{"id":8364,"date":"2026-03-05T11:41:33","date_gmt":"2026-03-05T10:41:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8364"},"modified":"2026-03-07T19:30:44","modified_gmt":"2026-03-07T18:30:44","slug":"modernites-lart-comme-experience-queer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/modernites-lart-comme-experience-queer\/","title":{"rendered":"Modernit\u00e9s, l\u2019art comme exp\u00e9rience queer."},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab L\u2019\u0153uvre d\u2019art est un objet difficile \u00e0 ramasser. \u00bb<\/em><br \/>\nCocteau<\/p>\n<p><em>\u00ab La surface peinte \u00e0 ses lois qui ne sont pas celles du monde. \u00bb<\/em><br \/>\nPhilippe Comar<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab Plus de housses sur les objets, ni de capotes anglaises sur les id\u00e9es. \u00bb<\/em><br \/>\nRen\u00e9 Crevel<br \/>\n<em><br \/>\n\u00ab L&rsquo;on adresse tous les jours cent reproches \u00e0 la peinture moderne, qui ne valent pas un instant d&rsquo;attention. Quand un grand critique pr\u00e9tend que les peintres d&rsquo;aujourd&rsquo;hui laissent leurs tableaux inachev\u00e9s parce qu&rsquo;ils sont paresseux, il ne montre gu\u00e8re qu&rsquo;une chose : c&rsquo;est la paresse du grand critique. Monsieur qui n&rsquo;aime pas un tableau parce qu&rsquo;il est laid ignore que l&rsquo;on peut aimer \u00e0 la folie une femme laide : c&rsquo;est pour des charmes qui passent ceux de la beaut\u00e9. Quant \u00e0 l&rsquo;autre Monsieur, qui trouve qu&rsquo;on ne doit pas peindre de vaches vertes ni d&rsquo;hommes \u00e0 pinces de crabes parce que l&rsquo;homme a des mains bien d\u00e9coup\u00e9es et que les vaches ne sont pas vertes, celui-l\u00e0 ne m\u00e9rite m\u00eame pas qu&rsquo;on lui fasse une r\u00e9ponse s\u00e9rieuse. Il ira demain reprocher \u00e0 Fra Angelico d&rsquo;avoir peint des anges, \u00e0 Delacroix la Libert\u00e9.\u00bb<\/em><br \/>\nJean Paulhan<br \/>\n<em><br \/>\nLes contempteurs des esth\u00e9tiques et formes de l\u2019art moderne bl\u00e2ment ce que Cesare Lombroso, Max Nordau et les esth\u00e8tes nazis qualifient de \u00ab d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence \u00bb ou d\u2019infantilit\u00e9 : la promotion du vulgaire, la complaisance du laid, la destruction du noble et du gracieux, la confusion r\u00e9gressive des synesth\u00e9sies rimbaldiennes. En effet bien souvent en regard des prodigieux raffinements des chefs d\u2019\u0153uvres de la Renaissance, les modernes exaltent le non fini, l\u2019approximatif, le gauche, pr\u00f4nent l\u2019ignorance, l\u2019outrance, le d\u00e9sinvolte, le na\u00eff, le criard quand ce n\u2019est pas le potache ou l\u2019obsc\u00e8ne. Certains qu\u00eatent un certain primitivisme, d\u2019autres s\u2019amourachent des arts populaires, des artistes na\u00effs ou ali\u00e9n\u00e9s, d\u2019autres encore se penchent sur les dessins d\u2019enfants. Formes simples ou ing\u00e9nues que jusqu\u2019alors on aurait trouv\u00e9 fou de consid\u00e9rer \u00e0 l\u2019\u00e9gal de l\u2019art des gens de m\u00e9tier et m\u00eame de consid\u00e9rer tout court.<br \/>\nRedoutant le raffinement mani\u00e9riste, la plupart renoncent aux glacis, au d\u00e9grad\u00e9 ou \u00e0 l\u2019estomp\u00e9, \u00e0 la perspective atmosph\u00e9rique, gauchissent la lin\u00e9aire ou s\u2019en jouent \u00e0 la fa\u00e7on des Nabis, accusant la plan\u00e9it\u00e9 de la toile, la mat\u00e9rialit\u00e9 concr\u00e8te du support pour mieux d\u00e9jouer l\u2019illusion. Ils optent pour le ton pur, non modul\u00e9, comme sorti de la bo\u00eete \u00e0 couleurs. Incluent des journaux d\u00e9coup\u00e9s, bouts de carton, cordes. D\u00e9daignent la v\u00e9rit\u00e9 anatomique pour donner au dessin enfi\u00e9vr\u00e9 par ses propres divagations la libert\u00e9 vive des courbes serpentines ou la tension coupante des droites angul\u00e9es.<br \/>\nC\u2019est qu\u2019une conception t\u00e9l\u00e9ologique de l\u2019art qui pr\u00e9sidait jusqu\u2019ici voit dans les diverses p\u00e9riodes qu\u2019on lui reconnait, du roman au gothique, passant par le baroque, le t\u00e9moignage d\u2019un perfectionnement durement conquis et progressif qui m\u00e8ne des productions les plus frustes, sch\u00e9matiques, hi\u00e9ratiques ou fautives, \u00e0 la maitrise de la perspective lin\u00e9aire, du model\u00e9, des harmonies tonales, du rendu des mati\u00e8res, des d\u00e9tails, voire \u00e0 l\u2019illusion de la vie. On compare le mouvement historique de l\u2019art \u00e0 celui qui m\u00e8ne de l\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, au passage de civilisations barbares \u00e0 des civilisations raffin\u00e9es.<br \/>\nSelon cette lecture, l\u2019art de l\u2019antiquit\u00e9 grecque fait office d\u2019\u00e9talon, d\u2019id\u00e9al, inspirant l\u2019\u00e9piphanie de la Renaissance florentine, puis le n\u00e9oclassicisme fran\u00e7ais. Est beau juge-t-on ainsi ce qui ressemble \u00e0 Praxit\u00e8le, \u00e0 Rapha\u00ebl, \u00e0 David ou Bougereau. La main de l\u2019artiste, la touche du pinceau ou la frappe du burin qui s\u2019effacent \u00e0 la faveur de quelque sfumato, d\u2019imperceptibles d\u00e9grad\u00e9s, du rendu illusionniste, haptique, du feutre ou de la soie, de la porcelaine, des nu\u00e9es. Le corps sain ou athl\u00e9tique qui voisine avec celui qu\u2019on imagine \u00eatre caract\u00e9ristique des dieux de l\u2019Olympe.<br \/>\nOn loue la technique, le m\u00e9tier, le savoir-faire, la gr\u00e2ce, \u00e0 proportion de ce qu\u2019ils sont \u00e9loign\u00e9s des capacit\u00e9s ordinaires ; semblent parfois surhumains.<br \/>\nAussi, en regard des maitres de l\u2019acad\u00e9mie qui savent poser les ombres \u00e0 l\u2019endroit juste et sont fid\u00e8les \u00e0 l\u2019anatomie jusqu\u2019\u00e0 la plus subtile attache d\u2019un muscle, qui font preuve d\u2019une invraisemblable patience travaillant parfois sur de colossaux formats pour le Salon (pensent-ils alors au plafond de la Sixtine ?), qui t\u00e9moignent dans leurs sujets d\u2019une belle culture classique, un tableau de Matisse ou un assemblage de Schwitters est une aberration. Corps d\u00e9gingand\u00e9s, virant \u00e0 l\u2019arabesque, touche brute, couleurs pures quand ce ne sont pas rebus d\u00e9coup\u00e9s et coll\u00e9s \u00e0 l\u2019avenant : un enfant, jure-t-on, pourrait en faire autant. <\/p>\n<p>Il n\u2019est pas rare encore aujourd\u2019hui, alors que la r\u00e9volution c\u00e9zannienne, l\u2019invention du cubisme ou du fauvisme ont plus d\u2019un si\u00e8cle, qu\u2019on s\u2019offusque ou s\u2019\u00e9trangle \u00e0 la vue d\u2019un Matisse, d\u2019un Picasso, d\u2019un Miro, n\u2019y voyant qu\u2019enfantillages ou provocations faciles, d\u00e9cr\u00e9pitude morale, fumisterie, sympt\u00f4me pathologique, s\u00e9nilit\u00e9 pr\u00e9coce. Ici \u00e7a bave, l\u00e0 les traits sont brusques, les corps grossi\u00e8rement charpent\u00e9s, d\u00e9structur\u00e9s, mal finis, toutes ces fantaisies semblent gratuites, \u00e9lucubrations semblables \u00e0 celles des fous, des d\u00e9lirants. <\/p>\n<p>Car en v\u00e9rit\u00e9, la modernit\u00e9 se caract\u00e9rise par une discontinuit\u00e9 dans le jugement de go\u00fbt, les canons. Un d\u00e9gagement. Une remise en question des crit\u00e8res \u00e9tablis comme on pourrait dire des r\u00e8gles du jeu. Un contre-pied, une subite embard\u00e9e ou prise de libert\u00e9.<br \/>\nLa perspective lin\u00e9aire, le model\u00e9, les proportions, l\u2019harmonie des couleurs, l\u2019\u00e9loquence des sujets apparaissent au moderne comme autant d\u2019arbitraires ou de conventions qu\u2019il n\u2019entend pas se voir impos\u00e9es par principe ou habitude ; qui ne font plus n\u00e9cessairement crit\u00e8re. Qui ne lui font plus particuli\u00e8rement envie. Violence pour qui juge que ce sont l\u00e0 des choses naturelles et naturellement souhaitables ! Faute de go\u00fbt, errances du jugement, mais aussi faute morale.<br \/>\nEt en effet il a quelque chose de l\u2019enfant qui questionne les \u00e9vidences, apposant un \u00ab pourquoi \u00bb \u00e0 chaque \u00e9tat de fait et auquel les parents d\u00e9sempar\u00e9s finissent souvent, faute d\u2019argument d\u00e9finitif, par r\u00e9pondre \u00ab parce que c\u2019est comme \u00e7a \u00bb. <\/p>\n<p>Mais au moderne comme \u00e0 l\u2019enfant indocile on ne le fait pas. Il remarque et bient\u00f4t il affirme qu\u2019il est des choses qu\u2019il aime contre le go\u00fbt commun et au contraire des beaut\u00e9s pr\u00f4n\u00e9es qui l\u2019ennuient et le lassent. Qu\u2019il ne voit pas d\u2019objectives raisons d\u2019exiger du jugement et des go\u00fbts de certains fussent-ils majoritaires, qu\u2019ils soient \u00e9tendus \u00e0 tous et consid\u00e9r\u00e9s comme les seuls l\u00e9gaux. Qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re \u00ab les peintures idiotes, dessus de portes, d\u00e9cors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires \u00bb aux chef-d \u2019\u0153uvres de l\u2019Acad\u00e9mie. Ou avoue passer \u00ab comme un fou dans les salles glissantes des mus\u00e9es. \u00bb Que c\u2019est \u00e0 lui d\u2019\u00e9tablir les crit\u00e8res de son go\u00fbt.<br \/>\nIl ne voit pas bien pourquoi dans un monde qui change \u00e0 chaque g\u00e9n\u00e9ration et m\u00eame de plus en plus vite \u00e0 l\u2019or\u00e9e du XXe si\u00e8cle, les attentes esth\u00e9tiques ne devraient pas conna\u00eetre des emballements similaires.<br \/>\nA l\u2019\u00e9rotisation d\u2019esclaves orientales ou de nymphes antiques laborieusement mises en gloire sous la soie des pinceaux contenus pas la temp\u00e9rance apollinienne on ose pr\u00e9f\u00e9rer le temp\u00e9rament excessif d\u2019un Van Gogh, les stridences de Kirchner, le gros rire grotesque de je ne sais quel autre ou les m\u00e9caniques et architectures de l\u2019industrie, tubulures, taules rivet\u00e9es, tors d\u2019une h\u00e9lice. <\/p>\n<p>C\u2019est que la modernit\u00e9 c\u2019est un ensemble de faits. Des d\u00e9couvertes scientifiques, des progr\u00e8s techniques, de nouveaux r\u00e9cits. On d\u00e9couvre l\u2019art pari\u00e9tal, l\u2019exotisme fascinant et quelque peu inqui\u00e9tant aussi parfois des productions d\u2019Oc\u00e9anie et d\u2019Afrique. On d\u00e9couvre l\u2019adaptation et la s\u00e9lection naturelle, l\u2019atome, la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, la radiographie, l\u2019inconscient freudien et quantit\u00e9s d\u2019autres choses.<br \/>\nL\u2019homme de Vitruve bien centr\u00e9 dans son cercle apparait comme une chim\u00e8re narcissique. La v\u00e9rit\u00e9 est semble-t-il plus tortueuse, plus baroque.<br \/>\nEn adoptant un d\u00e9centrement ethnologique, il s\u2019av\u00e8re \u00e0 y regarder de pr\u00e8s que les silhouettes hi\u00e9ratiques d\u2019\u00c9gypte, leurs \u00e9tonnantes contorsions, leur plan\u00e9it\u00e9, l\u2019absence de perspective ne sont pas tant la marque d\u2019un primitivisme, d\u2019incomp\u00e9tences, d\u2019une forme d\u2019infantilit\u00e9, que la manifestation esth\u00e9tique d\u2019une pens\u00e9e, d\u2019une id\u00e9ologie, de crit\u00e8res particuliers.<br \/>\nLa complexit\u00e9 de certains masques africains invalide la th\u00e8se d\u2019incomp\u00e9tences techniques qui expliquerait des effets caricaturaux, une sch\u00e9matisation qui les distingue si radicalement de la statuaire grecque. Et entre les bronzes Ife et l\u2019argile chamott\u00e9e des Nok, les masques Fang ou Igbo, ce qui semble s\u2019affirmer c\u2019est moins un t\u00e2tonnement aveugle en qu\u00eate d\u2019une \u00ab grecquit\u00e9 \u00bb que l\u2019affirmation renouvel\u00e9e et vigoureuse d\u2019une identit\u00e9 ethnique singuli\u00e8re. <\/p>\n<p>Tout porte \u00e0 croire que chaque culture s\u2019est forg\u00e9e et entretenue en adoptant, en privil\u00e9giant une certaine perspective. Et que celles-ci sont multiples, quoiqu\u2019en pr\u00e9tendent les tenant d\u2019un beau universel.<br \/>\nOn se rappelle Montaigne \u00ab Or, je trouve, pour revenir \u00e0 mon propos, qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, \u00e0 ce qu&rsquo;on m&rsquo;en a rapport\u00e9, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n&rsquo;est pas de son usage ; comme de vrai il semble que nous n&rsquo;avons autre mire de la v\u00e9rit\u00e9 et de la raison que l&rsquo;exemple et id\u00e9e des opinions et usances du pays o\u00f9 nous sommes. L\u00e0 est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. \u00bb<\/p>\n<p>Consid\u00e9rant la sp\u00e9cialisation des esp\u00e8ces, il apparait comme stupide d\u2019\u00e9valuer le poisson par exemple sur le crit\u00e8re de la bip\u00e9die. Ou l\u2019homme sur ses comp\u00e9tences natatoires. Et l\u2019on a mis quelque temps semble-t-il \u00e0 consid\u00e9rer que chaque \u00eatre vivant \u00e9tait adapt\u00e9 \u00e0 son milieu. L\u2019homme n\u2019\u00e9tant qu\u2019une possibilit\u00e9 et non un id\u00e9al juch\u00e9 en haut de sa pyramide en regard duquel le reste du vivant n\u2019\u00e9tait qu\u2019un parterre d\u2019avortons, de d\u00e9class\u00e9s, d\u2019\u00e9bauches mal finies.<br \/>\nDe m\u00eame, envisager d\u2019\u00e9valuer toutes formes d\u2019art en fonctions de crit\u00e8res uniques sp\u00e9cifiques \u00e0 une culture, \u00e0 une \u00e9poque, est tout d\u2019abord la marque d\u2019un ethnocentrisme pr\u00e9somptueux, d\u2019un biais na\u00eff, mais s\u2019av\u00e8re \u00e9galement tout \u00e0 fait inop\u00e9rant.<br \/>\nR\u00e9clamer d\u2019une sand painting aborig\u00e8ne qu\u2019elle adopte les crit\u00e8res esth\u00e9tiques de la miniature persane en plus d\u2019\u00eatre une requ\u00eate \u00e9trange, rend aveugle aux sp\u00e9cificit\u00e9s, au charme, aux r\u00e9ussites aborig\u00e8nes. Juger comme d\u00e9fectueuses les distorsions hallucin\u00e9es des figures du Greco par rapport \u00e0 la temp\u00e9rance de Poussin, du manque de corps des silhouettes de Botticelli compar\u00e9 \u00e0 la haute p\u00e2te de Rembrandt est comme reprocher \u00e0 la banane que son \u00e9tirement l\u2019\u00e9loigne assez consid\u00e9rablement de la rondeur de la pomme.<br \/>\nDe m\u00eame, s\u2019\u00e9tonner, voir se r\u00e9volter que l\u2019art moderne diff\u00e8re singuli\u00e8rement de l\u2019art classique ou disons que l\u2019on ne retrouve pas chez Soutine la ligne et le galbe des \u00e9ph\u00e8bes ariens, le sfumato de De Vinci, la rigueur perspective de Mantegna, c\u2019est lui reprocher d\u2019\u00eatre ce qu\u2019il est en pr\u00e9jugeant de ce qu\u2019il devrait \u00eatre. C\u2019est se trouver embarrass\u00e9 par les alternatives, les bifurcations, la franche h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 des formes et des esth\u00e9tiques.<br \/>\nC\u2019est reprocher \u00e0 quantit\u00e9 d\u2019\u0153uvres, de courants, d\u2019\u00e9coles leur insoumission \u00e0 un canon unique d\u00e9riv\u00e9 du m\u00e9tissage gr\u00e9co-romain. Leur singularit\u00e9, leur autonomie.<br \/>\nAu nom de quoi ? D\u2019une pr\u00e9suppos\u00e9 v\u00e9rit\u00e9 ? D\u2019un bon go\u00fbt, d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 revendiqu\u00e9s ?  D\u2019un arbitraire bon sens ? D\u2019un caprice ? D\u2019une affirmation narcissique ? D\u2019un hypoth\u00e9tique consensus ? D\u2019une artificielle norme ?<br \/>\nOu sans doute parce que la complexit\u00e9 inqui\u00e8te quelque chose de l\u2019ego. Parce que le relatif effraie celui qui entend juger de tout l\u00e9galement depuis sa personne, son \u00ab bon sens \u00bb qu\u2019il n\u2019envisage pas ne pas pouvoir g\u00e9n\u00e9raliser et \u00e9tendre comme \u00ab sens commun \u00bb. <\/p>\n<p>En l\u2019absence d\u2019un cahier des charges, d\u2019un r\u00e8glement, de principes immuables \u00e9dict\u00e9s par une divinit\u00e9 paternaliste qui nous seraient tomb\u00e9s du ciel et auxquels nous devrions nous soumettre, ne pouvons-nous pas consid\u00e9rer sagement que toute latitude est laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019appr\u00e9ciation de chacun ? Qu\u2019il est en v\u00e9rit\u00e9 des beaut\u00e9s diverses. Et que l\u2019art r\u00e9pond \u00e0 des usages, des consid\u00e9rations changeantes selon o\u00f9 que l\u2019on regarde dans l\u2019espace et dans le temps.<br \/>\nSi l\u2019art donc n\u2019a \u00e0 priori pas de forme sp\u00e9cifique et ne r\u00e9pond pas \u00e0 des crit\u00e8res esth\u00e9tiques universaux et intangibles. Les crit\u00e8res pour le juger seront relatifs, subjectifs, possiblement changeants. Il en est comme des formes de vie, de l\u2019humanit\u00e9 dans ses diff\u00e9rentes variantes, ses m\u00e9tissages, en d\u00e9plaise aux racistes. <\/p>\n<p>On consid\u00e8rera comme un terreau fertile que l\u2019art s\u2019int\u00e9resse \u00e0 la sensation et \u00e0 l\u2019intellect, \u00e0 l\u2019intime et \u00e0 l\u2019histoire, \u00e0 la forme comme \u00e0 la politique, \u00e0 l\u2019immat\u00e9riel, \u00e0 l\u2019invisible comme au plus concret, \u00e0 la beaut\u00e9 comme \u00e0 la laideur, \u00e0 ses propres conditions d\u2019advenue, \u00e0 ses hypoth\u00e8ses comme \u00e0 son histoire, au lyrisme comme \u00e0 la retenue, aux mythes comme aux sciences. On appr\u00e9ciera de le trouver parfois convenu dans ses formes, familier, parfois \u00e9tonnant, vecteur de d\u00e9rangement ou de perplexit\u00e9.<br \/>\nCe sont l\u00e0 questions esth\u00e9tiques dira-t-on, mais ne peut-on s\u2019accorder sur l\u2019ars qui, racine commune de l\u2019artiste et de l\u2019artisan, exige comp\u00e9tence, savoir-faire ? <\/p>\n<p>On pr\u00e9juge parfois que, s\u2019affranchissant \u00e0 certaines occasions des exigences classiques, l\u2019art moderne fait fi du m\u00e9tier. Qu\u2019il est une fa\u00e7on d\u2019instituer l\u2019amateurisme.<br \/>\nC\u2019est chose plus d\u00e9licate en v\u00e9rit\u00e9. Les artistes modernes en particulier ont eu la r\u00e9v\u00e9lation, se penchant sur les productions na\u00efves, populaires, enfantines, primitives, consid\u00e9rant les accidents, les \u00e9bauches, les travaux de recherche et de fantaisie, de d\u00e9lassement, d\u2019y trouver mille particularit\u00e9s esth\u00e9tiques, expressives susceptibles d\u2019enrichir leur palette, leur gamme, leur grammaire. Autant d\u2019issues, de chemins buissonniers, de bizarreries enthousiasmantes, exotiques. Ils ont d\u00fb d\u00e9sapprendre quelques poncifs pour apprendre une souplesse nouvelle, des gestes et des fa\u00e7ons. S\u2019essayer \u00e0 d\u2019autres perspectives comme un explorateur d\u00e9friche son chemin dans la jungle. Et il est l\u00e0 si on s\u2019y penche un peu consciencieusement un m\u00e9tier avec ses exigences tout aussi maniaques dans la recherche d\u2019une certaine d\u00e9sinvolture, de ressorts expressifs, de structures t\u00e9nues, d\u2019\u00e9chos sensibles ou conceptuels que celui des anciens. Un m\u00e9tier de bricoleur avec ses astuces, son intelligence pratique, ses savoir-faire.<br \/>\nOn se souvient l\u2019anecdote d\u2019Apelle ne parvenant \u00e0 repr\u00e9senter avec le mouvement vrai l\u2019\u00e9cume \u00e0 la gueule d\u2019un cheval et qui de rage y jeta l\u2019\u00e9ponge qui lui serait \u00e0 nettoyer ses pinceaux. Du hasard heureux qui sauva l\u2019ouvrage, rempla\u00e7ant le m\u00e9tier qui se voyait trop par un autre m\u00e9tier incluant l\u2019al\u00e9atoire, l\u2019accident (il n\u2019est pas si ais\u00e9 de jeter une t\u00e2che juste, int\u00e9ressante, ample et expressive). <\/p>\n<p>Il est en v\u00e9rit\u00e9 souvent plus simple de s\u2019engager par exemple dans un travail mim\u00e9tique scrupuleux, guid\u00e9 par une forme de m\u00e9canique simple, un peu de m\u00e9tier, de patience, mettant du bleu l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on voit du bleu, reprenant si n\u00e9cessaire la courbe ou la longueur d\u2019un bras d\u2019apr\u00e8s un mod\u00e8le que d\u2019inventer intuitivement un vocabulaire singulier, des accords inou\u00efs, d\u2019imaginer des principes, des dispositifs qui ne s\u2019appuient que sur le sentiment et des exigences indicibles. Plus simple de se soumettre \u00e0 une r\u00e8gle, de suivre une recette \u00e9prouv\u00e9e, que de s\u2019aventurer \u00e0 l\u2019inventer chemin faisant, attentif aux clich\u00e9s, aux r\u00e9flexes, \u00e0 la masse consid\u00e9rable de bifurcations possibles qui se d\u00e9busquent si on s\u2019y montre attentif, disponible. Se laisser surprendre. Composer avec ce qui advient. <\/p>\n<p>A vrais dire, les classiques eux-m\u00eames avaient entrevu les possibilit\u00e9s enthousiasmantes de la touche libre, de l\u2019abstraction, du far presto voir de l\u2019inachev\u00e9, les r\u00e9jouissances du grotesque, de la caricature, le plaisir de peindre des difformit\u00e9s, le d\u00e9lire hallucin\u00e9 de r\u00eaves fi\u00e9vreux, le pouvoir de l\u2019embrasement des couleurs.<br \/>\nEt les modernes, quelles que radicales aient \u00e9t\u00e9 leurs prises de libert\u00e9 depuis l\u2019autorit\u00e9 conquise \u00e0 la Renaissance jusqu\u2019\u00e0 l\u2019affirmation du romantisme, n\u2019ont pas cess\u00e9 de regarder par-dessus leur \u00e9paule, de se r\u00e9f\u00e9rer aux artistes du pass\u00e9, de combiner h\u00e9ritage et innovations.<br \/>\nIl est souvent peu pertinent de voir l\u00e0 uniquement opposition, alternative. <\/p>\n<p>Picasso quelques soient ses audaces, son app\u00e9tit, ses capacit\u00e9s d\u2019invention, n\u2019avait pas grand d\u00e9sir d\u2019abstraction. Mondrian, Kandinsky firent le chemin inverse, \u00e9purant jusqu\u2019\u00e0 abandonner tout sujet indentifiable. Matisse, \u00e0 la recherche d\u2019\u00e9vidence, d\u2019une franchise et d\u00e9sinvolture quasi enfantines, d\u00e9coratives, travaillait ses compositions avec une rigueur maniaque, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 d\u00e9placer une pomme sur un buffet de deux centim\u00e8tres pour donner \u00e0 l\u2019ensemble plus d\u2019innocence encore.<br \/>\nMonet, se d\u00e9lestant du dessin, du fini, laissant ici et l\u00e0 les traces de l\u2019\u0153uvre en train de se faire, de la mat\u00e9rialit\u00e9 de la toile ou de la peinture, tirant profit de l\u2019expressivit\u00e9 de la t\u00e2che, d\u00e9ploie le magistral cycle de ses Nymph\u00e9as, ses impressions se manifestant parfois en d\u2019abstraites modulations.<br \/>\nEn v\u00e9rit\u00e9 est moderne quiconque se demande quand il cr\u00e9e : \u00ab et pourquoi pas comme \u00e7a ? \u00bb Et si Baudelaire parlait de l\u2019art comme \u00ab l\u2019enfance retrouv\u00e9e \u00e0 volont\u00e9 \u00bb, il entendait par l\u00e0 une capacit\u00e9 d\u2019\u00e9merveillement, une curiosit\u00e9, mais aussi la recherche d\u2019exp\u00e9riences, l\u2019indocilit\u00e9. Une inclinaison, alors que l\u2019on vous d\u00e9fend ou d\u00e9conseille de faire quelque chose, \u00e0 d\u00e9velopper \u00e0 proportion une irr\u00e9pressible envie d\u2019essayer quand m\u00eame ; pour voir. <\/p>\n<p>Moderne celui ou celle qui s\u2019aventura \u00e0 distordre ou d\u00e9construire la figure, \u00e0 l\u2019\u00e9vacuer. Moderne aujourd\u2019hui celui ou celle qui y revient en connaissance de cause. Modernit\u00e9 ce \u00ab pourquoi pas \u00bb, cet \u00ab essayons cela \u00bb, ce \u00ab et apr\u00e8s tout \u00bb, cet enthousiasme pour tout ce qui rel\u00e8ve, aussi minusculement soit-il, de l\u2019aventure. Scrute ce que l\u2019habitude d\u00e9polit, ce que l\u2019\u00e9vidence ne remet plus en cause. Les opinions et les croyances. Le confort. <\/p>\n<p>Image : Lolo l&rsquo;\u00e2ne, (dit Joachim-Rapha\u00ebl Boronali), Et le soleil s&rsquo;endormit sur l&rsquo;Adriatique, 1910.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab L\u2019\u0153uvre d\u2019art est un objet difficile \u00e0 ramasser. \u00bb Cocteau \u00ab La surface peinte \u00e0 ses lois qui ne sont pas celles du monde. \u00bb Philippe Comar \u00ab Plus de housses sur les objets, ni de capotes anglaises sur les id\u00e9es. \u00bb Ren\u00e9 Crevel \u00ab L&rsquo;on adresse tous les jours cent reproches \u00e0 la [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8365,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8364","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8364","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8364"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8364\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8368,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8364\/revisions\/8368"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8365"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8364"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8364"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8364"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}