Chronique de l’anachronisme


« L’art est vieux. Et le vieil art est souvent plus neuf que le nouveau. »

Christian Schad

L’anachronisme est une hétérogénéité. Il se caractérise par la cohabitation d’éléments relatifs à des époques distinctes ou encore par le placage de concepts modernes sur des situations anciennes. Il est en quelque sorte au temps ce que l’exotisme est à l’espace, une étrangeté, un sujet d’étonnement, une bizarrerie.
On peut ainsi être anachronique par erreur, par méconnaissance, ou sciemment, dans le but généralement d’insinuer un certain comique.
Dans un sens cela est simple : oublier d’enlever sa montre-bracelet quand on joue dans un péplum c’est trahir la fiction par l’effraction du contemporain.
Prêter à un personnage de jadis un vocabulaire, une réflexion qui n’apparurent historiquement que des années ou des siècles après qu’il ait vécu, c’est trahir ce qui s’énonce et se projette à travers lui.
Parfois pourtant on trouvera des singuliers, des précurseurs, des avant-gardistes, des visionnaires ayant des idées, des façons exotiques, anachroniques, qui seront pour cela quelque fois déifiés, portés au rang de génies par leur postérité, mais aussi bien souvent ostracisés ou jugés sévèrement de leur temps, pris pour fous, pour démoniaques, pêcheurs, excommuniés, condamnés parfois. Il n’est pas sans risque de se distinguer. Galilée s’en souvient, qui ne désignait pas à l’époque un programme de recherche ni une constellation de satellites de géolocalisation. Comme Giordano Bruno. Les impressionnistes furent raillés, tout comme les fauves et les cubistes dont on sait qu’à chaque fois le nom qu’a consigné la postérité était issu d’une moquerie.
Dans l’autre sens du temps aussi, il s’est trouvé des personnes, des communautés pour ne pas embrasser avec le cours des choses et sa loi naturelle certains changements, certains progrès. Anachroniques aussi les dit-on. Nostalgiques, passéistes, rétrogrades, conservateurs, traditionnalistes. Ils vont à rebours, entend-on parfois, du sens de l’histoire. Ou peut-être se sont-ils fichés au milieu du courant, à un endroit qui leur convenaient, refusant de se laisser emporter par un désir qui n’était pas le leur.
En 2020, en France, alors qu’une partie de l’opinion se montre rétive au déploiement de la technologie 5G, le président Macron répond : « La France est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation (…) Oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation » ironisant sur les penseurs de la décroissance et les écologistes soucieux de l’impact de ces technologies « J’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile ! Je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine ». Discours dans lequel on a pu voir la marque d’un dénigrement et d’une condescendance sous-tendus par une pensée néolibérale du type thatchérien : « il n’y a pas d’alternative ». Comme à chaque fois, ce sont les plus nombreux ou les plus puissants qui l’emportent et impriment les changements qui affecteront l’ensemble. De grès ou de force. Adviennent alors, précaires, des zones de retrait, des communautés alternatives, marginales qui ne se reconnaissent pas dans le programme commun et le refusent. Projets politiques et sociaux que certains diront aller dans le sens véritable du progrès, travailler au futur quand d’autres y verrons des résistances anachroniques.

D’autres à vrai dire n’ont pas tellement eu le choix, vivant en marge et comme ils le peuvent, par manque de moyens, par manque d’accès à ce que le progrès a apporté de technologies, de confort, d’infrastructures, de services, de développements.
Un ressortissant d’un grand payé industrialisé s’étonnera en voyageant ou trouvera très pittoresque que certains de ses contemporains n’aient pas accès à l’eau courante, à l’électricité, labourent encore à la force d’animaux de trait, usent encore d’outils primitifs, le renvoyant à un mode de vie a peu près évanoui chez lui depuis plusieurs générations.
Mais encore, un urbain vivant dans une grande ville moderne trouvera tout autant exotique la vie que mène encore une classe précaire rurale ou tout simplement une marge déclassée vivant d’expédients sur long des périphériques comme jadis une faune survivait dans les fossés de la zone le long des murs d’enceinte de Paris.
D’où les oppositions entre une classe éduquée et privilégiée consciente des enjeux écologistes et ayant les moyens de le mettre en œuvre prônant le bio, le véganisme, la déconnexion, l’abandon du véhicule thermique individuel, la décroissance et des populations paupérisées tentant à l’inverse à accéder à la consommation de masse et au confort moderne.

Force est de constater que des mondes coexistent. Et si certains, hyper technologiques, incarnent le visage de l’époque contemporaine avide de progrès et toute tendue avec la concrétisation future de modèles avancés, d’autres leurs sont anachroniques, perpétuant des modes de vie semblables à ceux qui leur précédaient, les métissant occasionnellement en produisant de curieux oxymores, de modernité. D’autres encore, on l’a vu articulent non sans contradictions ou difficultés une hyper-digitalisation et une certaine sobriété qui les fera préférer pour leurs enfants les antiques jouets en bois aux modernes jeux connectés.
Ainsi, dans de nombreuses régions du monde, des hommes et des femmes vivent dans des habitations de bois et paille parfois complétées de taule ondulée, mélangent habits traditionnels et t-shirts floqués de marque, portent des cruches sur la tête le long de routes de terres en ayant dans la poche un smartphone. Des représentants de tribus amazoniennes, qu’un ethnologue venait interroger et qui le recevaient, nus ou presque, armés d’arcs et de flèches au milieu de la jungle pouvaient nommer l’homme qu’il leur présentait sur un moniteur vidéo : Mickael Jackson ! Singulier brassage.

Dans les années 90, en école d’art, se saisir d’une toile pour y représenter sur un mode réaliste, un camarade lisant dans un fauteuil ou un bouquet de fleur déclenchait railleries ou dénigrement, critiques cinglantes ou colère. Pratique jugée d’un autre temps, renvoyant au XIXe siècle, la peinture sur chevalet, à l’huile sur toile, figurative, réaliste cumulait tous les clichés d’un art ringard, anachronique. Un art qui ignorait le sens du temps.
Soit vous étiez un amateur, quelque peu nostalgique, naïf, sans grande prétention ni ambition et on vous regardait avec un attendrissement moqueur en se détournant vite de ces enfantillages. Soit vous étiez jeune étudiant et vous faisait savoir votre retard, votre inculture, votre décalage. Il fallait se renseigner et se défaire de ces vieilles loques pour embrasser le projet moderne. Si vous insistiez, vous étiez jugé indécrottable, stupide, aveugle, voir buté et borné, ou carrément réactionnaire. Anachronique encore : vous vouliez peintre encore à l’orée du XXIe siècle comme on le faisait il y a cent an ou plus, et pourquoi pas non plus venir à l’école à cheval ?

Ces critiques pour partie étaient justifiées. Une bonne partie des étudiants, entrant en école d’art, méconnaissent largement l’art contemporain et à peine moins l’art moderne, cherchant dans l’école à apprendre à dessiner comme Michel-Ange ou Rafael, à peindre comme Monet ou pour les plus audacieux, comme Van Gogh. Et il est vrai, l’histoire du XXe siècle ouvre un monde d’esthétiques, de pratiques, de formes, de propos fascinant qu’il serait dommage d’ignorer ou de méjuger. Il témoigne de mouvements de libération, d’aventure dont l’art a été le laboratoire, l’incarnation. En art des gens se sont battus comme en politique des droits ont été acquis.
Alors à ceux et celles qui ont lutté pour faire accepter l’art abstrait, qui ont fomenté la pagaille de Dada, le surréalisme, l’art informel, l’art relationnel ; qui ont comme ouvert les portes jusque là verrouillées du château, fait regarder l’art des aliénés et des enfants, celui des lointains, je veux bien croire que des étudiants qui leur disent non merci, et ambitionnent de peindre comme David, Greuze, Fragonard en apprenant les proportions, la mise au carreau, les techniques du glacis et les points de lumière qu’on dépose à la fin sur la pointe du nez, la lèvre humide et le blanc de l’œil, ça a dû légitimement les retourner.
Imaginez des parents progressistes, socialistes, féministes dont la fille devient tradwife, ménagère, le fils masculiniste et leader dans la finance…

Est-ce à dire que s’engager dans une pratique picturale en réinvestissant une approche dite traditionnelle, sans remettre en question le support, la technique, le dessin est nécessairement être réactionnaire comme cela a pu se voir dans l’entre-deux-guerres où s’est esquissé un mouvement néoréaliste, un « retour à l’ordre » qui semblait prendre à rebours les dégagements cubistes et fauves, les écoles abstraites ?

Les choses à cet endroit sont prodigieusement complexes, multiples. Il est par exemple un archaïsme moderne, une avant-garde se construisant en regardant l’art africain et océanien et même la statuaire romane ou la gravure médiévale. Et concomitamment un réalisme critique et caricatural porté par une nouvelle objectivité (Neuesachlichkeit). Une modernité fasciste à l’exemple des leaders du Futurisme et un non moins problématique rejet de la modernité porté par des mouvements comme Valori Plastici ou Novecento dans les années 1920. Un mouvement précisionniste en lequel cohabitent résurgences cubistes et réalisme photographique qui s’intéresse à la vie moderne urbaine mais abouti aussi à un régionalisme porté par des valeurs traditionnelles. Un néo-humanisme ou néo-réalisme adossés à l’art grec qui aboucheront tantôt à un réalisme socialiste, tantôt à un art du type de celui que porte le 3eme Reich. Des figurations sages qui sous l’influence du surréalisme instillent dans l’innocent ou l’apparemment inoffensif un trouble, une inquiétante étrangeté, singulières.
Les temps et les horizons se mêlent.
Un critique allemand peut alors à l’époque parler d’un retour à la nature constitué de deux ailes : « l’une est conservatrice jusqu’au classicisme, s’enracine dans l’intemporel, après tant d’excentricités et de chaos elle aspire à la santé, à la plasticité du corporel dans un dessin pour d’après nature, peut-être même en exagérant l’aspect terrestre, les rondeurs. Michel-Ange, Ingres, Genelli et même les nazaréens doivent en être les principaux témoins. L’aile gauche quant à elle, violemment contemporaine, partie plutôt d’une négation de l’art que d’une véritable croyance, cherche, avec un gout primitif du constat et de la mise à nu, inquiète de soi-même, à mettre au jour le chaos, le vrai visage de notre époque. »
On parcourt alors quelques catalogues de l’art qui se pratique à l’époque, croise des réalistes représentant des ouvriers métallurgistes, un faucheur de blés, un paysan aux labours, charrue tractée par trois chevaux de trait robustes et puis Le jugement de Paris dont le rendu est si proche des tableaux de Hopper et qui illustre si pleinement sur un mode anecdotique au sérieux un peu kitch l’art national-socialiste.

Fouiller cette période, ses contradictions, ses tentations permet-il d’y voir un peu plus clair dans les mouvements actuels qui insinuent un retour de la figure, de la scène de genre, de l’anecdote ?
Si chaque génération pour exister tente de se démarquer de celle qui la précède, un mouvement cyclique parait une nécessité mécanique. Que les uns se détourne du charmant, du métier, de l’anecdote, les autres, dans un esprit de contradiction, auront toutes les chances de peindre méticuleusement des bouquets de fleurs posés sur des guéridons en comptant le nombre de pétales. Que les uns jouent du politique ou conceptualisent leur art, les autres répondront qu’il n’est pour eux question que d’expérience esthétique ou d’images du quotidien. (La démonstration est, j’en conviens, excessivement schématique).
En vérité un certain nombre de peintres (ou sculpteurs) figuratifs, et même réalistes actuels assument un désintérêt pour ce qui s’est fait en art contemporain ces dernières décennies, une nostalgie d’un art classique qui peut aller de Piero della Francesca à Courbet en passant par Botticelli, les préraphaélites ou Velasquez. Parlent volontiers de technique et de métier, de labeur, du beau. De décadence de l’art moderne, grossier, négligé, ennemi du beau et du bien fait. Assimilant parfois le contemporain avec le règne du cynisme, de l’argent, du vulgaire, de la dépravation, de la bêtise porté par quelques opportunistes. Tandis que d’autres s’inscrivent dans le champ contemporain, dans ses réseaux et proposent des œuvres parfois plus conceptuelles ou plus libres. Et c’est au nom du pluralisme, de l’équivalence, qu’ils revendiquent le droit d’user de techniques éprouvées parallèlement à des formes plus modernes.
Les premiers font cercle autour de valeurs, parlent volontiers d’art véritable et comme immuable, de noble métier. Les seconds prônent le décloisonnement et une forme de mise à plat qui déconstruit l’idéologie du progrès en art et de la stricte et nécessaire succession des mouvements.

Peut-être ballaient-ils par là même cette idée d’anachronisme en se dégageant d’une approche historiciste ? Ouvrent-ils une encyclopédie de l’art, tout ce qu’elle renferme, page après page leur est contemporain. Des œuvres anciennes et contemporaines se voient alors intuitivement rapprochées, de même que des œuvres amérindiennes ou asiatiques se trouvent des affinités ou des productions de la culture savante commercent avec celles que l’on dit populaires. A une logique scientifique, ethnographique, sociologique et historique fait place en quelque sorte le bon plaisir, la subjectivité la plus naïve. Car après tout, il revient à l’art et aux artistes d’inventer des lectures, des critères, des arguments et par-là même, comme le disait Paul Klee, de « rendre visible » ce qui, considéré autrement, ne l’était pas. Révolution semblable au retournement des valeurs qu’ont prôné souvent les avant-gardes, des impressionnistes aux dadaïstes ?
Ce qu’ils inquiètent ou trouble alors ce sont les critères même d’évaluation, les hiérarchies, sapés par une forme de relativisme généralisé, de flou.
Toucherait-on alors à ce projet porté par certains artistes des années 1970 ? Tout serait art, rien ne serait art, « bien fait = mal fait = pas fait » ? L’art serait en passe de se fondre dans la vie, de s’y intriquer, de disparaitre ?

(…)

Image : Robert Rauschenberg, Monogram, 1955-59.

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