au jour le jour décider des mouvements

« Comment vivre sans inconnu devant soi ? », écrit quelque part René Char. Et je me rappelle cette phrase à cause du sentiment que devant moi se profile quelque chose de bien moins aventureux que je ne le voudrais. Bien sur, cet horizon aura sa part d’inconnu, nécessairement. Mais cette part jouera dans un espace étroit en grande part déterminé, comme si on pouvait poser en un geste la vie qui sera la notre sans frémir. Dire : voilà, de cette diversité, de ces possibles, je retire ça et ses alentours, ce sera pour moi le moins mauvais à tout prendre. Bien sur chaque choix nous engage bien plus qu’on ne le voudrait et c’est comme d’accrocher derrière soi des objets lourds, des charges. Oui, prendre en charge quelque chose, se charger de mener sa vie et puis charger la mule. Jusqu’à immobilisation. Planter la mule, son regard hébété de ne plus voir avancer le paysage, de ne plus le pousser du front, de lancer sans plus d’effet le regard, vieux grappin pour amener le monde à soi. Les obligations du métier règleront votre vie à votre place, vous fournissant les couloirs, les cloisons, les horaires strictes qui détermineront depuis où et vers où courir. Remuer, s’agiter, brûler des calories, mais jamais plus bouger vraiment, jamais s’évader, s’évader vraiment, sans arrière pensée, sans calcul. S’évader passionnément de ces évasions lyriques. On avait cru que c’était possible de dessiner rêveusement des lignes d’erre à la surface du globe. Au lieu de ça, signer et laisser dans un même geste une part de nous même, peut-être la plus précieuse, afin de gagner l’autre, de l’entretenir. De s’assurer un toit, une table. S’user à maintenir un peu d’espace pour quelques mouvements. Le plus gênant peut-être c’est toute l’encombrement que ça induit – les obligations – et qui fait comme entraver l’horizon, vous étouffer. Cette saturation d’image, d’objets mouvants, de mouvements même. Ce fractionnement du temps. Ne plus sentir le vide qui vous pose, vous appelle, sa vaste disponibilité. Rêver d’un monde sans trame, sans heures. Pour s’y coucher dessus les bras grand écartés, pour le marcher sans trêve. Etre toujours dans l’effort hâtif de sortir du tumulte, pris dans des pensées brouillonnes, collées aux yeux. Ne pas pouvoir laisser monter en soi le désir du monde à la faveur d’un désœuvrement, d’un ennui, parce qu’on en est déjà gavé, écœuré, encollé. Besoin de vide longtemps, de contemplation, de rêverie plus que de réflexion. De pouvoir au jour le jour décider des mouvements de sa vie.

10 Commentaires

  1. HK/LR

    commentaire-écho en photo sur
    http://noniouze.blogspot.com/
    (je me suis permis de vous « emprunter » la photo et de la « retoucher »

  2. frasby

    Un très beau billet, vraiment …

  3. thomas

    J’aime le caillou propre de ton écriture collègue myrthidien. Je vois de la craie blanche, brute, et un ciel bien bleu.

  4. pop corn

    >HK/LR, merci de l’écho, vous avez retiré l’alentour déjà morne pour y ajouter la tourmente.
    >merci
    >merci. pas encore lu le Hopper City, (l’était épuisé sur le dernier stand) faudra m’en dédicacer un…

  5. HK/LR

    « hopper city » je ne l’ai pas écrit je l’ai juste « recommandé »
    c’est Thomas Vinau qui s’t est collé !
    son adresse
    http://etc-iste.blogspot.com/

  6. pop

    pas de méprise, je répondais aux trois commentaires dont justement celui de thomas.

  7. Valérie

    Hantise de l’existence fixée, Michel Onfray: « Parce que la fixation me rappelle l’état de l’insecte épinglé sur un bouchon de liège, ailes écartés, abdomen perforé, tête relevée vers l’azur malgré les yeux vides et pour la raison qu’il y a de la mort dans cette posture crucifiée. »
    Aïe aïe aïe, sauvons le clinamen, vive Héraclite et ses fleuves infinis.

  8. pop

    ouep! Merci Val’ pour ce commentaire. Hein qu’on avait pas rêvé la vie tout à fait comme on l’aborde. On fait des compromis. Mais ne pas oublier surtout ce qu’on cherchait/voulait/rêvait. Pas finir épinglé.
    Lu cette année un beau livre d’Albane Gellé: « bougé(e) » au Seuil. D’ailleurs j’ai mis une page là dessus sur le blog. Ce soir poésie à la Pardieu.

  9. mira

    René Char un de mes poètes d’amour.
    Je tombe sur toi, les pas perdu,
    adoré ton blog
    « Le poète et le maquis » de RChar
    il y beaucoup de toi
    De…dans, de…hors
    merci pour ce beau dimanche

    mira

  10. Anonymous

    Un beau texte dans lequel tous peuvent se reconnaître,
    Quelque soit son activité professionnelle, qu’il en ait une ou non d’ailleurs,
    Comme un regret accompagné de l’élan à s’en défaire
    librellule