{"id":8350,"date":"2026-02-18T13:32:03","date_gmt":"2026-02-18T12:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8350"},"modified":"2026-02-18T13:32:03","modified_gmt":"2026-02-18T12:32:03","slug":"la-melancolie-par-les-astres-etoiles-communes-de-lea-bismuth","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-melancolie-par-les-astres-etoiles-communes-de-lea-bismuth\/","title":{"rendered":"La m\u00e9lancolie par les astres : \u00e9toiles communes de L\u00e9a Bismuth."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Contemporain est celui qui re\u00e7oit en plein visage le faisceau de t\u00e9n\u00e8bres qui provient de son temps.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nAgamben<\/p>\n<p>J\u2019avais tir\u00e9 une couverture et m\u2019\u00e9tais enfoui dessous, les genoux remont\u00e9s contre le buste, enfonc\u00e9 dans le canap\u00e9. J\u2019ouvrais <em>\u00c9toiles communes<\/em>, le dernier livre de L\u00e9a Bismuth, dans le calme de l\u2019appartement vide, un jour de pluie, comme on m\u00e9dite au d\u00e9sert sous la tente.<br \/>\nLes livres sont de ces sortes d\u2019h\u00e9t\u00e9rotopies, dans la compagnie desquels on se fait l\u2019effet de se glisser dans une des doublures du monde.<br \/>\nLa m\u00e9ditation a un effet de d\u00e9gagement qui vous fait ressentir soudainement le vertige de l\u2019espace, conscience flottante \u00e0 l\u2019image de ce que l\u2019on imagine \u00eatre la premi\u00e8re vie fusionnelle <em>in utero<\/em>. Elle semble n\u00e9cessairement entrainer une forme de dialectisation circulaire qui ricoche \u00e0 travers le temps, mettant en regard pass\u00e9 et futur, mais aussi \u00e0 travers l\u2019espace, l\u2019immensit\u00e9 se refl\u00e9tant dans le tr\u00e8s local, le lointain dans l\u2019ici.<br \/>\nCes consid\u00e9rations, incitant \u00e0 passer outre les d\u00e9tails de notre existence en regard de l\u2019\u00e9tendue, rendant nos vies elles-m\u00eames dans leurs remuements, leurs passions et leurs drames, anecdotiques, d\u00e9risoires peuvent calmer nos angoisses. Elles peuvent \u00e0 l\u2019inverse susciter une angoisse profonde. Et il se peut que \u00ab notre besoin de consolation \u00bb alors, d\u2019aucuns diraient notre orgueil, un narcissisme mal dig\u00e9r\u00e9 se rebelle contre l\u2019\u00e9vidence, la refoule. G\u00fcnther Anders analyse alors la publication de la photographie de la terre, cette \u00ab bille bleue \u00bb par Apollo 17 en 1972 comme un trauma au sens psychanalytique du terme. \u00ab Je ne crois pas, \u00e9crit-il, que nous pourrons un jour nous remettre compl\u00e8tement de ce moment terrible o\u00f9 nous avons d\u00fb pour la premi\u00e8re fois nous reconna\u00eetre comme un astre \u00e9tranger. \u00bb Exp\u00e9rience vertigineuse de d\u00e9classement, de d\u00e9centrement provoquant un refoulement et une r\u00e9gression  catastrophiques : \u00ab Nous avons tous \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de faire l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019en notre for int\u00e9rieur se cache un pape pr\u00eat \u00e0 museler le Galil\u00e9e en nous. \u00bb<br \/>\nAnders \u00e9crit ce texte pr\u00e9monitoire en 1969. Il ne se doute pas de l\u2019ampleur que cela prendra cinquante ans plus tard alors qu\u2019une partie de la population met en doute que l\u2019homme ait un jour pos\u00e9 le pied sur la Lune quand ce n\u2019est pas tout bonnement de la nature sph\u00e9rique de la Terre et qu\u2019une autre y voit simplement une proche banlieue \u00e0 exploiter ou une r\u00e9sidence secondaire.<br \/>\nMais revenons. Le livre de L\u00e9a Bismuth d\u00e9bute par une relecture minutieuse de ce livre que r\u00e9dige Auguste Blanqui en 1871 alors qu\u2019il est emprisonn\u00e9 au Ch\u00e2teau du Taureau, sur un \u00eelot, en rade de Morlaix : <em>L\u2019\u00e9ternit\u00e9 par les astres<\/em>. M\u00e9ditation stellaire qui frappe d\u2019abord par son \u00e9rudition, son \u00e9l\u00e9gance, son \u00e9trange d\u00e9gagement. Si bien que l\u2019on se demande si le ciel qu\u2019il scrute en \u00e9crivant ne lui est pas un refuge, une mani\u00e8re de s\u2019abstraire de la situation historique manifestement sans issue. \u00ab Je me r\u00e9fugie dans les astres o\u00f9 l\u2019on peut se promener sans contrainte \u00bb, \u00e9crit-il \u00e0 sa s\u0153ur depuis sa prison.<br \/>\nMais s\u2019y insinue subs\u00e9quemment un mat\u00e9rialisme dont on pr\u00e9sent, \u00e9crit L\u00e9a Bismuth, qu\u2019il a \u00ab tout d\u2019une prise de position politique \u00bb.<br \/>\n\u00ab Il refusera, en ce sens et dans le m\u00eame temps, toute id\u00e9e de transcendance, et toute interpr\u00e9tation m\u00e9caniste de l\u2019univers. Le monde n\u2019est r\u00e9gi ni par un dieu, ni par un horloger, mais par la puissance incommensurable du vivant \u2013 ce que Lucr\u00e8ce appelait \u00ab les choses naturelles \u00bb.<br \/>\nEt ce que l\u2019on ne mesurait pas, c\u2019est que derri\u00e8re l\u2019\u00e9tude astronomique, se cache \u00ab la matrice de sa d\u00e9fense pour son jugement approchant \u00bb.<br \/>\nEn effet, nous rappelant les lectures qu\u2019en firent Ranci\u00e8re ou Benjamin avant lui, l\u2019autrice observe comme \u00ab L\u2019\u00e9ternit\u00e9 par les astres est un texte crypt\u00e9. Le programme de Blanqui s\u2019y trouve en r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9velopp\u00e9 point par point, et ce sont les com\u00e8tes qui vont incarner dans ces pages des cr\u00e9atures qui ressemblent \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre aux r\u00e9volutionnaires sur les barricades, se soulevant, d\u00e9fendant leurs libert\u00e9s corps et \u00e2me. \u00bb<br \/>\nRelisons le texte de Blanqui \u00e0 cet aune : \u00ab Les com\u00e8tes, on le sait, ne d\u00e9rangent personne, et tout le monde les d\u00e9range, parce qu\u2019elles sont les humbles esclaves de l\u2019attraction. \u00bb ou \u00ab Le soleil est trop loin pour les disputer \u00e0 qui les tient de si pr\u00e8s, et d\u00fbt-il entra\u00eener la t\u00eate de ces cohues, l\u2019arri\u00e8re-garde, rompue et disloqu\u00e9e resterait au pouvoir de la terre. \u00bb Ailleurs encore, des com\u00e8tes fuient, \u00ab elles n\u2019ont pas donn\u00e9 dans les traquenards de la zone plan\u00e9taire \u00bb.<br \/>\nDerri\u00e8re le livre de science pointe un r\u00e9cit de batailles et de si\u00e8ges, qui met en sc\u00e8ne des forces contradictoires, des \u00e9chapp\u00e9es, des guet-apens, des autorit\u00e9s : Jupiter, \u00ab le policier du syst\u00e8me \u00bb. Les com\u00e8tes, \u00e0 l\u2019instar des mendiants, des loqueteux, des mis\u00e9rables hugoliens sont des \u00ab captives suppliantes, encha\u00een\u00e9es depuis des si\u00e8cles aux barri\u00e8res de notre atmosph\u00e8re et demandant en vain ou la libert\u00e9 ou l\u2019hospitalit\u00e9 \u00bb. <\/p>\n<p>C\u2019est ici que m\u00e9ditation et politique critique se nouent. Lisant sur la Commune on ne peut s\u2019emp\u00eacher de faire le parall\u00e8le avec notre situation actuelle et ses conflits sociaux.<br \/>\nRelisant en ce premier quart du XXIe si\u00e8cle les \u00e9crits de Blanqui, de Louise Michel, d\u2019\u00c9lis\u00e9e Reclus, Charles Fourier et m\u00eame de Marx, on est frapp\u00e9 par leur actualit\u00e9. Intriqu\u00e9es aux questions sociales y sont d\u00e9velopp\u00e9es une critique et une \u00e9thique \u00e9cologiste, y sont pos\u00e9s les bases de ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui le d\u00e9veloppement durable.<br \/>\nQuand Marx d\u00e9nonce en 1860 la cupidit\u00e9 capitaliste, observant comme \u00ab tout progr\u00e8s de l\u2019agriculture capitaliste est un progr\u00e8s non seulement dans l\u2019art de piller le travailleur, mais aussi dans l\u2019art de piller le sol \u00bb, Blanqui s\u2019attriste en 1869 dans La critique sociale, que \u00ab depuis bient\u00f4t quatre si\u00e8cles, notre d\u00e9testable race d\u00e9truit sans piti\u00e9 tout ce qu\u2019elle rencontre, hommes, animaux, v\u00e9g\u00e9taux, min\u00e9raux. La baleine va s\u2019\u00e9teindre, an\u00e9antie par une posture aveugle. Les for\u00eats de quinquina tombent l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie bien peu que l\u2019avenir ait la fi\u00e8vre. (\u2026) Les gisements de houille sont gaspill\u00e9s avec une incurie sauvage. \u00bb<br \/>\nLa fi\u00e8vre capitaliste pr\u00e9datrice a pris la plan\u00e8te au seul mot d\u2019ordre \u00ab take the money and run \u00bb. Ou pour reprendre le titre d\u2019un chapitre du livre de L\u00e9a Bismuth emprunt\u00e9 \u00e0 Blanqui : \u00ab Apr\u00e8s moi le d\u00e9luge ! \u00bb. \u00ab Le pr\u00e9sent ne pense qu\u2019\u00e0 lui. Il se moque de l\u2019avenir aussi bien que du pass\u00e9. Il exploite les d\u00e9bris de l\u2019un et veut exploiter l\u2019autre par anticipation. (\u2026) Le pr\u00e9sent saccage et d\u00e9truit au hasard, pour ses besoins ou ses caprices. \u00bb<\/p>\n<p>Aussi \u00ab L\u2019\u00e9ternit\u00e9 par les astres s\u2019av\u00e8re \u00eatre \u00e9galement une v\u00e9ritable d\u00e9fense \u00e9cologique du ciel. \u00bb Et ses pr\u00e9monitions sont sid\u00e9rantes, semblant d\u00e9crire le viol qui est fait aujourd\u2019hui \u00e0 cette immensit\u00e9, \u00e0 sa nature sauvage, \u00e0 ses miracles, \u00e0 nos imaginaires, compromettant chaque jour un peu plus les conditions m\u00eames de la vie sur terre. Jusqu\u2019\u00e0 cette anxi\u00e9t\u00e9 \u00e9cologique qui nous frappe quand nous r\u00e9alisons avec lui que \u00ab jusqu\u2019ici, le pass\u00e9 pour nous repr\u00e9sentait la barbarie et l\u2019avenir signifiait progr\u00e8s, science, bonheur \u00bb et que l\u2019illusion se d\u00e9chire nous faisons redouter ce qui vient et incapables de l\u00e2cher ce \u00ab frein d\u2019urgence \u00bb dont parle Benjamin.<br \/>\n\u00ab Avant que l\u2019\u00e9tincelle ne touche la dynamite, la m\u00e8che qui br\u00fble doit \u00eatre sectionn\u00e9e \u00bb, \u00e9crit-il dans Sens unique. <\/p>\n<p>Tenant journal isol\u00e9e en bordure de la petite ville de Marfa au Texas, L\u00e9a Bismuth retrouve l\u2019isolement de Blanqui au Taureau, la vaste pr\u00e9sence du ciel. Elle y m\u00e9dite. Non comme on s\u2019abstrait, mais au contraire, comme on accueille, incorpore, fait l\u2019exp\u00e9rience \u00e0 la fois physique et mentale des choses, abandonnant cadre et suppositions pour suivre des liens, des associations. Ainsi viennent \u00e0 elle les sculptures de Donal Judd, de Nancy Holt, les lucioles de Pasolini, les biblioth\u00e8ques d\u2019Interstellar et de Borges, les textes de Benjamin ou d\u2019Anders, de Bruno Latour, dans les parages de celui de Blanqui. A proximit\u00e9, l\u2019Astronome de Vermeer lui aussi m\u00e9dite, comme les philosophes de Rembrandt, se projetant au-del\u00e0 de lui-m\u00eame, de sa chambre ou de son cabinet d\u2019\u00e9tude et accueillant en retour l\u2019immensit\u00e9 sp\u00e9culative en lui. \u00ab On m\u00e9dite toujours sur l\u2019impossible et le possible, les mains crois\u00e9es sur les genoux ou la main sur la tempe \u00bb, \u00ab on r\u00e9fl\u00e9chit son objet et on se laisse happer par sa d\u00e9mesure \u00bb. \u00ab En tant que philosophe, poursuit encore L\u00e9a Bismuth, on m\u00e9dite toujours sur le chaos et le cosmos dans le m\u00eame mouvement. \u00bb Et me revient le mot-valise form\u00e9 par James Joyce : \u00ab chaosmos \u00bb.<br \/>\nMe revient aussi, incidemment la d\u00e9finition que Pascal donne de Dieu : \u00ab C&rsquo;est une sph\u00e8re infinie dont le centre est partout, la circonf\u00e9rence nulle part. \u00bb et que d\u00e9tourne Blanqui en lui substituant l\u2019Univers comme Borges plus tard encore lui substituera malicieusement la Biblioth\u00e8que \u00ab dont le centre v\u00e9ritable est un hexagone quelconque, et dont la circonf\u00e9rence est inaccessible. \u00bb<br \/>\nMe tempes sont chaudes alors que l\u2019immobilit\u00e9 m\u2019a refroidi les mains. Je m\u2019enfouis plus profond\u00e9ment encore dans ma couverture, accroch\u00e9 au livre. Me reste une petite quarantaine de pages. J\u2019appuie ma t\u00eate lourde sur mon point comme un m\u00e9lancolique.<br \/>\n\u00ab Au fond elle est m\u00e9lancolique, cette \u00e9ternit\u00e9 par les astres \u00bb concluait Blanqui il y a 150 ans d\u00e9j\u00e0. \u00c9cho anticip\u00e9 au vers des Illuminations dont on ne sait s\u2019ils sont de Rimbaud, de Verlaine, de Germain Nouveau, ces maudit, ces illumin\u00e9s : \u00ab Je serais bien l&rsquo;enfant abandonn\u00e9 sur la jet\u00e9e partie \u00e0 la haute mer, le petit valet suivant l&rsquo;all\u00e9e dont le front touche le ciel.<br \/>\nLes sentiers sont \u00e2pres. Les monticules se couvrent de gen\u00eats. L&rsquo;air est immobile. Que les oiseaux et les sources sont loin! Ce ne peut \u00eatre que la fin du monde, en avan\u00e7ant. \u00bb<\/p>\n<p>L\u00e9a Bismuth, \u00e9toiles communes, \u00e9ditions Actes Sud, 2026.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Contemporain est celui qui re\u00e7oit en plein visage le faisceau de t\u00e9n\u00e8bres qui provient de son temps.\u00a0\u00bb Agamben J\u2019avais tir\u00e9 une couverture et m\u2019\u00e9tais enfoui dessous, les genoux remont\u00e9s contre le buste, enfonc\u00e9 dans le canap\u00e9. 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