comme si maintenant c’était le creux


Le regard à cette capacité à
isoler des éléments du monde et comme les amener à soi par l’attention
particulière qu’on leur porte. On en prend la mesure lorsque l’on tente de
fixer ce qui nous a retenu par une photographie : l’appareil ne parvient
jamais totalement à capturer ce que l’œil avait fabriqué pour lui-même. Des
choses que l’on avait occultées, d’autres qui s’étaient invitées par affinités
électives, inconsciemment. Ce que l’on peut alors appeler image -mais qui
l’excède- n’existe que dans cette confrontation du monde et de celui qui en
fait l’expérience, chacun se déterminant réciproquement. Les œuvres d’art,
peut-être parce qu’elles sont issues d’une dynamique semblable, reçoivent notre
élection parmi les objets du monde, viennent au devant de la scène toutes
chargées de mystères, c’est-à-dire toutes chargées des regards que l’on porte
sur elles et dont elles renvoient les reliefs et les abîmes. Car enfin pour
qu’il y ait œuvre, il faut que nous acceptions de rentrer dans ce jeu de
dépendance vis-à-vis d’objets, il faut vouloir par eux penser notre rapport au
monde. « On ne doit pas s’étonner que l’art apparaisse si souvent inutile.
C’est sa nature même : il n’est utile qu’à ceux qui croient à son usage. »
Il faut jouer le jeu.  Bien sûr, il s’en
suit que toute œuvre d’art n’est évidemment pas une solution -son but n’est pas
d’expliquer- plutôt l’œuvre pose problème, manifeste un problème que celui qui
regarde sera amené à déplier pour lui-même. Ce que l’on appelle l’art c’est
peut-être cette façon qu’on des objets de porter au-delà d’eux-mêmes, de
suggérer des pensées, des sensations. « Ce qu’on recherche et respecte
dans l’art, écrit Jeff Wall, ce n’est pas une expression originale, ni
l’intérêt d’un public, mais le processus de figuration lui-même, quand il vise
à produire une image tout simplement juste ; une justesse qui a, en soi, une
valeur de formation dans l’expérience du monde. » Et peut importe la
nature de l’objet qui porte ces questions. Moi je restais un jour interloqué
par un masque que j’avais vu dans une vitrine je ne sais plus dans quel
endroit ; masque mortuaire en cire comme il était l’usage d’en faire en
quelques époques passées. Ce qui me retenait c’était une contradiction que je
peinais à circonscrire : à la fois un mouvement d’extraction, le menton
tendu, une volonté de venir au devant, comme un mourant doit d’une voix faible
confier ses dernières paroles et échapper par elles à ce qui l’aspire. Et tout
le vide derrière renvoyant à l’absence comme si maintenant c’était le creux qui
venait au devant manifester la présence aveuglante de la disparition : Un
mouvement d’avancée combiné à un retrait. J’avais déjà perçu une chose
semblable dans quelques portraits antiques aux regards fixes semblant nous
parvenir depuis une nuit lointaine (ce regard qui semble venir de loin pour
nous atteindre et même nous traverser imperturbablement pour rejoindre un
infini). Je bricolais mes choses, pensais aussi aux tortues, à leur calme
résigné, leur carapace dans les écailles desquelles on voulait lire des messages,
sur le dos desquelles on voulait voir posé le monde tenu par des éléphants. A
leur cou qui s’étire comme pour aller au devant du monde ou échapper au poids
qui les plombe (en effet, dans leurs mouvements lents, comme exténués, ne nous
emble-t-il pas qu’elles portent effectivement le monde ?). Je repensais
aux morts.

Illustration: masque mortuaire de Napoléon 1er

1 Commentaire

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    Ce blog est hallucinant. Je dois admettre que j’ai d’abord pensé qu’il n’avait pas quelque chose d’intéressant à offrir, mais après avoir lu certains postes mon opinion a changé radicalement.