« Là où à lieu ». Mais ne saurait mieux définir quand on sait l’étendue des moments, des espaces et des situations où se loge le travail et parfois même sans qu’on sache. Quelle place tient-il aujourd’hui l’atelier dans nos pratiques contemporaines, sauf à en élargir la fenêtre, les contours ? On sait par quelques témoignages historiques pour les écrivains les marches qui génèrent ces modes de pensées libres nécessaires à la création, les « rêveries du promeneur solitaire » et puis les petits carnets pour noter « ce qui s’atteint d’aventure » quand bien même le livre semble s’écrire à la table de travail, se faire dans le bruit de machines de l’imprimerie. Sans parler d’aujourd’hui comme les moyens techniques déplacent les gestes de leurs lieux dédiés, en inventent de nouveaux qui imposent d’éclater les images archétypées – comment en serait-il autrement du sculpteur, du peintre ? Ce « là où à lieu » est multiple, étagé et dispersé dans l’espace et le temps. Pour peu on pourrait croire que l’atelier est une chose du passé, exténuée par la délocalisation des pratiques. N’empêche – les archétypes portent en eux leur fond de vérité, ne serait-ce que parce que la généalogie détermine. Là où l’on rêve ou griffonne, les recherches que l’on fait sur l’ordinateur ou quand se détournant une fraction de seconde d’une conversation, on recule en soi une sensation ou une intuition, s’érige autour de soi une idée d’atelier. Atelier signifie alors cette hétérotopie telle que développée par Foucault. Une hétérotopie mobile. Jusqu’à ce que, comme les oracles retournent du ciel en terre l’espace du temple, ce lieu d’attente vigilante, cette vigie intérieure, cette disposition s’accorde à quelque architecture imaginaire qui lui serait favorable. La pensée, la main, suspendues, attendent leur atelier.
Ce serait là alors celui qui hante la peinture de Gilles Elie depuis plusieurs années. Le frère de cette « chambre à soi » si nécessaire à Virginia Woolf, propice à l’écoute de soi et du monde ou de comment l’un passe à travers l’autre. Le lieu où viendraient se rassembler idéalement les intuitions, les sensations, les amorces éparses dans le développé de nos vies.
Dans cet horizon, objet de fantasme, l’atelier de Gille Elie s’accorde à son imaginaire, à ses désirs. Vaste volume clair et lumineux, il a les murs disponibles comme des écrans de projection et une verrière qui raconte son passé industriel – éléments naturaliste qui dit l’histoire qui pourrait tout aussi bien être une allégorie de l’inspiration, comme une percée lumineuse dans un crâne. Mais par un double investissement, il est aussi le lieu où la transfiguration à lieu, le creuset alchimique. Par un effet de métonymie, l’atelier est le lieu de la peinture, il est la peinture elle-même. La toile écru joue à la surface, révélant le support, le naturalisme des volumes se retourne vers le plan pour y faire discrètement jouer ses géométries. Tout, à la surface, est rigoureusement, sobrement et malicieusement ajusté, la peinture, à travers la figuration révélant comme elle est à elle-même son propre sujet.
Ce jeu de désirs se retrouve aussi dans sa série de galeries apparaissant toujours de l’extérieur, fragments dans l’œil entravés dans un jeu de lignes, grilles aux motifs compliqués, comme inaccessibles, surgissant partiellement et comme en réserve à travers une foule d’empêchements. La grammaire qui se développe ici témoigne d’un questionnement de la fabrique du regard. L’évidence ou la sobriété du motif, de la manière sont travaillés par une pensée qui les gonfle d’une certaine tension narrative.
De l’intime à la sphère publique, de la disponibilité à la reconnaissance, atelier et galerie racontent les jalons de la vie d’artiste qu’ils disent comme un autoportrait psychologique en même temps qu’ils s’énoncent incidemment comme le lieu de l’exercice de la peinture comme regard questionnant sa propre machinerie.
Plus largement encore, on trouve dans toutes les toiles de Gilles Elie où l’allégorie le partage à l’anecdote quelque chose d’un empêchement, une butée à l’évidence. Quelque chose de nu qui fait écho au vertige des flux et des mouvements, des images possibles, de celles qui nous percutent inlassablement et sans doute aussi de l’espace que chaque objet génère, cet ensemble de champs dans lesquels toutes les choses sont prises. Une naïveté qui appelle celle des enfants questionnant ce que les adultes ne questionnement plus. Et dont l’arme, à l’instar du philosophe cynique parcourant la ville, lanterne à la main, « cherchant un homme », est cette affirmation franche qui trouble les acquis de l’habitude.
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