{"id":8380,"date":"2026-04-03T10:36:22","date_gmt":"2026-04-03T09:36:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/?p=8380"},"modified":"2026-04-03T10:36:22","modified_gmt":"2026-04-03T09:36:22","slug":"la-matiere-rembrandt","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/la-matiere-rembrandt\/","title":{"rendered":"La mati\u00e8re Rembrandt"},"content":{"rendered":"<p><em>\u00ab\u00a0Vieillir, c&rsquo;est se retirer progressivement du monde des apparences.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nGoethe<\/p>\n<p>Face \u00e0 beaucoup d\u2019\u0153uvre figuratives on peut, comme Diderot se penchant sur les natures mortes de Chardin, r\u00e9sumer sa premi\u00e8re exp\u00e9rience en disant leur sujet. Napol\u00e9on franchissant les Alpes, Monsieur Bertin, une timbale en argent, des biscuits dont le naturel fait s\u2019exclamer : \u00ab C\u2019est que ce vase de porcelaine est de la porcelaine ; c\u2019est que ces olives sont r\u00e9ellement s\u00e9par\u00e9es de l\u2019\u0153il par l\u2019eau dans laquelle elles nagent ; c\u2019est qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 prendre ces biscuits et les manger, cette bigarade l\u2019ouvrir et la presser, ce verre de vin et le boire, ces fruits et les peler, ce p\u00e2t\u00e9 et y mettre le couteau. \u00bb<br \/>\nL\u2019\u0153uvre tardive de Rembrandt suscite un regard diff\u00e9rent. \u00ab Ce sont des couches \u00e9paisses de couleur appliqu\u00e9es les unes sur les autres et dont l\u2019effet transpire de dessous en dessus. D\u2019autres fois, on dirait que c\u2019est une vapeur qu\u2019on a souffl\u00e9e sur la toile. (\u2026) On n\u2019entend rien \u00e0 cette magie. \u00bb pourrait-on dire en d\u00e9tournant l\u2019encyclop\u00e9diste.<br \/>\nC\u2019est d\u2019abord de peinture qu\u2019il s\u2019agit. Comment une manche se sculpte \u00e0 coups de taloche, ou un visage \u00e9merge sous d\u2019\u00e9pais emp\u00e2tements tandis qu\u2019un large et gras coup de brosse sans d\u00e9dire ce qu\u2019il est, sugg\u00e8re quelques affinit\u00e9s \u00e9tonnantes et presque malicieuses avec un bonnet. C\u2019est le dos du pinceau qui, comme un stylet, \u00e9crit dans la p\u00e2te, joyeusement.<br \/>\nSim\u00e9on avec l\u2019enfant J\u00e9sus au temple, toile de 1669 : rien n\u2019est plus loin du dessin colori\u00e9. Plus aucun contour. Des figures mont\u00e9es dans la mati\u00e8re, tout juste parvenues \u00e0 se former depuis une boue primitive et ombreuse, toutes vibrantes d\u2019\u00eatre sculpt\u00e9es au couteau et qui fraternisent avec les murs l\u00e9preux de fresques \u00e9paissies de suie ou poudreuses de salp\u00eatre, avec \u00ab l\u2019admirable tremblement du temps \u00bb qui adoucit les figures dans la derni\u00e8re p\u00e9riode du Titien. Ce Titien dont Vasari \u00e9crit que les derni\u00e8res \u0153uvres sont ex\u00e9cut\u00e9es \u00ab avec des traits audacieux et bross\u00e9s rapidement avec un mouvement ample, voire grossier du pinceau, \u00e0 tel point que de pr\u00e8s, on ne voit pas grand-chose \u00bb.<br \/>\nLes l\u00e9gendes vous disent : La fianc\u00e9e juive ou Portrait de famille. Mais sous quelques visages effectivement \u00e9mergeant in extremis du tumulte, dans les braises que le peintre tisonne, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 le Frenhofer du Chef d\u2019\u0153uvre inconnu, \u00ab couleurs confus\u00e9ment amass\u00e9es qui forment une muraille de peinture \u00bb. Sous les mots de Balzac on entend le vieil hollandais : \u00ab vois comme, par une suite de touches et de rehauts fortement emp\u00e2t\u00e9s, je suis parvenu \u00e0 accrocher la v\u00e9ritable lumi\u00e8re et \u00e0 la combiner avec la blancheur luisante des tons \u00e9clair\u00e9s ; et comme, par un travail contraire, en effa\u00e7ant les saillies et le grain de la p\u00e2te, j\u2019ai pu, \u00e0 force de caresser le contour de ma figure noy\u00e9 dans la demi-teinte, \u00f4ter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019id\u00e9e de dessin \u00bb. C\u2019est au bord de cette folie que l\u2019on entre en peinture, dans le paysage qui se fait librement, ne consentant \u00e0 la lisibilit\u00e9 que dans un dernier compromis, mais jouissant en v\u00e9rit\u00e9 d\u2019emp\u00e2tements et de glacis, de touches, racles et frottis, badigeons et rehauts.<br \/>\nBient\u00f4t ce seront Frank Auerbach, Willem De Kooning, Eug\u00e8ne Leroy et m\u00eame De Stael ou Tal Coat qui s\u2019aventureront l\u00e0 sur ces rivages d\u00e9gag\u00e9s des conventions o\u00f9 la peinture s\u2019exhausse, s\u2019exhale, s\u2019exalte et jouit d\u2019elle-m\u00eame. Dans la Femme se baignant dans la rivi\u00e8re d\u00e9j\u00e0, en 1654, l\u2019agencement des coups de brosse conversant intimement avec les viscosit\u00e9s de l\u2019huile tiraient le linge vers les sensualit\u00e9s de la mati\u00e8re s\u2019autonomisant en s\u2019offrant l\u2019espace de jeu d\u2019une sorte de tableau dans le tableau. Ce que l\u2019amateur, jugeant par le d\u00e9tail a coutume d\u2019appeler comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une pi\u00e8ce de boucherie, un beau morceau de peinture. L\u2019autoportrait aux deux cercles de 69, la Lucr\u00e8ce de 66, les figures de d\u00e9litant dans la lumi\u00e8re du Serment de Claudius Civilis, L\u2019autoportrait en Zeuxis, Le b\u0153uf \u00e9corch\u00e9 de 55 l\u2019insinuaient d\u00e9j\u00e0. La mort de Saskia, la faillite, le d\u00e9classement, cette sorte de d\u00e9rive et de marginalisation qui marquent la derni\u00e8re partie de la vie du peintre sont-ils les secousses qui aboutiront \u00e0 sa singularit\u00e9 artistique ? Ou sont-ils les sympt\u00f4mes d\u2019une affirmation progressivement plus marqu\u00e9e, plus assum\u00e9e, d\u2019une forme de libert\u00e9 vive, socialement suicidaire qui ferait de Rembrandt un pr\u00e9curseur de l\u2019artiste romantique, boh\u00e9mien, d\u00e9laissant l\u2019anecdote pour le temp\u00e9rament, la sensualit\u00e9 ; \u00e0 la poursuite de sa \u00ab petite sensation \u00bb, ne cherchant \u00ab pas les honneurs mais la libert\u00e9 \u00bb, d\u00e9laissant les commandes pour fouiller des choses \u00e9tranges et vastes. La lumi\u00e8re et l\u2019ombre, la pr\u00e9sence pensive, la chair, l\u2019alchimie baudelairienne d\u2019une peinture \u00ab o\u00f9 la pri\u00e8re en pleurs s&rsquo;exhale des ordures, et d&rsquo;un rayon d&rsquo;hiver travers\u00e9 brusquement \u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Vieillir, c&rsquo;est se retirer progressivement du monde des apparences.\u00a0\u00bb Goethe Face \u00e0 beaucoup d\u2019\u0153uvre figuratives on peut, comme Diderot se penchant sur les natures mortes de Chardin, r\u00e9sumer sa premi\u00e8re exp\u00e9rience en disant leur sujet. Napol\u00e9on franchissant les Alpes, Monsieur Bertin, une timbale en argent, des biscuits dont le naturel fait s\u2019exclamer : \u00ab C\u2019est [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":5,"featured_media":8381,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_et_pb_use_builder":"","_et_pb_old_content":"","_et_gb_content_width":"","footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-8380","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8380","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=8380"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8380\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8382,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/8380\/revisions\/8382"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media\/8381"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=8380"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=8380"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lironjeremy.com\/lespasperdus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=8380"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}