{"id":8353,"date":"2026-02-23T09:10:44","date_gmt":"2026-02-23T08:10:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8353"},"modified":"2026-02-23T09:21:09","modified_gmt":"2026-02-23T08:21:09","slug":"nos-herbes-folles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/nos-herbes-folles\/","title":{"rendered":"nos herbes folles"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab Contente-toi de savoir que tout est myst\u00e8re :<br \/>\nla cr\u00e9ation du monde et la tienne,<br \/>\nla destin\u00e9e du monde et la tienne.<br \/>\nSouris \u00e0 ces myst\u00e8res comme \u00e0 un danger que tu m\u00e9priserais. \u00bb <\/em><br \/>\nOmar Khayy\u0101m<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab\u00a0La trag\u00e9die, c\u2019est qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;\u00eatres humains. Mais il existe d&rsquo;\u00e9tranges machines qui se cognent l&rsquo;une contre l&rsquo;autre.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nPasolini<\/p>\n<p>J\u2019ai une affection \u00e9mue toujours lorsqu\u2019il m\u2019arrive de surprendre dans un joint de b\u00e9ton, dans la fissure d\u2019une goutti\u00e8re, le long d\u2019un mur, dans un trou, le vert de plantes t\u00eatues, humbles mais opini\u00e2tres qui conqui\u00e8rent le peu d\u2019espace qu\u2019on a manqu\u00e9 de leur retirer. Sans doute r\u00e9pondent-elles \u00e9go\u00efstement \u00e0 leur seule pulsion de vie, \u00e0 la soif de la lumi\u00e8re et de l\u2019air vers lesquels elles s\u2019\u00e9tirent, mais en agissant pour leur propre compte, aveugl\u00e9ment, \u00e0 l\u2019instinct ou m\u00e9caniquement, elles me font dans la ville un \u00c9den dispers\u00e9 auquel je dois de sourire et de respirer un peu plus largement.<br \/>\nSous l\u2019alignement des fa\u00e7ades et le ruban de bitume pointe dans l\u2019interstice des dissidences, un monde qui r\u00e9clame sa part et dont je pressens qu\u2019il est une part de moi trop souvent tue. Un monde qui m\u2019est n\u00e9cessaire. Un monde dont je suis malgr\u00e9 les bifurcations dont mon apparence et ma vie t\u00e9moignent. <\/p>\n<p>Je me penchais hier, remontant le trottoir, sur une for\u00eat miniature qui occupait exactement la surface circulaire laiss\u00e9e par la section d\u2019un panneau de signalisation tron\u00e7onn\u00e9 \u00e0 ras du sol. Un petit disque vert et moussu. Un petit jardin fragile contenu par un cercle de m\u00e9tal et le pi\u00e9tinement continu des passants, install\u00e9 dans son refuge de fortune et y calant son corps pour y ramasser des miettes de terre, de pluie et de lumi\u00e8re. Je n\u2019avais personne \u00e0 qui dire mon \u00e9merveillement, ma gratitude. Je poursuivais mon chemin, happ\u00e9 par une course dont j\u2019oublie l\u2019objet, me retournant plusieurs fois. <\/p>\n<p>Entre deux portes non loin une branche for\u00e7ant un espace entre le b\u00e9ton et la fonte d\u2019une descente de pluie avait pouss\u00e9 deux feuilles et la t\u00eate d\u2019un bourgeon par lesquelles on reconnaissait un figuier. En allant chercher le pain j\u2019y penchais chaque matin un regard reconnaissant. Craignant chaque fois qu\u2019une autorit\u00e9 rustre y ait mis un coup de lame et pos\u00e9 par-dessus une pierre. Un figuier ! Quel cadeau ! Pour peu l\u2019apercevant de loin en venant \u00e0 sa rencontre j\u2019aurais pu par r\u00e9flexe jeter dans l\u2019air un geste de la main comme on fait avec ce vieux sur son banc dont on ne connait pas le nom mais qui par sa pr\u00e9sence participe \u00e0 la vie ou dirait-on de l\u2019\u00e2me du quartier. J\u2019aurais dit : \u00ab je vais au march\u00e9, je vous ram\u00e8ne quelque chose. \u00c7a ne me d\u00e9range pas ! \u00bb<\/p>\n<p>Une fois, levant les yeux sur les fa\u00e7ades, m\u2019avait intrigu\u00e9e une plante surgie \u00e0 hauteur du premier \u00e9tage d\u2019un raccord de goutti\u00e8re. Une tomate ! Du moins un plan de tomate avec son port de liane et ses feuilles, s\u2019\u00e9tant extrait de la gaine par un jeu d\u2019un millim\u00e8tre ou deux pour prendre souffle ici comme au milieu d\u2019une falaise. Sur les descentes d\u2019eaux de pluie sont raccord\u00e9s en effet \u00e0 chaque \u00e9tage \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une confluence les \u00e9vacuations des \u00e9viers de cuisine ; ce que l\u2019on appelle les eaux grises. J\u2019imagine la graine coinc\u00e9e l\u00e0 et y trouvant finalement ces conditions acrobatiques favorables. Une pi\u00e8ce d\u00e9tach\u00e9e des jardins suspendus de Babylone. <\/p>\n<p>La pr\u00e9sence discr\u00e8te de ces vies adventices, \u00e9chou\u00e9es dans les d\u00e9laiss\u00e9es des villes, y fondant leur foyer, certains la jugent sale, sauvage, malvenue ; en appellent aux services de la ville, \u00e0 la tondeuse ou \u00e0 la chimie. \u00ab Regardez, on verse ce bidon et \u00e7a disparait pour un temps, on retrouve le goudron, l\u2019asphalte nus, \u00e7a fait bien plus propre ! \u00bb On dit partout mauvaises herbes comme on dirait racailles. L\u2019\u00e9toile d\u2019un pissenlit dans l\u2019esprit de certains est un romanichel qui \u00e9tire sur votre chemin ses jambes pour vous faire tr\u00e9bucher et vous vider les poches. Cette pr\u00e9carit\u00e9 au contraire m\u2019attriste. Les offenses qu\u2019on leur fait m\u2019offensent avec elles. Leurs blessures me blessent.<br \/>\nCoupez tout, rebouchez ! C\u2019est pareil que m\u2019enlever la chaleur du soleil, les p\u00e9piements des oiseaux que je devine commer\u00e7ant dans les buissons. Les oiseaux font un vacarme pas possible et salissent le bitume. Qui sait quelles maladies ils couvent sous leurs plumes !<br \/>\nEt ces arbres qui tombent leurs feuilles et bouchent les regards ! D\u00e9j\u00e0 qu\u2019on ne trouve plus \u00e0 se garer, qu\u2019il y a de plus en plus de bouchons. <\/p>\n<p>Ceux et celles qui ne fr\u00e9quentent que des jardins d\u2019ornement, ne connaissent pas le plaisir d\u2019avoir \u00e0 sa baisser pour passer sous une branche, ni celui d\u2019avoir \u00e0 \u00e9viter la lente transhumance qui vous oblige \u00e0 couper le moteur en invitant les enfants, mi fascin\u00e9s mi effray\u00e9s par le raffut, \u00e0 s\u2019asseoir sur le capot pour mieux voir.<br \/>\nOn se demande de quoi cette halte pouvait bien nous mettre en retard. Et \u00e0 tout prendre on aimerait bien pouvoir suivre le troupeau en d\u00e9sordre \u00e0 travers les fourr\u00e9s en remuant la terre en teintant les cloches comme au carnaval. Oublier la course \u00e0 faire pour s\u2019attarder sur le dessin d\u2019un lichen, suivre r\u00eaveusement comme un peu de lierre ouvre silencieusement la mer gel\u00e9e en nous. D\u00e9tailler le portrait des herbes folles. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Contente-toi de savoir que tout est myst\u00e8re : la cr\u00e9ation du monde et la tienne, la destin\u00e9e du monde et la tienne. Souris \u00e0 ces myst\u00e8res comme \u00e0 un danger que tu m\u00e9priserais. \u00bb Omar Khayy\u0101m \u00ab\u00a0La trag\u00e9die, c\u2019est qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;\u00eatres humains. 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