. Et sans doute pourrait-on y voir l\u00e0 en effet sa grande, sa primitive passion. Informer le chaos en marchant sur un fil, une ligne de cr\u00eate, o\u00f9 tout pourrait se d\u00e9faire et sombrer. Se risquer. C\u2019est ce que font les plus grands : ils provoquent des miracles.<br \/>\n\u00ab Je pars d\u2019une premi\u00e8re touche : cette proposition susceptible de multiples d\u00e9veloppements, provoque un dialogue et les choix successifs d\u2019o\u00f9 naissent peu \u00e0 peu la po\u00e9sie et la signification du tableau. Ces choix d\u00e9pendent et r\u00e9pondent d\u2019une certaine mani\u00e8re d\u2019\u00eatre dans le monde. \u00bb<br \/>\nEt comment ne pas entendre alors ces mots de John Coltrane \u00e0 propos de ses improvisations : \u00ab Je pars d\u2019un point et je vais le plus loin possible. \u00bb ?<\/p>\n<p>Un tableau ne pourrait \u00eatre qu\u2019une quelconque anecdote, une chose charmante ou distrayante ; d\u00e9corative. Il pourrait n\u2019\u00eatre qu\u2019un ensemble de t\u00e2ches distribu\u00e9es. Parfois il est tout \u00e7a simultan\u00e9ment. Mais \u00e9tant tout cela, par on ne sait quelle sorcellerie on pressent qu\u2019il est autre chose de plus vaste et de plus vague \u00e0 la fois ; de plus indicible. Qu\u2019il porte une certaine vitalit\u00e9, presque une malice. Les \u00e9cueils sont nombreux, les facilit\u00e9s, les complications excessives, les s\u00e9ductions, l\u2019approximation, le factice, le clich\u00e9\u2026<br \/>\nQue l\u2019on vous encourage, vous soutienne ou que l\u2019on se pince le nez c\u2019est affaire de solitaire. C\u2019est votre affaire. Il vous faut d\u2019une main tenir l\u2019arc et de l\u2019autre esquisser les contours de la cible. Et cela demande rigueur et concentration. Mais, autre difficult\u00e9 encore, il faut se m\u00e9fier de son vouloir, de son autorit\u00e9 et se montrer attentif \u00e0 ce qui pourrait les d\u00e9border pour offrir des perspectives inenvisag\u00e9es. Il faut parfois \u00ab savoir abandonner ce que l\u2019on avait pr\u00e9vu \u00e0 la faveur de ce qui advient \u00bb. <\/p>\n<p>Il s\u2019est fait en 1962 un \u00ab proc\u00e8s Soulages \u00bb que certains jugeaient trop abstrait en regard des luttes sociales vis-\u00e0-vis desquelles ils voulaient voir l\u2019art et les artistes engag\u00e9s. Curieuse tartuferie. Le peintre ne se r\u00e9clamait d\u2019aucune \u00e9cole, d\u2019aucune chapelle, ne faisant que mettre en acte sa libert\u00e9 ; une libert\u00e9 revendiqu\u00e9e, indiscutable.<br \/>\nJean Cassou \u00e0 l\u2019\u00e9poque y r\u00e9pondra avec l\u2019\u00e9l\u00e9gance qu\u2019il fallait, ne pouvant que regretter que ses propos adviennent \u00ab dans le cadre et l\u2019appareil d\u2019un proc\u00e8s, soit selon des notions d\u2019accusation et de d\u00e9fense, de condamnation et d\u2019acquittement qui, \u00e9tendues \u00e0 certains domaines, impliquent non point la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une justice, mais l\u2019existence d\u2019une orthodoxie. Or, l\u2019orthodoxie est la derni\u00e8re de chose qui puisse s\u2019admettre en mati\u00e8re d\u2019art, et un artiste ne saurait \u00eatre ni accus\u00e9, ni d\u00e9fendu. Soulages en particulier me semble r\u00e9fractaire \u00e0 ces \u00e9ventualit\u00e9s. Il est de ceux dont l\u2019art appara\u00eet le plus nettement comme exercice d\u2019une libert\u00e9. \u00bb<br \/>\n\u00ab L\u2019\u0153uvre de Soulages est absolument originale (\u2026), tous les \u00e9l\u00e9ments de cette \u0153uvre, tout ce qui la constitue est extr\u00eamement singulier et extr\u00eamement puissant. Employer le noir de cette fa\u00e7on, avec cette autorit\u00e9 imm\u00e9diate et cette science imp\u00e9rieuse \u00bb est la marque d\u2019un artiste souverain. C\u2019est, conclue-t-il, \u00ab ce qui constitue la saisissante, fascinante, absorbante v\u00e9rit\u00e9 de sa peinture \u00bb.<\/p>\n<p>Comment alors cette singularit\u00e9, cette libert\u00e9, cette remarquable alliance d\u2019une sensibilit\u00e9 et d\u2019une intelligence tr\u00e8s fines, tr\u00e8s structur\u00e9e, tr\u00e8s rationnelle, l\u2019affirmation inflexible, incorruptible de cette libert\u00e9 en ses exigences m\u00eame, ce travail acharn\u00e9, opini\u00e2tre peuvent-ils \u00eatre aujourd\u2019hui port\u00e9s au bout de piques avec la m\u00e9moire du peintre comme symboles et mod\u00e8les d\u2019une arnaque, d\u2019un opportunisme, d\u2019une cupidit\u00e9, d\u2019une m\u00e9diocrit\u00e9 symptomatiques de l\u2019art contemporain ? Comment pr\u00e9tendre que tout cela est faux, vain, infantile, fumiste ?<br \/>\nComment tout v\u00e9ritable artisan n\u2019y reconnaitrait pas un fr\u00e8re ?<br \/>\nJalousie, mauvaise foi, m\u00e9connaissance, id\u00e9ologie et quelques autres raisons m\u00eal\u00e9es sans doute. L\u2019apparente simplicit\u00e9. La c\u00f4te de ses tableaux aujourd\u2019hui. Sa reconnaissance publique. Qui tiennent pour certains artificiellement sur quelques discours d\u2019intellectuels.<br \/>\nOu est-ce tout simplement qu\u2019ils n\u2019y sont pas sensibles. Et qu\u2019ils re\u00e7oivent comme une agression le fait que d\u2019autres le soient, puissent l\u2019\u00eatre (alors n\u00e9cessairement contre eux). Fait auxquelles ils ne veulent pas croire, qu\u2019ils jugent forc\u00e9ment suspect, comme serait suspecte l\u2019honn\u00eatet\u00e9 intellectuelle et artistique du peintre. Peut-\u00eatre leur est-il inconcevable que d\u2019autres pensent et aiment autrement. Et comme cela leur \u00e9chappe, \u00e7a leur est intol\u00e9rable. Blessure narcissique peut-\u00eatre. Nos go\u00fbts disait Bourdieu, nous d\u00e9terminent plus qu\u2019on le croit. Et plus intimement.<br \/>\nCes accusateurs ? Ils d\u00e9couvrent l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Que ce n\u2019est pas tant que le bon sens ne soit pas la chose la plus partag\u00e9e dans le monde, mais que cette notion m\u00eame de bon sens est une projection culturelle, un biais, la marque d\u2019une id\u00e9ologie, un marqueur social. Et que l\u2019ignorer c\u2019est se rendre aveugle et sourd, insensible, ferm\u00e9 \u00e0 une partie de la r\u00e9alit\u00e9 du monde. Exclus de certaines exp\u00e9riences, de certains cercles. <\/p>\n<p>\u00ab Ils confessent que la justice n\u2019est pas dans ces coutumes, mais qu\u2019elle r\u00e9side dans les lois naturelles communes en tout pays. Certainement ils le soutiendraient opini\u00e2trement si la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 du hasard qui a sem\u00e9 les lois humaines en avait rencontr\u00e9 au moins une qui f\u00fbt universelle. Mais la plaisanterie est telle que le caprice des hommes s\u2019est si bien diversifi\u00e9 qu\u2019il n\u2019y en a point.<\/p>\n<p>V\u00e9rit\u00e9 au de\u00e7\u00e0 des Pyr\u00e9n\u00e9es, erreur au del\u00e0. \u00bb \u00e9crivait Pascal.<br \/>\nMais nous continuons de projeter nos id\u00e9es sur les choses, argan \u00e0 partir d\u2019une opinion comme si c\u2019\u00e9tait v\u00e9rit\u00e9 math\u00e9matique ou universelle. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Des liens avec le r\u00e9el ? Et comment ! J\u2019esp\u00e8re bien que ma peinture est pr\u00e9sente dans le monde et moi qui l\u2019ai fait et vous qui la regardez ! \u00bb P. Soulages La citation est connue mais il ne faudrait pas pour autant n\u00e9gliger de l\u2019entendre. 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